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Joe Biden a-t-il cautionné la censure d’un auteur américain ?

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Le Dr. Seuss, père du « Grinch » et du « Lorax », a été « oublié » par Joe Biden dans son discours du « Read Across America Day ». Un nouvel exemple de « cancel culture » ?

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Couverture de « The Cat in the Hat ».© FPA / Full Picture Agency / Full Picture Agency via AFP

Par Julie Malaure Publié le 08/03/2021. LE POINT

Le nouveau président américain Joe Biden a-t-il avalisé la culture « woke » en omettant de mentionner le Dr. Seuss dans un discours le 2 mars ? C’est la question qui fait rage outre-Atlantique.

Tous les 2 mars, depuis 1998, on honore la littérature jeunesse à travers les États-Unis. Une journée nationale de la lecture pour les petits, choisie en fonction de celle de naissance du plus incontournable auteur américain, Theodor Seuss Geisel, plus connu sous le nom de Dr. Seuss. Cet écrivain et illustrateur, né en 1904 et décédé en 1991, c’est quelque 600 millions de livres vendus, dont Le Grinch (adapté au cinéma par Jim Carrey en 2000), Le Chat chapeauté (par Mike Myers en 2003), ou encore Le Lorax (2012). Il est l’auteur de 50 ouvrages sous ce nom qui servent de support à l’apprentissage de la lecture depuis des générations.

Or, ce 2 mars 2021, lors de cette fête baptisée « Read Across America Day », le président Biden n’a nullement fait mention du nom de Theodor Seuss Geisel, comme le veut la tradition perpétuée par les administrations antérieures – du moins depuis que la Maison-Blanche met en ligne ses archives.

Oubli ou censure ?

Alors, s’agit-il d’un simple oubli ou d’une omission volontaire du nom de Seuss par Joe Biden ? La question n’a rien d’anecdotique et laisse, au contraire, planer le doute sur une censure potentielle de Seuss par l’administration Biden. C’est du moins ce que suggèrent les sites reason.com et le New York Post. Lesquels appuient leurs arguments sur la campagne menée en parallèle (supposément lancée par le camp Biden) sur les réseaux sociaux via le hashtag #DrSeussIsOverParty. Le site truthorfiction.com, en revanche, tente de ne s’en tenir qu’aux faits.

À LIRE AUSSIDr. Seuss, l’homme qui a éduqué l’Amérique

« If I Ran the Zoo », du Dr. Seuss (1950)© Dr. Seuss Enterprises

Que reproche-t-on à Seuss ?

Là où le bât blesse, c’est que six des livres qui ont servi à éduquer des millions de petits Américains depuis 1937 viennent parallèlement d’être interdits à la vente (And to Think That I Saw It on Mulberry Street, son premier livre pour enfants en 1937, If I Ran the ZooScrambles Eggs Super !McElligot’s PoolOn beyond Zebra !The Cat’s Quizzer). La société détentrice des droits, Dr. Seuss Enterprises, a brutalement interrompu leur commercialisation et annoncé dans un communiqué de presse que ce n’était qu’une « partie de [son] engagement pour assurer que le catalogue du Dr. Seuss Enterprises représente et soutient toutes les communautés et familles ». Cette décision a eu pour effet immédiat de booster les ventes des autres titres. Au lendemain de l’annonce, parmi les 10 meilleures ventes jeunesse sur la plateforme Amazon, neuf étaient signés du Dr. Seuss.

« If I Ran the Zoo », du Dr. Seuss (1950)© Dr. Seuss Enterprises

On pourrait s’amuser de cette ruée vers l’œuvre, si elle n’était inspirée par une poignée de censeurs « woke » aux confins de la Virginie. « Woke », le fait d’être « éveillé » aux injustices sociales, en particulier au racisme, tel que se définissent les militants de ce mouvement à l’origine américaine. Des « woke » qui se livrent, en actes, à une purge culturelle, la fameuse « cancel culture », animés par le désir de rectifier l’histoire en gommant, dans les œuvres littéraires, artistiques, cinématographiques du passé – voire en déboulonnant des statues – toute trace de facteurs jugés aujourd’hui discriminants, relatifs à la couleur de la peau, l’appartenance ethnique, le genre, etc.

La montée de ce nouveau puritanisme idéologique s’est édifiée depuis quelques mois dans le secteur de la jeunesse en tentant de censurer J. K. Rowling. La créatrice des Harry Potter, pour un tweet jugé transphobe, alors qu’elle insinuait que les personnes menstruées peuvent être des femmes, a contraint Disney à scinder son univers en deux, avec, d’un côté, un catalogue de grands classiques à destination des adultes et, de l’autre, un pour les enfants, en raison du caractère « raciste » de certains personnages, tels les chats siamois dans La Belle et le Clochard, qui véhiculeraient une image négative des Asiatiques (les humains, pas les chats).

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« If I Ran the Zoo » du Dr. Seuss (1950)© Dr. Seuss Enterprises

Au tour donc du Dr. Seuss de devenir impur pour les petits. En 2017 déjà, une bibliothécaire du Massachusetts avait renvoyé les œuvres de Seuss, en raison de leur imprégnation de « propagande raciste, de caricatures et de stéréotypes nuisibles ». L’idée n’est donc pas neuve, mais le doute sur le moteur réel de ce rejet s’était vite invité, la bienfaitrice de la bibliothèque n’étant autre que la première dame, Melania Trump.

Mais la semaine dernière, les enseignants du comté de Loudoun (414 000 habitants, l’équivalent de la population de la Dordogne, 59 écoles primaires publiques) ont reçu l’ordre de ne pas associer la journée nationale de la lecture (« Read Across America Day ») au Dr. Seuss. Raison invoquée, et reportée par le Daily Wire le 26 février : l’œuvre contiendrait des « racial undertones », comprenez l’idée d’une « hiérarchisation raciale », « qui ne convient pas à un apprentissage culturellement sensible », peut-on lire de la position défendue par Loudoun.

Un comté où l’on tire des conclusions d’« études récentes » issues de l’organisation de gauche Learning for Justice, branche éducative de la SPLC (Southern Poverty Law Center), lesquelles auraient mis en évidence chez Seuss, parmi les « caricatures problématiques », une « apologie du racisme », un « orientalisme » et un « suprémacisme blanc ». Dans ces livres, « chacun des personnages non blancs est masculin et ils sont tous présentés dans des rôles asservis, exotisés ou déshumanisés », peut-on lire. L’étude citée ramène à 45 le nombre de personnages de couleur parmi les 2 240 personnages humains identifiés (soit à peine 2 %), mais indique aussi que, sur ces 45 personnages, 43 d’entre eux « présentaient des comportements et des apparences qui correspondent aux tropes orientalistes préjudiciables et stéréotypés ».

« If I Ran the Zoo », du Dr. Seuss (1950)© Dr. Seuss Enterprises

À ouvrir ces livres interdits (non traduits en français), on constate en effet que, parmi une foule de chameaux à douze bosses, de girafes à cornes et autres inventions animales bizarrement velues, tout droit sorties de l’imagination du créateur, des personnages humains portent des costumes traditionnels de différents cultures ou pays (If I Ran the Zoo raconte, par exemple, la constitution d’un zoo drolatique avec des animaux venus du monde entier). Des Asiatiques en tongs et chapeau pointus, des Inuits en manteaux de fourrure, mais encore un sultan en babouches, un maharadja coiffé d’un turban sur un palanquin à dos d’éléphant, deux Africains en pagne, un garde russe armé jusqu’aux dents, un cuistot à moustaches, français ou italien, selon que l’on reconnaisse l’une ou l’autre des nationalités les plus courues pour ce stéréotype commun. Autant de personnages qui offrent une offense ou un préjudice moral à un public sensible ?

Considérer le Dr. Seuss comme raciste, c’est être coupable de paresse intellectuelle.Stephen Carrière, traducteur de Seuss en France

« Scrambled Eggs Super! » du Dr. Seuss (1953)© Dr. Seuss Enterprises

La censure de ces livres dangereux pour nos petites têtes (pas forcement blondes) a été saluée par le Washington Post, quotidien désormais rangé du côté de la pensée « woke ». Elle est fermement condamnée, en revanche, chez nous par l’éditeur Stephen Carrière, également traducteur du Dr. Seuss en France au Nouvel Attila. Pour lui, nous atteignons ici, parmi les manifestations de la « cancel culture », « le point culminant d’une pensée totalitaire qui devrait alerter tous les progressistes du monde, parce qu’elle a déjà été perfectionnée par le fascisme, le nazisme, le stalinisme et le maoïsme, et que l’on sait exactement où elle mène ».

« Considérer Seuss comme raciste, c’est être coupable de paresse intellectuelle »

De ces six livres, Carrière dit n’avoir observé que deux dessins « qualifiés de stéréotypes racistes », qui montrent des « Chinois avec des baguettes et des Noirs en pagne ». « Aujourd’hui, évidemment, la question à se poser est de savoir comment manier les stéréotypes dans les œuvres du passé. Mais ce n’est pas qu’une question d’opinion, c’est un combat à mener ensemble pour la culture », poursuit le traducteur, qui s’insurge à l’idée que l’on ne puisse plus s’exposer à une pensée contradictoire dans la littérature jeunesse. « Considérer Seuss comme raciste, c’est être coupable de paresse intellectuelle », poursuit Carrière, qui rappelle que l’écrivain a lutté pour l’égalité, l’acceptation de la différence, la diversité, qu’on lui doit même le premier « manifeste anticapitaliste et écologique » : Le Lorax. « Le seul moyen de lutter contre la cancel culture, c’est la culture », conclut-il.

Lui qui connaît si bien l’œuvre de Seuss nous raconte comment le jeune Theodor Seuss Geisel, dessinateur de presse durant la Seconde Guerre mondiale, a été traumatisé, comme toute sa génération, par le bombardement de Pearl Harbor par les Japonais. « Et donc pendant la guerre, Seuss produit des dessins racistes antijaponais dans les journaux. Bien sûr que c’est raciste, mais, dans le cadre d’une guerre, on appelle aussi cela de la propagande. C’est la guerre, ça laisse des traces dans la culture. » Pourtant, en 1953, Seuss part au Japon et constate de lui-même les ravages faits à Hiroshima et à Nagasaki. « Il en éprouve un tel bouleversement intime que sa culpabilité pour ses dessins de guerre s’est manifestée de la plus noble des façons : par un livre. » Seuss écrit alors Horton Hears a Who !, « Le plus beau pamphlet, à vous tirer des larmes, qui explique en quoi il ne faut jamais craindre la différence des autres. » Un livre qui est dédié, poursuit Carrière, à son « grand ami » japonais Mitsugi Nakamura. On cherche encore le « suprémaciste blanc » en Seuss.

* Comment le Grinch a volé Noël, Le Chat chapeauté, Un poisson, deux poissons, un poisson rouge, un poisson bleu, etc. du Dr. Seuss, traduit de l’américain par Stephen Carrière (Nouvel Attila, 64 p., 12 euros).

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