MEMORABILIA

« Nommer et blâmer »…

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OPINION. Le 3 mars dernier, Emmanuel Macron a remis une pièce dans la machine mémorielle en reconnaissant au nom de la France l’assassinat de l’avocat algérien Ali Boumendjel. Et si cette déclaration relevait moins de la mémoire historique que de la stratégie politique ?

Nommer et blâmer

Auteur

Gilbert ROY Journaliste. 8 mars 2021. FRONT POPULAIRE

Mardi 14 février 2017, Emmanuel Macron déclare lors d’une interview donnée sur le sol algérien au media local Echourouk News que la colonisation avait été « un crime contre l’humanité ».

Cette déclaration faite trois mois avant l’élection présidentielle a dû faire plaisir à la grande majorité des français d’origine algérienne, un nombre d’électeurs non négligeable. Les harkis, comme d’habitude, étaient honteusement considérés comme quantité négligeable, ainsi que le soulignait le lendemain Gérald Darmanin sur twitter : « Crachats inacceptables de @EmmanuelMacron sur la tombe des français tirailleurs, supplétifs, harkis morts pour une France qu’ils aimaient — Gérald DARMANIN (@GDarmanin) 15 février 2017 ». Il poursuivait le même jour sur le réseau social : « Honte @EmmanuelMacron qui insulte la France à l’étranger ».

Depuis, ce même Gérald Darmanin, a préféré manger son chapeau et lécher les crachats pour s’installer sur le fauteuil ministériel que lui a accordé le « honteux » Emmanuel Macron.

Juillet 2020, Emmanuel Macron, qui ne change pas une stratégie qui fonctionne, demande à l’historien Benjamin Stora de « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

Conséquence directe de ce rapport, le 3 mars 2021, dans un communiqué de l’Elysée, Emmanuel Macron reconnait « au nom de la France » que l’avocat et dirigeant nationaliste Ali Boumendjel a été « arrêté par l’armée française, placé au secret, torturé, puis assassiné le 23 mars 1957. Paul Aussaresses avoua lui-même avoir ordonné́ à l’un de ses subordonnés de le tuer et de maquiller le crime en suicide. »

Cet aveu de Paul Aussaresses, qui fut responsable des services de renseignements à Alger, figure dans ses mémoires « Services Spéciaux : Algérie 1955-1957 », parues le 3 mai 2001 aux Editions Perrin. Emmanuel Macron considère donc que les informations contenues dans ce livre sont dignes de foi puisqu’il y fait référence dans le communiqué officiel de l’Elysée.

Or, dans ce même livre, Paul Aussaresses affirme que le pouvoir politique de l’époque couvrait ses crimes, notamment le ministre de la justice, François Mitterrand.

Comment alors ne pas associer dans l’opprobre ceux qui avaient le pouvoir politique, savaient et laissaient faire les exécuteurs des basses œuvres ? Ils étaient au moins autant coupables, si ce n’est davantage car ils avaient le pouvoir d’empêcher ces crimes. Or ils n’en ont rien fait. Ils n’ont pas non plus blâmer ou puni ceux qui les avaient commis, preuve qu’ils ne les condamnaient pas. Il fallut attendre la sortie des mémoires de Paul Aussaresses pour que la classe politique pousse des cris d’orfraie devant l’étalage impudique et public de ces turpitudes inavouables pourtant probablement connues de la plupart d’entre eux depuis longtemps.

Dans un domaine aussi grave que celui des atrocités qu’Emmanuel Macron a décidé de mettre en lumière, il n’est pas possible de faire les choses à moitié, de reconnaître le crime et de désigner les hommes de main et, en même temps, de laisser discrètement leurs chefs en paix.

Le maréchal Pétain n’a pas personnellement arrêté des juifs, mais il n’en est pas moins désigné comme l’un des principaux responsables de l’antisémitisme pratiqué par le régime de Vichy. François Mitterrand lui-même, en 1993, choisit la date du 16 juillet, anniversaire de la rafle du Vel d’hiv, pour instituer la « journée nationale à la mémoire des victimes des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « gouvernement de l’État français (1940-1944) », or Pétain en était le chef. Mais il fallut attendre le discours de Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, pour une reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat français, au-delà de celle des policiers, des gendarmes et du préfet qui effectuèrent la rafle.

Dans le crime dont a été victime Ali Boumendjel, l’armée française, Aussaresses et ses sbires sont au même niveau de responsabilité que les policiers, gendarmes et préfet, respectivement acteurs et organisateur de la rafle du Vel d’hiv. Il faut donc remonter jusqu’aux Laval, Bousquet et Pétain de 1957. Et ils se nomment François Mitterrand, Guy Mollet et René Coty. Une fois encore, comme en 1940, c’est le général de Gaulle qui sortira la France de l’ornière, mais dans des conditions plus contrastées et discutables qu’une vingtaine d’années auparavant, notamment vis-à-vis des harkis mais aussi des pieds-noirs.

Le Président Emmanuel Macron déclare dans son communiqué : « Regarder l’Histoire en face, reconnaître la vérité des faits, ne permettra pas de refermer des plaies toujours ouvertes, mais aidera à frayer le chemin de l’avenir. »

Si « regarder l’Histoire en face » réduit le champ de vision à la main qui torture et tue, on peut absoudre bien des criminels de guerre et des dictateurs sanguinaires, car ils commettent rarement eux-mêmes les crimes qu’ils ordonnent ou couvrent.

Si Emmanuel Macron veut être crédible, il doit aller au bout de sa démarche en désignant et blâmant les responsables politiques qui ont permis ces crimes et en sont autant responsables que les bourreaux qui les ont commis, au premier rang desquels se trouve François Mitterrand.

Michel Onfray dans son livre Vies parallèles, De Gaulle & Mitterrand liste tous les éléments qui démontrent que François Mitterrand a autorisé et couvert tous ces crimes pendant son mandat de ministre de la justice, du 31 janvier 1956 au 21 mai 1957, donc au moment de l’arrestation, la torture et l’assassinat de Ali Boumendjel qui eut lieu le 23 mars 1957.

Comment accepter alors que le nom d’un homme qui a de tels crimes sur la conscience puisse être associé à la Bibliothèque nationale de France ? L’actualité mondiale récente a vu le déboulonnage de statues pour bien moins que ça.

Pour conclure, le communiqué de l’Elysée annonce que ce n’est qu’un début : « Aucun crime, aucune atrocité commise par quiconque pendant la Guerre d’Algérie ne peut être excusé ni occulté. Ils doivent être regardés avec courage et lucidité, dans l’absolu respect de toutes celles et ceux dont ils ont déchiré la vie et brisé le destin. »

Le tempo est bon, il y a le temps de mettre encore au jour quelques crimes et atrocités commis par la France en Algérie jusqu’aux élections de 2022.

Mais une question vient naturellement : pourquoi limiter ce regard courageux et lucide à la seule guerre d’Algérie ? ne s’est-il donc rien passé de semblable en Indochine ? pourquoi Emmanuel Macron ne se préoccupe-t-il pas de la vie déchirée et du destin brisé de ces populations ?

On peut deviner : cette démarche ne génèrerait aucun effet électoraliste auprès de cette catégorie de Français qui ne réclame rien de tel.

On peut en déduire facilement le niveau de sincérité, de noblesse et d’honnêteté de l’actuel Président de la République française qui se révèle par cette démarche être surtout le candidat au renouvellement de sa fonction.

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