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Pr Renaud Piarroux : « La France risque de basculer dans un tiers-monde sanitaire »

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Critique sur la stratégie actuelle de gestion de l’épidémie, l’épidémiologiste Renaud Piarroux alerte sur le risque de voir la France devenir un « tiers-monde sanitaire » à moyen terme, si la France persiste dans l’idée de « vivre avec le covid ».

Article réservé aux abonnésPour le Pr Renaud Piarroux, le virus ne disparaîtra pas avec les vaccins, même si la situation va s'améliorer. Il plaide pour un renforcement de la stratégie tester-tracer-isoler, y compris quand la vague actuelle sera passée.

Pour le Pr Renaud Piarroux, le virus ne disparaîtra pas avec les vaccins, même si la situation va s’améliorer. Il plaide pour un renforcement de la stratégie tester-tracer-isoler, y compris quand la vague actuelle sera passée.

Propos recueillis par Stéphanie Benzpublié le 09/03/2021. L’EXPRESS.

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Spécialiste reconnu de la gestion des épidémies, le Pr Renaud Piarroux avait perçu très tôt, dès février 2020, la dangerosité de l’épidémie qui se développait en Chine. Il a été parmi les premiers à plaider pour la mise en oeuvre d’une stratégie tester-tracer-isoler efficace – et à tenter de la déployer sur le terrain. Mais ce qu’il préconisait voilà un an – avec notamment des visites à domicile et un accompagnement des patients ayant besoin de s’isoler – commence à peine à se mettre en place aujourd’hui. A présent, il cherche à alerter les pouvoirs publics sur les risques à long terme liés à l’idée de « vivre avec le virus », qui pourrait bien faire de la France un « tiers-monde sanitaire ». Tout en regrettant le refus d’un confinement en début d’année, qui aurait permis d’éviter de nombreux décès. Explications.  

Les indicateurs épidémiologiques deviennent de plus en plus difficiles à interpréter. Comment envisagez-vous l’évolution de la situation sanitaire à court terme ? 

Aujourd’hui, celui qui sait le mieux jusqu’à quel niveau l’épidémie peut aller, c’est le président de la République. C’est lui qui a les manettes, qui décide de la jauge du nombre acceptable de cas quotidiens, et malheureusement, je n’ai pas la possibilité de lui poser la question. 

Que voulez-vous dire par là ?  

Avec un nombre de cas qui monte doucement comme ces dernières semaines, les pouvoirs publics disposent du temps nécessaire pour faire évoluer sa position. C’est un fait : plus les vagues sont progressives, plus il est possible d’ajuster les interventions pour en maîtriser la hauteur. Il suffit de durcir un peu les mesures et le rythme des infections ralentit. Il apparaît assez clairement que la politique du gouvernement consiste désormais à maintenir le nombre de cas à un niveau considéré comme acceptable, tout en handicapant le moins possible l’économie, la consommation, etc.  « Un confinement de quelques semaines après Noël aurait permis d’éviter de nombreux décès »

Sauf que cela revient malgré tout à accepter un grand nombre de morts… 

Oui, c’est vrai. On est à 88 000 décès alors qu’on était à 53 000 début décembre, quand on est sortis de la deuxième vague. Officiellement la situation est maîtrisée, mais nous avons quand même eu 35 000 nouveaux décès durant ces quelques semaines « d’accalmie ».  

Aujourd’hui, la stratégie consiste officiellement à « gagner du temps » pour éviter un reconfinement, d’ici à ce que la vaccination porte ses fruits. Cela ne vous paraît pas pertinent ?  

A court terme nous allons avoir beaucoup de patients en réanimation, probablement plus que durant la deuxième vague, et surtout, beaucoup de décès supplémentaires. Il est fort probable que nous franchissions le seuil de 100 000 décès en France. Après Noël, le nombre de cas était élevé et on savait qu’avec les variants, la situation allait se compliquer. Un confinement de quelques semaines n’aurait pas interrompu la transmission, mais il aurait fait baisser la pression et permis d’éviter nombre de décès en attendant l’immunisation de la population par le vaccin. Serrer la vis progressivement, comme cela est fait actuellement, ne nous garantit pas d’éviter un confinement, ou même « simplement » un couvre-feu le week-end, ce qui n’est pas mieux. Et en plus, nous en subissons les conséquences sanitaires en termes de déprogrammation, d’engorgement des réanimations et de décès liés à la Covid et aux autres maladies. LIRE AUSSI >> Covid-19 : les leçons du passé pour éclairer le futur

A partir de quand pourra-t-on enfin espérer une amélioration ?  

Entre le déploiement de la vaccination et les nombreuses infections que l’on compte actuellement, une bonne partie de la population sera immunisée d’ici au mois de mai. Par ailleurs, au printemps, on pourra faire plus de choses dehors, aérer mieux les pièces… Tout cela aura un impact sur l’épidémie, qui devrait alors ralentir. C’est à ce moment-là qu’il faudra travailler dur pour aller jusqu’à l’élimination du virus dans notre pays.  

La vaccination ne suffira pas à atteindre cet objectif ?  

Jérôme Salomon estime à présent à 80% la couverture nécessaire pour maîtriser l’épidémie. Sans un effort considérable, nous avons peu de chance de l’atteindre car beaucoup ne comptent pas se vacciner. Avec l’immunisation d’une partie de la population, on peut espérer que les services de réanimation ne seront plus saturés, mais il y aura quand même toujours des vagues épidémiques, qui feront encore des morts. Sans compter les « Covid longs », ces formes chroniques qui ne sont pas l’apanage des personnes âgées mais concernent potentiellement tous les malades, y compris les plus jeunes.  

Et surtout, au-delà des questions sanitaires, il y a un enjeu économique et politique très fort : réussir à positionner la France comme un pays qui aura été capable de se débarrasser du virus. Aujourd’hui le Vietnam sait faire des choses que nous n’arrivons pas, nous, à faire. Allons-nous laisser la France basculer vers une sorte de « tiers-monde sanitaire » ? Nous en sommes là aujourd’hui, à la croisée des chemins, et, en tant que citoyen, j’aimerais bien que l’on me demande mon avis. Car la stratégie actuelle de « vivre avec le virus » aura beaucoup de conséquences dans la durée. « Quand l’épidémie ralentira, il faudra aller vers le zéro covid »

A quoi pensez-vous ? 

Imaginez ce qui se passera si le virus s’installe durablement chez nous, même à bas bruit. Mettez-vous à la place d’un touriste japonais, la soixantaine, au moment de choisir une destination. S’il vient visiter la France, il risquera de s’infecter. Et quand il rentrera chez lui, il devra accepter dix ou quinze jours de quarantaine, car son pays aura réussi à se débarrasser du virus, et ne voudra pas prendre le risque de voir l’épidémie redémarrer à partir de cas importés. Croyez-vous vraiment que ce touriste viendra chez nous ?  

Par ailleurs, je ne pense pas que des pays comme la Chine, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Japon et bien d’autres encore, avec tous les efforts qu’ils font pour éliminer le virus, acceptent des visiteurs de régions du globe moins vertueuses sans leur imposer de quarantaine stricte. Ce serait vraiment déraisonnable de leur part. La vaccination ne changera rien de ce point de vue s’il n’est pas démontré que les vaccins confèrent une protection totale contre la transmission du virus. Car dans ce cas, une personne, même vaccinée, pourrait s’avérer porteuse et l’importer dans ces pays. Ils devront maintenir un contrôle strict de leurs frontières.  LIRE AUSSI >> Covid-19 : a-t-on vraiment tout tenté pour aider les plus fragiles à se protéger ? 

Que faudra-t-il faire alors pour tendre vers l’élimination du virus en France également ?  

Cela passe par l’application stricte de techniques de lutte adaptées à une circulation virale basse : médiateurs de terrain, visites à domicile, traçage des contacts. La stratégie tester-tracer-isoler se met lentement en place, l’Assurance-maladie propose des visites d’infirmiers aux personnes infectées et à leurs contacts, cela avance. Des médiateurs commencent aussi à être recrutés, même si nous aurions besoin d’avoir beaucoup plus de monde encore sur le terrain, dans les quartiers.  

Mais derrière ces avancées, je ne sais pas s’il y a une réelle volonté de développer une politique cohérente et coordonnée ou s’il s’agit surtout d’un affichage. Car il reste un élément de doctrine très important et qui n’a pas encore été tout à fait acquis par la puissance publique : la nécessité de rester mobilisés quand le nombre d’infections diminue. C’est à ce moment-là qu’il est absolument essentiel de renforcer les actions de traçage, d’accompagnement et d’isolement autour des cas. Je le disais dès avril 2020, mais c’est le contraire qui a été fait. J’espère que nous ne referons pas les mêmes erreurs.  Sur le même sujet

Mais comment envisager d’aller vers le « zéro Covid » si tous les pays européens ne le font pas ?  

Le tabou des frontières est en train de sauter. L’an dernier, au mois de juillet, on a laissé rentrer en France sans quarantaine ni test des personnes en provenance du Maghreb, où l’épidémie était alors très forte. Cet hiver, on a tardé à prendre en compte les risques liés aux variants. Je ne souhaite pas que l’on refasse la même erreur. Demain, les personnes en provenance de zones à forte circulation virale devront respecter une quarantaine stricte. Du moins faut-il l’espérer. D’ailleurs l’Allemagne, avec le cas de la Moselle, l’Angleterre ou la Suisse sont déjà sur cette ligne. Pour l’instant c’est nous qui sommes à la traîne.  

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