MEMORABILIA

Laurent Wauquiez sort de sa réserve

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Le président LR d’Auvergne-Rhône-Alpes se confie au « Point ». Critique à l’égard des positions de sa famille politique, il compte sur sa réélection pour rebondir.


Nouveau. Laurent Wauquiez a Lachassagne (Beaujolais), le 4 mars. Honni a Paris, il part favori pour les regionales de juin.
Nouveau. Laurent Wauquiez à Lachassagne (Beaujolais), le 4 mars. Honni à Paris, il part favori pour les régionales de juin.

Par Géraldine Woessner  le 10/03/2021 LE POINT

« Ceux qui me connaissent le savent : qu’on renonce et qu’on se résigne, c’est une chose que je ne supporte pas. » Dans les vignes qui surplombent la vallée de la Saône ce jour de mars, les producteurs du Beaujolais rassemblés autour de Laurent Wauquiez hochent la tête. Lancé quatre ans plus tôt, le plan de la région pour soutenir le vignoble, plongé dans une lourde crise de pratiques et d’image, a permis d’injecter 4 millions d’euros dans l’achat de matériel, la vente, la communication… « C’est pas des mille et des cents, mais au moins vous l’avez tout de suite, hein ? », insiste Wauquiez auprès d’un viticulteur. À l’entrée du chai, autour d’une table à tréteaux, on trinque à Wauquiez et à la rallonge de 700 000 euros qui vient d’être annoncée pour l’année en cours, aux 10 millions qui seront débloqués pour accompagner la transition écologique de la filière viticole (s’il est réélu), à la « renaissance » d’une appellation durement frappée par la crise sanitaire, mais qui a redoré son blason. « On peut dire ce qu’on veut à Paris, il est en contact avec les réalités du terrain, il porte des valeurs très sociales et humanistes », commente le député (LR) du Rhône Bernard Perrut, en vidant son ballon. Dans l’assistance, une dame s’étonne : « Son nom a disparu des sondages pour la présidentielle. Pourquoi ? Il dirige quand même la 2e région de France… »

Un « bon élève ». Avec un certain succès : brandissant les rapports de la Cour des comptes et des agences de notation financière, Wauquiez affirme que la région Auvergne-Rhône-Alpes est « la mieux gérée du pays », bien qu’aucun classement formel n’existe. « Nous sommes la seule notée avec un sous-jacent financier meilleur que celui de l’État. On emprunte à taux négatif sur dix ans », glisse-t-il fièrement. De quoi financer, tout en ayant réduit sa dette, un plan de relance régional de 1 milliard d’euros… Alors, pourquoi « se résigner » ? En politique comme en agriculture, la résignation signifie la mort. Face à la crise, elle aussi de pratiques et d’image, qui l’a forcé à démissionner de la présidence de LR après l’échec des européennes de mai 2019, il a fait le choix de se replier sur ses terres. Les vins riches en acidité nécessitent une maturation longue… Attendre, se taire. En espérant que le cru se bonifie.

Du liquide… Le président LR (ici, le 4 mars) a soutenu les producteurs du Beaujolais, en crise, en leur distribuant 4 millions d’euros. Il promet 10 millions aux viticulteurs s’il est réélu.

La question de la présidentielle. Le fût sera percé en juin lors des régionales, et, au siège parisien des Républicains, certains s’interrogent sur la qualité du millésime. Wauquiez, qui ne mettait quasiment plus un pied à Paris depuis dix-huit mois, multiplie depuis début janvier les rencontres dans la capitale. Son hyperactivité pendant la crise sanitaire a été remarquée : masques commandés par millions, campagnes de tests massives avant que le gouvernement ne s’y résigne – à l’immense exaspération d’Olivier Véran, par ailleurs conseiller régional d’Auvergne-Rhône-Alpes -, plans de relance dégoupillés à grand renfort de communication, dont 400 millions d’euros pour la montagne, plus commentés localement que les 4 milliards accordés aux stations par l’État… « Laurent est un crieur public, il aime annoncer des choses, même si ça ne donne rien à long terme », s’énerve un ex-allié. À nouveau, les contacts s’étoffent : déjeuners avec des députés, rendez-vous à l’hôtel parisien de la région avec des intellectuels et des essayistes, invitations au Sénat… « On lui demande ce qu’il pense de la vie politique, de ce que fait Macron, de ce qu’il ne fait pas », confie l’un des participants, que l’« animal politique » encore blessé intrigue. C’est qu’il faut combler un vide : la récente condamnation de Nicolas Sarkozy pour corruption a douché les derniers espoirs des orphelins du parti. « On ne peut plus se cacher derrière notre petit doigt. Le moment du choix va vite arriver : qui est notre candidat ? décrypte un député LR du Centre. On voit une foule de gens se présenter, mais seuls deux ont les réseaux, la stature, la notoriété pour l’emporter : Bertrand et Wauquiez, oubliant Valérie Pécresse. Et Laurent a l’avantage auprès des militants, qui l’adorent. Ils se rappellent qu’il a eu le courage de prendre les rênes du parti en 2017, quand tout le monde nous trahissait ! Il sera faiseur de roi, le candidat de la droite ne pourra pas être désigné sans lui. »

Question de survie. Un groupe de 15 à 20 députés se prépare à pousser sa candidature, tout en étant conscient de son déficit d’image. Wauquiez reste celui que l’opinion adore haïr… Le style brutal de sa présidence du parti a nourri un procès en despotisme permanent. Ceux qui le pensaient calqué sur le modèle de son mentor, le centriste Jacques Barrot, furent sidérés de l’entendre adopter en 2018 des positions dures sur la sécurité ou l’immigration… Et la vidéo volée pendant sa conférence devant des étudiants de l’EM Lyon, lors de laquelle il affirmait que Sarkozy mettait ses ministres sur écoute, a ruiné son lien avec l’ex-président. « [Faire le choix] d’aboyer en permanence, de sauter à la gorge, de démolir l’autre… C’est pire que Trump », dira de lui l’ex-LR Xavier Bertrand, qui le déteste. « Le timing est très important en politique, plus que le talent. Arriver à la tête du parti en 2017 ne pouvait être qu’une mission impossible », soupire son ami le député Fabien Di Filippo, partageant l’avis d’un autre proche : « Pour la survie du parti, il fallait incarner une opposition ferme pour montrer que nous n’étions pas corruptibles par Macron, qui passait une partie de son énergie à essayer de nous débaucher. Forcément, il a clivé, à un moment où une majorité de l’opinion croyait au discours d’ouverture du président. »Deux ans plus tard, ce soupçon d’insincérité qui colle au nom de l’ex-étoile de la droite, au parcours prestigieux – Sciences Po, Normale Sup, premier à l’agrégation d’histoire, major de l’ENA -, peut-il être balayé ? Ils sont encore nombreux à en douter. « Quand je vois Wauquiez dans un escalier, je ne sais jamais vraiment s’il monte ou s’il descend », persifle un cadre du parti.

Droit fil. En campagne, le 4 mars. « Toutes les pièces sont sur la table : le décrochage industriel, une dette surréaliste, la déconstruction de toute forme de rapport au travail, l’islamisme et le communautarisme… Tout est là. Et il n’y a pas de réaction ! »

Rédemption. Pour l’instant, Wauquiez monte, par la face droite, la montagne des régionales, de moins en moins souvent vêtu de sa fameuse parka rouge (« Elle s’use »). Conscient que les résultats rebattront toutes les cartes, alors qu’aucun candidat ne semble capable de s’imposer à droite pour la présidentielle. « François Baroin ayant renoncé, nous devrons présenter un candidat légitime. La droite disparaîtra si nous ne savons pas enterrer nos haines recuites. Nous jouons notre survie », martèle une responsable du parti.

« Laurent, c’est à la fois le golden et le bad boy, sourit son partenaire au conseil régional Brice Hortefeux. Je pense qu’il a impressionné beaucoup de monde en se tenant à la ligne d’abstinence qu’il s’était fixée. Vous imaginez la force de caractère que cela suppose pour quelqu’un qui aspire à être chef de l’État ? » Le patron de LR, Christian Jacob, qui souligne le « courage » de Wauquiez, pour lequel il a de l’« amitié », a ces mots pragmatiques : « Il est resté dans toutes les instances du parti. Dans la vie politique, la seule reconnaissance qui compte est celle du terrain. » Remporter le suffrage dans une région de 8 millions d’habitants vaudra rédemption.

Symbole. Le peut-il ? À moins de quatre mois du scrutin, il apparaît comme favori dans « sa » région. Un sondage récent le place en tête des intentions de vote au premier tour, avec 27 %, devant le candidat du RN, le transfuge de La France insoumise Andréa Kotarac (24 %) et celui de LREM, Bruno Bonnell (16 %), les candidatures PS et EELV plafonnant chacune à 10 %, Najat Vallaud-Belkacem et Fabienne Grébert peinant à trouver un accord. Mais la course n’est pas encore lancée, et une périlleuse quadrangulaire se profile, souligne Bonnell – proche d’Emmanuel Macron -, qui fera campagne à la fois sur le manque de « sincérité » d’un concurrent se servant de l’élection comme d’un « marchepied vers la présidentielle » et son « absence de vision » : « M. Wauquiez est un formidable contrôleur de gestion. Il gouverne comme un premier de la classe et se flatte d’avoir de bonnes notes. Mais quels projets a-t-il lancés pour dessiner le visage de la région dans trente ans ? » La candidate des Verts, Fabienne Grébert, dénonce une « hyperprésidence affairiste et clientéliste »tournée vers le passé. Wauquiez, qui voit en elle son « ennemie », se borne à une repartie sobre et s’accroche à ses projets. Il veut investir massivement dans le rail et les routes, soutenir le développement de l’hydrogène. Un projet développé dans son pimpant campus numérique va permettre de relocaliser la fabrication de baskets dans la région – une première en France, hautement symbolique.https://www.dailymotion.com/embed/video/k4zWKeeXu7BrTYwIfHg?info=0&logo=0&app=lepointhd.app&autoplay=0Vidéo. Le parcours politique de Laurent Wauquiez.

« Libéré ». « Des annonces, sans rien de concret », dénoncent ses opposants, ironisant sur la part la plus visible de la « politique à papa façon Wauquiez », arrosant de subsides la moindre clientèle. Les panneaux bleus du conseil régional, imposés dans chaque commune recevant une subvention, criblent le territoire de logos de la région. Il l’assume : « Nous avons réussi à créer une identité régionale après la fusion, c’est une fierté. » Les coupes drastiques dans les dépenses, y compris de formation, alors que la crise se durcit ? « On finançait des stages parkings dans tous les sens, qui ne débouchaient sur aucun emploi… » Le nouveau Laurent Wauquiez, il l’assure au Point, a appris une chose de ses « maladresses » : les « clashs » abîment ceux qui les provoquent, pense-t-il. Alors les critiques glissent. « Ce que j’aime, dans ma tâche de président de région, c’est que les gens peuvent juger, non pas sur vos propos, mais sur ce que vous avez fait. Il n’y a pas de tromperie possible. » Si les épreuves l’ont conduit à se « remettre en question », jure-t-il, elles ne l’ont pas « changé ». « On apprend à devenir soi-même. On se libère, on apprend à assumer ce qu’on est avec moins de faux-semblants et de jeux de rôle. » Et Wauquiez est un homme de droite décidé à s’assumer pleinement, qui n’a pas renoncé à la ligne mise en œuvre avec succès par Sarkozy en 2007 : le salut de LR passera par un retour des voix du RN. « On m’a reproché de parler du « cancer de l’assistanat » ? Dix ans après, je pense la même chose. Je ne finance pas de stages parkings. Lorsque je parlais de protectionnisme européen et de préférence locale, on m’a taxé de populisme. Aujourd’hui, 95 % des marchés attribués par la région reviennent à des entreprises de notre pays. J’ai des doctrines simples : on ne gaspille pas l’argent public, je soutiendrai toujours les projets économiques, je serai intraitable sur la sécurité. Quand je donnais ma position sur l’islamisme il y a cinq ans, on me traitait de facho… Aujourd’hui, qui a changé d’avis ? Il y a des moments où vous êtes caricaturé, des moments où vous arrivez à être écouté… Mais la pire des choses, c’est de penser que la solution est de changer ce que vous dites. Je ne me renierai jamais. »

« Agir ! » Mais agir tout en taisant ses critiques, n’est-ce pas justement une posture ? Si Wauquiez a retenu ses flèches depuis dix-huit mois, on sent que les mots le brûlent. « Est-ce que je pense que ma famille politique est sur le bon chemin quand elle propose le revenu minimum d’activité sans travail ? Non. Est-elle sur le bon chemin quand elle dit que la dette n’a aucune importance ? Non. Ce soulagement de politiques qui pensent avoir trouvé le chaudron magique et s’autorisent n’importe quoi, historiquement, n’a conduit qu’aux grandes débâcles. »

Il a relu récemment L’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Quels sont les ressorts de l’action collective ? « Aujourd’hui, toutes les pièces sont sur la table : le décrochage industriel de la France, une dette surréaliste, la déconstruction de toute forme de rapport au travail, l’islamisme et le communautarisme qui vont nous péter à la figure avec une violence hallucinante… Tout est là. Et il n’y a pas de réaction ! Je refuse de me dire que je suis complice de cela. J’ai toujours cru qu’un autre chemin était possible. » Les dés sont lancés depuis la retraite toute relative de l’Auvergnat, qui fêtera ses 46 ans en avril. À peine la moitié d’une vie §

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