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Mathieu Laine: «La culture ‘’woke’’ ou le retour du tribalisme»

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CHRONIQUE – Les nouveaux adeptes de la race et du genre devraient lire Ayn Rand, la romancière américaine au libéralisme radical, qui paraît avoir eu la prescience de ce que nous vivons, plaide le chroniqueur.

Par Mathieu Laine. LE FIGARO. 9 mars 2021

Mathieu Laine. Illustration Fabien Clairefond

Depuis plusieurs années, nos camarades enseignants dans les universités américaines nous alertaient: à fleur de peau, imbibés de passions égalitaristes, certains membres de la nouvelle génération sont de plus en plus nombreux à se dire «éveillés» et «conscientisés» («woke»), considérant notamment les mâles blancs occidentaux comme irréfragablement coupables.

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Du fait de nos origines ethniques et de notre genre, nous serions, parce que c’est notre nature, démunis de toute capacité non seulement de comprendre mais aussi de penser ou de traiter la souffrance vécue par celles et ceux qui seraient, au bénéfice miroir d’une présomption ne supportant pas davantage la preuve contraire, les victimes d’un système et d’une suprématie qu’il s’agirait d’abolir.

Depuis lors, l’identitarisme anti-blanc, le féminisme anti-homme et le sextrémisme anti-genre ont franchi l’Atlantique pour faire de leur intolérance et de leurs désirs d’exclusion une arme de dénonciation massive usant de fatwas sur les réseaux sociaux, du blocage des accès à certaines conférences et de réécriture idéologique de l’histoire («cancel culture»).

Comme tous leurs prédécesseurs, ces néoconstructivistes nous traitent comme des enfants à qui une élite interdirait l’accès à certaines œuvres (Tintin au Congo ou Autant en emporte le vent, par exemple, et sans doute demain L’Étranger de Camus, Meursault tuant «l’arabe» sans jamais le nommer), incapables que nous serions d’esquiver les pièges tendus par une lecture anachronique du passé.

Cette radicalisation postmoderne porte en elle une prétention fascisante (eux savent, nous non, eux peuvent interdire, nous non). Elle fonde sur une lecture biaisée de Foucault et Derrida une réinterprétation du marxisme culturel au service, cette fois, de la lutte des genres et de la lutte des races. Elle bafoue le cœur de ce qui fait de l’université un trésor: la libre et pacifique confrontation des idées contraires. Et elle tire ses adeptes vers ce que Karl Popper appelait «le tribalisme» et «la pensée magique». De cette eau, on ne fit pourtant que de vilaines soupes.

Alors que l’humanisme universaliste fondé sur une compréhension rationnelle de la personne humaine n’a eu de cesse de faire disparaître ces considérations ayant ensanglanté les siècles, le nôtre devient le théâtre de leur résurrection malheureuse. Cette fois, en prétendant secourir «les minorités».

On nous explique ainsi qu’il faut être noir pour traduire, interpréter ou prendre la défense d’un Noir, que seule une femme peut comprendre la difficulté de l’être, qu’un homme ou un mari est présumé dominateur, violent ou violeur, et qu’à part les «opprimés», personne d’autre ne peut prétendre avoir un cœur. Heureusement que personne n’a usé de tels raisonnements pour interdire au comte Alexis de Tocqueville d’écrire sur la bascule de la monarchie d’Ancien Régime vers la démocratie ou aux bourgeois Émile Zola ou même Karl Marx de s’intéresser au monde ouvrier. Complexité supplémentaire, cette nouvelle doctrine ne saurait se lire autrement que dans la très élitiste écriture «dégenrée» ou «inclusive» tout en usant de concepts faisant rougir de jalousie le plus pédant des scientistes.

Comble du paradoxe, en voulant se saisir de justes causes pour bâtir un nouveau catéchisme, les adeptes de la pensée «woke» n’ambitionnent pas d’inclure mais d’exclure, ne cherchent pas à pacifier mais à hystériser, préfèrent non aplanir mais réveiller les passions. Si nous ne les arrêtons pas, ils finiront par piétiner le plus grand progrès de l’histoire de l’humanité: la naissance et la reconnaissance de la personne humaine, perçue pour ce qu’elle est et ce qu’elle fait elle-même et non à l’aune de ce qu’ont été ou ont fait ses ancêtres.

Votre code moral a atteint son apogée, le cul-de-sac au bout de sa route. Et si vous désirez continuer de vivre, ce dont vous avez besoin n’est pas de revenir à la moralité… mais de la découvrir.John Galt dansAtlas Shrugged.

Ayn Rand, une romancière américaine du XXe siècle, n’a eu de cesse de traquer ce type de collectivisme frelaté aux allures de vertu. Que ce soit dans Nous les vivants, La source vive (Plon) ou Atlas Shrugged (La Grève,Les Belles Lettres), les héros randiens (Kira Argounova, Howard Roark, John Galt ou Dagny Taggart) incarnent tous un rapport pur à la raison tout en vouant un culte éthique et presque esthétique à l’individu, cette entité philosophique sacrée qu’elle qualifiait elle-même de «plus petite des minorités».

Dans Atlas Shrugged, John Galt, qui orchestre la grève des talents et de tous ceux qui s’estiment spoliés ou écrasés par le capitalisme de connivence, s’écrit: «Oui c’est une époque de crise morale (…). Votre code moral a atteint son apogée, le cul-de-sac au bout de sa route. Et si vous désirez continuer de vivre, ce dont vous avez besoin n’est pas de revenir à la moralité… mais de la découvrir.» Il paraît s’adresser à notre temps.

Dans une conférence de 1963 surle racisme et publiée par Les Belles Lettres, Ayn Rand apporte par anticipation des réponses claires au moralisme totalitaire qui s’étend sur nos rives: «Le racisme est la forme la plus abjecte et la plus brutalement primitive du collectivisme. C’est le fait d’accorder une importance morale, sociale ou politique à la lignée génétique à laquelle un homme appartient, et de croire queses traits sont héréditaires. Ce qui veut dire, en pratique, qu’un homme doit être jugé, non en fonction de son propre caractère et de ses propres actions, mais en fonction de ceux de ses ancêtres.»

Elle poursuit: «Il n’y a qu’un seul antidote au racisme: la philosophie individualiste (…) qui considère l’homme – chaque homme – comme une entité indépendante et souveraine qui possède un droit inaliénable à sa propre vie.» Elle va plus loin en dénonçant ceux qui, sous prétexte de lutter contre le racisme, refont du critère de la race un enjeu premier au lieu de ne plus en tenir compte. Cela implique «que les Blancs soient pénalisés pour les fautes de leurs ancêtres», comme s’il existait une «culpabilité raciale collective»«Ce principe est le même que celui du pire des racistes» et «est en train de détruire la base morale du combat» des antiracistes qui repose sur le principe des droits individuels pour tous.

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Ce qui vaut pour la race vaut tout autant pour le genre. Le féminisme humaniste et éthique ne se construit pas contre les hommes mais avec les hommes et pour les femmes. Il est fondé sur notre commune appartenance à l’humanité. Qu’il est préoccupant d’avoir à rappeler de telles évidences…

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One Reply to “Mathieu Laine: «La culture ‘’woke’’ ou le retour du tribalisme»”

  1. J’ai lu Ayn Rand il y a très, très longtemps. À l’époque, je n’avais pas beaucoup aimé, étant plutôt dans la mouvance communautaire hippie. Mais aujourd’hui, quand je vois ce que la gauche est devenue, je regarde tout ça d’un tout autre oeil.

    Je pense que les adeptes de la culture « woke » sont complètement endormis sur le plan spirituel. Les personnes qui parlent du « Great Awakening » disent que nous ne sommes pas nos attributs (genre, race, etc), que « We are all one ». En ce sens, les tribalistes font de l’appropriation culturelle quand ils/elles utilisent le mot « woke » à mauvais escient.

    Pour être vraiment « woke » faut commencer par se réveiller.

    Merci pour cet article, en plein dans le mille.

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