MEMORABILIA

Pendant ce temps-là, le Royaume-Uni vaccine à tour de bras

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Un pays mobilisé, une organisation millimétrée et une dose de civisme; Reportage sur une campagne menée tambour battant.


Reactivite. Le Shree Swaminarayan Mandir de Kingsbury, dans la banlieue de Londres (ici, le 6 mars), est le premier temple hindou britannique a s'etre propose comme lieu de vaccination.
Réactivité. Le Shree Swaminarayan Mandir de Kingsbury, dans la banlieue de Londres (ici, le 6 mars), est le premier temple hindou britannique à s’être proposé comme lieu de vaccination.

Par Laure Van Ruymbeke, à Londres Publié le 11/03/2021. LE POINT

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Hervé est au volant de son Uber, dans la banlieue londonienne de Kingsbury. Comme tout le pays, le secteur est confiné depuis deux mois, les rues sont vides, seulement peuplées de panneaux qui invitent à respecter la distanciation physique. Ce Français, installé à Londres depuis sept ans, est un éducateur reconverti en chauffeur. Il raconte comment, à 62 ans, il a déjà obtenu une dose de vaccin contre le Covid. « J’ai reçu un texto dimanche 28 février avec un lien pour que je prenne rendez-vous. On m’a proposé trois sites à moins de 5 miles (8 kilomètres), en fonction de mon code postal : un hôpital, un centre communautaire et le temple hindou. C’est là que je me suis rendu dès le lendemain car il y a un grand parking, c’est pratique. J’y ai reçu ma première dose AstraZeneca. J’ai été étonné que ça arrive si vite. » Tellement vite que, cette semaine, le National Health Service (NHS), le système de santé public britannique, envoie ses convocations par SMS aux quinquagénaires. Les centres de vaccination tournent à plein régime dans le royaume : plus de 23 millions de doses ont été administrées.

En arrivant devant le temple hindou, où s’est fait vacciner Hervé, la singularité du lieu surprend. Blanc, majestueux, l’édifice est une institution de ce quartier à forte population indienne. Le 28 janvier, le Shree Swaminarayan Mandir de Kingsbury devenait le premier temple du Royaume-Uni à se transformer en lieu de vaccination. Chaque jour, les voitures affluent et une longue file de personnes se forme le long du bâtiment, où quatre bénévoles masqués sont là pour les renseigner. « C’est le vaccin Pfizer ou AstraZeneca qui est distribué aujourd’hui ? » demande un homme portant un masque, sa convocation à la main. Un bénévole lui répond : « AstraZeneca. Pfizer, c’était la semaine dernière ! » Dix secondes plus tard, une femme demande : « Est-ce que je peux faire la queue à la place de ma mère ? – Bien sûr », la rassure-t-on. Tout est fait pour que le centre tourne à plein, car l’objectif est ambitieux : vacciner 800 personnes en quatre heures.

Quadrillage du territoire. « On ouvre en fonction des doses reçues et des rendez-vous fixés par le NHS. Nous vaccinons à la même échelle qu’un centre de vaccination de masse, mais nous sommes reliés à un PCN », explique Kausik Varsani, le porte-parole du temple. Les Primary Care Networks ont été créés par le NHS en janvier 2019, avant la pandémie, et ont contribué à la réussite de la campagne de vaccination au Royaume-Uni. Ces réseaux regroupent des médecins généralistes, des pharmaciens, des infirmiers, des secouristes et quadrillent le territoire. Ils ont été conçus pour soulager la pression subie par les médecins face à une population à la fois croissante et vieillissante.

Chaque PCN dispose d’un ou de plusieurs sites de vaccination selon son implantation. Dès la mi-décembre, une semaine après le lancement de la campagne, 280 sites ont été activés, aujourd’hui, ils sont plus de mille. « Lorsque le gouvernement était à la recherche de grands lieux pour vacciner, on a voulu offrir notre hall comme un don de charité, en hommage à feu notre leader spirituel, décédé l’année dernière, qui nous a appris à nous effacer derrière la collectivité », poursuit Kausik Varsani. Le temple suscite l’intérêt de Harness Care, un PCN regroupant vingt médecins généralistes locaux, qui s’occupe de toute la logistique et transforme rapidement le temple en espace de vaccination.https://www.dailymotion.com/embed/video/k1VMymEqiBqLm0wI5RP?info=0&logo=0&app=lepointhd.app&autoplay=0Vidéo. Vaccination : bonnes nouvelles venues de Grande-Bretagne.

L’armée réquisitionnée. Il n’y a pas que les temples hindous à s’être proposés, on compte aussi des cathédrales, des mosquées, des terrains de foot, de rugby, des centres commerciaux et même un hippodrome… la liste est longue. Le gouvernement s’était fixé pour objectif de vacciner 15 millions de personnes à risque – les plus de 70 ans, les résidents de care homes (Ehpad) et le personnel soignant le plus exposé – avant la mi-février. À un rythme de 400 000 doses quotidiennes en moyenne, l’objectif a été atteint. L’armée, réquisitionnée dès novembre pour coordonner les opérations et s’assurer que chaque Britannique puisse avoir accès à un centre à moins de 10 miles (16 kilomètres) de chez lui, a joué un rôle de premier plan. Début février, des personnels de santé militaires sont d’ailleurs venus dans le temple pour prêter main-forte et administrer eux-mêmes les vaccins. Actuellement, c’est le personnel soignant local qui vaccine, réparti sur dix-sept stations de vaccination.

« Je connais les gens qui vaccinent, c’est rassurant », explique Nikita, une pharmacienne de 33 ans, enceinte, qui confesse être « nerveuse, mais très heureuse » de recevoir le vaccin. « C’est le temple où je viens prier, c’est super de se faire vacciner ici », se réjouit-elle. Le temple, comme d’autres édifices religieux, joue un rôle essentiel pour convaincre les plus sceptiques. Sadiq Khan, le maire de Londres, est venu en personne, le mois dernier, saluer le travail réalisé. Shashi, 45 ans, consultant en sécurité, s’est d’emblée porté volontaire, en tant que « steward », pour orienter les gens. « C’est un devoir civique, affirme-t-il, je voulais rendre quelque chose à la communauté. Et vous voyez, tout le monde peut venir ici. On se sent en confiance. » En parlant, il vérifie l’identité des personnes et leur réservation. « Tout se passe bien. Aujourd’hui, seules deux personnes ont quitté la queue, car elles voulaient le vaccin Pfizer. » Lui-même a reçu une injection de l’AstraZeneca, après une journée de vaccination. « Il restait encore quelques doses, donc comme on est exposés en tant que bénévoles, on nous les a proposées. »

À 13 heures, les 800 doses prévues ce jour-là ont été administrées. L’armée de bénévoles, épuisée, est sur un nuage. L’une d’elles filme son camarade pour relayer un message sur Twitter : « C’est incroyable, le nombre de personnes qui sont venues depuis ce matin. Les gens sont heureux de se faire vacciner. Et ça en dit long sur le temple qui était destiné à être utilisé de cette façon. » 

« Je suis serein ». Les petits et grands centres de vaccination ne sont pas les seuls responsables du succès britannique. Depuis mi-janvier, 200 pharmacies, sélectionnées par le NHS, sont également mises à contribution. Matt Hancock, le ministre de la Santé, avait précisé qu’elles feraient une « grande différence dans notre programme, en offrant encore plus de sites locaux et pratiques ». 

Bataillons de bénévoles

Près de 200 000 bénévoles sont à pied d’œuvre au Royaume-Uni. Après formation, ils peuvent grossir les rangs des 80 000 soignants – médecins, infirmiers, dentistes, pharmaciens – autorisés à vacciner. Saf, 33 ans, vidéaste, explique avoir été « formé d’abord en ligne, puis avec des secouristes. On s’est entraînés à faire des piqûres sur des bras en silicone, c’était très pro. » Seul problème pour le jeune homme, il n’a toujours pas été affecté à un centre de vaccination, car le nombre de candidatures dépasse la demande. « Je regarde tous les jours. Vers la fin mars, la campagne devrait s’accélérer, et j’espère pouvoir commencer. Je veux juste qu’on tourne le plus vite possible la page de cette horrible période ! »

Au cœur du quartier Hackney, dans l’est de Londres, la pharmacie Clockwork est ouverte ce dimanche seulement pour la vaccination contre le coronavirus. Environ 180 personnes y seront vaccinées entre 8 heures et 20 heures. Britannique d’origine kurde, le pharmacien, Delil Ogul, a à peine le temps de souffler. Il est épaulé par un collègue pharmacien et deux bénévoles. Parmi eux, Izzy, Londonienne de 27 ans, travaille dans la publicité, mais aujourd’hui, elle vient aider pour la première fois. Elle vérifie la réservation et l’identité de chaque patient, l’invitant à s’asseoir le temps de poser des questions sur d’éventuelles allergies, puis le conduit dans le fond de la pharmacie. Cornelius, 64 ans, attend son tour. « Je suis serein ! » confie-t-il en souriant, alors que le pharmacien, qu’il connaît, vient le chercher. La piqûre est instantanée et Delil Ogul pourrait la faire les yeux fermés. Il remet ensuite à son patient une notice qui explique les effets secondaires du vaccin AstraZeneca, ainsi qu’une carte lui indiquant de reprendre rendez-vous dans douze semaines, conformément aux recommandations du gouvernement.

Ponctualité. « Le NHS s’occupe des rendez-vous et des doses de vaccin délivrées chaque week-end. Il n’y a jamais aucun retard, aucun problème, nous avons toujours le nombre qu’il faut », déclare Muntazir Isat, qui vaccine à quelques mètres de Delil Ogul. La fluidité du mouvement des patients qui viennent et repartent est saisissante. Jamais plus de cinq personnes se retrouvent à l’intérieur. Dans son courrier au patient, le NHS insiste sur la nécessité d’être ponctuel. Midi moins dix. « Il reste encore une personne ! » annonce Izzy. Cinq minutes plus tard, une femme entre, paniquée. « Je suis en retard », lance-t-elle, essoufflée. Angoissée à l’idée d’effets secondaires, elle est prise en charge par Muntazir Isat. Calmement, il la rassure : « J’ai été vacciné la semaine dernière, j’ai eu de la fièvre et j’ai pris du paracétamol. Vingt-quatre heures après, tout allait bien. » La scène s’achève en éclats de rire. «Merci ! », lance la patiente avant de repartir, vaccinée…

Delil Ogul a une heure pour souffler un peu, avant de reprendre le service. « Je n’ai toujours pas terminé mon café de ce matin ! » glisse-t-il en riant. Sa mobilisation et celle de la nation font la fierté de l’Angleterre. Le Royaume-Uni se prépare à un déconfinement progressif à partir du mois d’avril, et une libération « totale », promise par le Premier ministre, Boris Johnson, le 21 juin : ce jour-là, ce sont les boîtes de nuit qui doivent rouvrir.

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