MEMORABILIA

« TORPEUR PUBLIQUE »…

Martin Gurri : « Mais que nous réserve l’étrange passivité des opinions publiques européennes face à la crise du Covid ? »

ATLANTICO. 14 mars 2021

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Martin Gurri, l’ancien analyste de la CIA qui avait annoncé la crise des Giles jaunes, analyse avec nous le futur impact de la pandémie sur nos sociétés occidentales. 

Atlantico.fr : À votre avis, la pandémie a-t-elle fondamentalement changé quelque chose dans les pays occidentaux ?

Martin Gurri : La pandémie a tout changé. Elle a été le sujet le plus important de l’histoire des mass médias, et elle a été racontée dans les termes les plus sensationnels possibles, comme une catastrophe horrible – soit l’équivalent de la peste noire. Un public terrifié a exigé de ses gouvernements qu’ils agissent, et ceux-ci se sont efforcés de paraître maîtres de la situation. Le résultat a été une quarantaine qui a stoppé la vie sociale, économique et politique dans une mesure sans précédent dans l’expérience humaine

Chaque aspect de nos vies est aujourd’hui différent de ce qu’il était en janvier 2020.  Mais cela est sur le point de changer à nouveau. Tôt ou tard – dans la plupart des pays du moins – les vaccins vont immuniser la population. Après presque deux ans de solitude, nous sortirons de nos cachettes et nous nous retrouverons sur la place de la ville.

La question la plus importante que personne ne se pose pour l’instant concerne vraiment le moment post-pandémique. Quel sera l’état d’esprit du public lorsqu’il sortira de son silence forcé ? Je peux tout imaginer, d’un nouveau respect de l’autorité à une indifférence à la politique pour se concentrer sur les activités sociales et économiques, en passant par une explosion de colère contre les institutions qui ont manifestement échoué à fournir des conseils et une protection.

Je ne sais pas lequel de ces scénarios est le plus probable, mais nous le saurons bien assez tôt.

Atlantico.fr : Peut-on expliquer que pendant l’année de la pandémie, il y ait eu très peu d’émeutes ou même de contestations de certaines décisions liberticides (couvre-feu, lockdowns, quarantaine) et notamment aucune en France ?

Martin Gurri : Lorsqu’il est confronté à une menace existentielle, il est naturel pour le public de répondre par une impulsion primaire : la sécurité et la survie pour soi-même et sa famille. Les médias, comme je l’ai dit plus haut, ont amplifié le niveau de la menace. Comme cela s’est produit avec la peste bubonique au Moyen Âge, ceux qui le pouvaient se sont dispersés des grands centres urbains, où les protestations ont invariablement lieu, et se sont enfuis à la campagne.  La plupart d’entre nous pensaient que ce serait très temporaire. Il a fallu des mois pour se rendre compte que l’exil et la quarantaine étaient des conditions semi-permanentes. La colère a été mise en veilleuse.

On a également parlé de « fatigue pandémique ». Les anciens gouvernements communistes épuisaient leurs populations avec un vaste ensemble de règles, tabous, slogans, pénuries, plans de rationnement, etc. qui changeaient constamment.  Les gens étaient épuisés autant que réprimés. Il se peut que quelque chose de similaire se produise avec la pandémie.  Nous ne parlons que de cela depuis plus d’un an. Essayer de rester en sécurité tout en faisant face à des règles gouvernementales changeantes et à de graves pénuries de vaccins a absorbé beaucoup d’énergie.  Le public est peut-être plus épuisé qu’en colère.

Cela dit, j’attendrais que nous ayons atteint l’immunité de la population et que nous soyons sortis de la quarantaine avant de dire quoi que ce soit de définitif sur l’état d’esprit actuel du public.

Atlantico.fr : La plupart des pays européens ont encore du mal à gérer la pandémie un an après son début. Le Covid-19 est une période d’exception politique, mais une fois qu’il sera terminé (ou globalement sous contrôle), pourrait-il avoir des conséquences politiques à long terme ?

Martin Gurri : De loin, la réponse européenne à la Covid-19, tant par les gouvernements que par le public, a été difficile à comprendre pour moi.  De nombreux gouvernements, y compris celui de la France, se sont arrogés des pouvoirs extraordinaires qui semblent bafouer les libertés démocratiques fondamentales, avec très peu de résultats à la clé. La pandémie a été une sorte de théâtre de l’autorité.  Le contrôle de l’État a été atteint à un degré extrême, mais il n’a pas permis de protéger le public contre l’infection – ce qui était la justification de ces mesures extrêmes de contrôle.

Entre-temps, le public est resté remarquablement passif – peut-être, comme je l’ai dit, par peur ou par lassitude.  Si nous nous tournons vers l’Allemagne, cependant, nous constatons que, malgré un déploiement de vaccins bâclé, la popularité d’Angela Merkel reste très élevée.  La passivité de l’opinion publique européenne est peut-être plus profonde que le simple épuisement, pour des raisons qui, je l’avoue, ne sont pas claires pour moi.  Si cela est vrai, les conséquences politiques immédiates de la pandémie pourraient être une perte d’énergie des mouvements populistes et un gain de confiance et d’autorité des anciennes élites institutionnelles.

Atlantico.fr : L’Asie a réussi à empêcher la propagation du virus depuis la toute première vague. Certains pays, dont les États-Unis, n’ont pas réussi à contrôler la première vague, mais ont mené à bien le processus de vaccination. En revanche, l’Europe semble avoir eu des difficultés dans les deux cas. La pandémie a-t-elle mis en évidence ou précipité le déclin de l’Europe et de l’Union européenne ? L’Asie pourrait-elle désormais prendre la tête du monde ? 

Martin Gurri : La pandémie a bouleversé le sentiment d’identité de l’Europe.  Le contrôle des frontières nationales est devenu plus important que la solidarité transnationale. Les provinces sont plus saines que les grands centres urbains.  L’automobile est plus sûre que les transports en commun. L’État administratif et l' »économie sociale », que les élites européennes croyaient être la forme de démocratie la plus efficace et la plus humaine, n’ont pas réussi à protéger contre l’infection et ont échoué à nouveau dans le processus de vaccination.

Il semble que ce soit un truisme de dire que l’avenir sera divisé entre les États-Unis et l’Asie. Je vous mets en garde contre ces prédictions faciles, pour de nombreuses raisons.  L' »Asie », plus encore que l' »Europe », décrit une entité géographique plutôt que politique.  De profondes inimitiés historiques divisent le continent.  Si par Asie vous entendez la Chine, je ne pense pas que de nombreuses nations soient particulièrement désireuses de suivre son exemple sur la plupart des questions.  La Chine est aujourd’hui une grande puissance, et doit être traitée comme telle, mais il lui manque les attributs les plus significatifs d’un leadership mondial : une idéologie politique et des idéaux culturels que les autres souhaitent imiter.

Enfin, le déclin de l’Europe n’a pas été décrété par les lois de fer de l’histoire mais dépend des décisions prises par les Européens.  Si le public se réveille de sa torpeur passive et demande des comptes sur les échecs du gouvernement, des changements fondamentaux peuvent survenir très rapidement.

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