MEMORABILIA

Eric Zemmour: «La quintessence du rebellocrate»

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CHRONIQUE – Homme «féministe», Ivan Jablonka enfile les perles de la doxa dans un nouvel essai sur la virilité. Quand le jargon le dispute aux leçons de morale bien pensante.

Par Eric Zemmour. LE FIGARO. 17 mars 2021

Comme un garçon, j’ai les cheveux longs, comme un garçon, je porte un blouson, comme un garçon, j’ai un ceinturon. Comme un garçon

Elle était belle, Sylvie Vartan, lorsqu’elle entonnait d’un pas allègre sa célèbre chanson. Belle et légère, longues jambes gainées de noir mais veste stricte et chapeau haut de forme sur ses cheveux blonds: jouant avec les rôles traditionnels des deux sexes, mais sans se prendre au sérieux, en revendiquant sa liberté sans renier sa féminité. Un modèle d’élégance de la femme française, produit de siècles de raffinement et de finesse.

Quarante ans plus tard, on lit: «Je définis la ‘‘genration’’ le processus par lequel le genre détermine une génération. Dans ce livre, j’ai étudié ma genration pour savoir quelle garçonnité a été prescrite aux jeunes mâles de ma cohorte (…) Ainsi, ai-je mené mon enquête sur nous garçons, sur le nous-garçon.»

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Bienvenue dans la France de 2021 et le monde universitaire de la théorie du genre. Le monde lourdaud des «assignations genrées» et du «privilège blanc» importé des campus américains: «La masculinité n’a cessé pour moi d’être un problème (…) Cet auto-examen, qui pourrait passer pour sympathique, ne doit pas cacher les privilèges que je détiens en tant qu’homme blanc, hétérosexuel, diplômé.»

Ivan Jablonka n’en est pas à son coup d’essai. Dans un précédent ouvrage, intitulé Les Hommes justes , il avait déjà sonné la charge contre la fabrique aliénante de la masculinité. Il persiste et signe: «Les hommes justes n’existent pas. Il y a seulement des êtres-à-pénis qui sont nés légitimes et que tout conforte dans la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.»

Geignard et suffisant

Dans ce nouvel opus, il réussit l’exploit d’être à la fois geignard et suffisant. Geignard quand il nous conte son incapacité d’adolescent à adopter les codes de la virilité pour plaire aux filles. Suffisant quand il nous impose le spectacle faussement humble de son excellence scolaire et universitaire. Pour mieux nous raconter sa «genration», Jablonka nous plonge dans son enfance, sa famille, ses copains de classe, ses premières amours. Comme tous les enfants français de cette génération, Ivan a regardé Goldorak et Candy, écouté les chansons de Renaud et de Jean-Jacques Goldman. Il est né en 1973, à Paris, de parents juifs ashkénazes, venus d’Europe centrale. Ses parents sont communistes, héritiers de survivants d’Auschwitz. Chez eux, on y pratique l’accouchement sans douleur et les vacances en club naturiste. On y retrouve surtout les affres d’un enfant roi, né d’une «mère juive» et son rêve «d’enfant parfait», qui doit être toujours premier de la classe pour mériter en retour un amour maternel immodéré.

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On comprend que cette histoire tragique et cette éducation exigeante aient marqué à jamais l’esprit du petit Ivan devenu grand angoissé, mais on a déjà lu et vu ça cent fois – en livre, en film, et même en sketch voire dans les fameuses «blagues juives»- et Jablonka n’a pas le génie littéraire (ni l’humour féroce) de Philip Roth: c’est Portnoy et son complexe, mais en moins truculent et moins talentueux. Et surtout soixante ans après!Comme si « devenir un homme », c’était forcément se battre, boire, ou draguer les filles avec le mépris aux lèvres.

Alors, Jablonka, qui sait qu’il ne sera ni Philip Roth ni Woody Allen, mais qui n’est pas dénué d’ego: «La tâche que je me suis fixée – contribuer d’un seul geste au renouvellement des sciences sociales et de la littérature» s’est rabattu sur la théorie du genre. Il enfile les perles sur l’éducation virile d’un garçon et prend la pose de «la fille» parce qu’il n’était ni musclé, ni agressif, et préférait les livres aux bagarres. Comme si Blaise Pascal n’avait pas cru être un homme parce qu’il n’était pas le chevalier Bayard. Comme si «devenir un homme», c’était forcément se battre, boire, ou draguer les filles avec le mépris aux lèvres. C’est le ridicule de ces études de genre qui ressassent des lieux communs que nos ancêtres balayaient avec dédain. En vérité, il y a plusieurs manières d’être un homme – on a honte d’écrire de telles évidences – parce qu’il y a différentes manières de séduire les femmes. Jablonka n’a pas – contrairement à ce qu’il croit exhiber avec fierté – refusé les codes de la virilité ; il en a adopté certains qui convenaient à son physique et surtout au type de femmes qu’il voulait séduire: celles qui étaient attirées par des intellectuels, timides mais lettrés, mal fagotés mais bons élèves.

Héritage millénaire

Il se montrait fidèle en cela non seulement à l’éducation que lui avaient donnée ses parents, mais à une tradition millénaire née dans les ghettos autour des écoles talmudiques. Déjà, au Moyen Âge, les jeunes juifs étaient moqués – voire molestés – par les vigoureux cosaques russes ou les paysans polonais, parce qu’ils ne savaient ni se battre ni boire. Cet héritage millénaire s’est fondu idéalement dans la méritocratie républicaine lorsque ces populations sont arrivées en France. Jablonka est beaucoup plus le produit de cette histoire millénaire que d’une «autodérision de genre (qui) visait à abjurer mon identité de dominant». Mais voulant tout concilier dans une synthèse progressiste, il explique que son milieu le prédisposait à ce féminisme militant: «Le judaïsme féminise les hommes et c’est une bonne chose», sans se rendre compte qu’il renoue avec les préjugés traditionnels des antisémites d’avant-guerre, contre lesquels, d’ailleurs, se forgea l’idéal sioniste du soldat paysan.

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Mais notre auteur n’en démordra pas. Il est un héros de la lutte féministe: «Ma crise d’adolescence a été tardive, mais radicale: elle a consisté à désavouer les certitudes des pères, les frontières du savoir comme l’ordre du genre. La vraie subversion est calme, réfléchie, obstinément indocile, elle se construit livre après livre en déplaçant les lignes derrière lesquelles nous sommes parqués.» Jablonka prend la pose pour l’éternité. Tout à l’admiration de lui-même, il ne voit pas que les valeurs qu’il exhibe fièrement: «liberté, égalité, démocratie, féminisme», sont celles de son milieu et de son époque. Il est la quintessence du «rebellocrate» cher à Philippe Muray. Jablonka est un personnage du Soumission de Houellebecq qui se prend pour Jean Moulin.

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