MEMORABILIA

Londres redéfinit sa place dans le monde

 Réservé aux abonnés

DÉCRYPTAGEBoris Johnson a décliné mardi les nouvelles priorités en matière de politique étrangère et de défense.

Par Arnaud De La Grange LE FIGARO. 16 mars 2021

Correspondant à Londres

Le Royaume-Uni de l’ère post-Brexit doit trouver sa place dans le monde. Libéré des entraves européennes, selon le discours des brexiters, le pays va enfin pouvoir gagner le grand large et retrouver un rayonnement planétaire. C’est tout le concept de «Global Britain». L’«Integrated Review» dévoilée ce mardi devant le Parlement britannique doit donner corps à cette vision, en déclinant les nouvelles priorités de politique étrangère, de défense et de sécurité britanniques.

L’une des annonces les plus spectaculaires, et pas la plus attendue, est la décision de muscler l’arsenal nucléaire britannique. En rupture avec trois décennies de désarmement progressif, le nombre d’armes portées par les quatre sous-marins Trident va augmenter de plus de 40%. Le stock maximum d’ogives nucléaires passera ainsi de 180 à 260. Cette augmentation est justifiée par une «gamme croissante de menaces technologiques et doctrinales» à travers le monde. Les armes nucléaires britanniques pourront ainsi être utilisées contre un État menaçant d’une cyberattaque ou d’une attaque biologique dévastatrice.

La Russie, «menace directe la plus aiguë»

Vantant le rôle de résistance des sociétés démocratiques, Boris Johnson a rappelé que «pour être ouvert, il faut être en sécurit黫Parce que les circonstances et les menaces changent avec le temps, nous devons maintenir un niveau minimum et crédible de dissuasion, a ajouté le ministre des Affaires étrangères, Dominic Raab, sur la BBC. C’est la garantie ultime, la police d’assurance contre les pires menaces d’États hostiles.» Dénoncée immédiatement par des associations militant contre la prolifération et par le chef de l’opposition travailliste Keir Starmer, cette décision vise à réaffirmer le statut de puissance nucléaire du Royaume-Uni et par là même de grand allié des États-Unis.

À LIRE AUSSI :Pauline, expatriée au Royaume-Uni: «Malgré l’incompétence des autorités sanitaires, les Anglais ne protestent pas»

En présentant cette révision stratégique comme la plus importante depuis la fin de la guerre froide, Boris Johnson a estimé que le Royaume-Uni ouvrait «un nouveau chapitre de son histoire». Il s’est dit «profondément optimiste» sur la capacité du pays à peser sur la scène mondiale et «à saisir les opportunités à venir»«“Global Britain” n’est pas le reflet d’anciennes obligations, encore moins un geste peu glorieux, mais une nécessité pour la sécurité et la prospérité du peuple britannique dans les décennies à venir», a-t-il dit. Le document de 100 pages fait un état des menaces et recense les postures que compte prendre le pays. Sa publication avait été plusieurs fois repoussée, pour cause de mobilisation contre la pandémie.

Sur un autre front, va être créé un nouveau centre d’opérations de lutte contre le terrorisme, afin de mieux faire coopérer services de renseignement, police et justice. Il s’agit de remédier aux déficiences relevées lors des attaques terroristes de 2017, le MI5 et la police ne partageant pas assez leurs informations. Le document s’inquiète de la «possibilité réaliste qu’un groupe terroriste réussisse à lancer une attaque NRBC (nucléaire, radiologique, biologique) ou chimique d’ici 2030». Cette structure se concentrera sur la menace islamiste mais traitera aussi des groupes d’extrême droite et d’«États hostiles». Ce dernier point vise particulièrement la Russie. Il y a trois ans, Londres avait accusé le GRU, l’agence de renseignement militaire russe, d’être derrière la tentative d’empoisonnement de l’ancien agent double Sergeï Skripal et de sa fille à Salisbury. La Russie de Vladimir Poutine est d’ailleurs à l’honneur dans cette revue stratégique, en étant décrite comme «la menace directe la plus aiguë contre le Royaume-Uni». Dans ce contexte, l’Otan reste le «fondement de la sécurité collective» pour la zone Europe-Atlantique.

Les États-Unis, principal allié

Boris Johnson s’est défendu de toute tentation isolationniste que le Brexit pourrait suggérer. «Même si nous le voulions, et nous ne le voulons pas, le Royaume-Uni ne pourrait jamais se replier sur lui-même ou se contenter de l’horizon étriqué d’une politique étrangère régionale»,a-t-il dit. Tout en désignant les États-Unis comme son principal allié, il a assuré l’Europe de son soutien «inébranlable» après le divorce. Mais le large, pour le premier ministre, c’est d’abord celui des mers d’Asie. Le premier ministre veut faire «basculer» le pays vers la région indo-Pacifique, qui devient «de plus en plus le centre géopolitique du monde». Zone à forte croissance, elle est considérée comme «essentielle» pour l’économie britannique et sa sécurité. Londres a ainsi demandé son adhésion à l’accord commercial transpacifique (CPTPP) en février dernier. Pour concrétiser ce mouvement, le porte-avions Queen Elizabeth sera déployé dans ces eaux. Et BoJo se rendra en visite en Inde dès le mois prochain. Ces nouveaux liens seront tissés avec les «nations démocratiques» d’Asie.

À LIRE AUSSI :Espionnage: Londres se rebiffe contre Pékin

Avec la Chine, les relations s’annoncent plus compliquées, Londres n’hésitant pas à affronter Pékin sur Huawei, Hongkong ou l’oppression des Ouïgours. Le déploiement d’un porte-avions dans leur pré carré maritime ne devrait pas amadouer les dirigeants chinois. Londres se montre toutefois plus nuancé avec la Chine qu’avec la Russie, en se contentant de la qualifier de «concurrent systémique» et en plaidant pour une relation «positive» avec elle. «Ceux qui appellent à une nouvelle guerre froide avec la Chine ou à isoler totalement notre économie de ce pays se trompent, a dit Boris Johnson, nous devons trouver un équilibre et avoir une relation lucide» avec les Chinois.

Le Royaume-Uni veut aussi être pionnier dans les technologies militaires de pointe, qui vont concentrer de nouveaux crédits. Au moins 6,6 milliards de livres de la défense seront investis dans la recherche pour offrir un «avantage militaire durable» dans des domaines tels que le cyber, l’espace, les lasers et les missiles. Des modules du ministère de la Défense seront insérés au sein des pôles technologiques britanniques. La stratégie de défense sera précisée plus en détail lundi prochain. En novembre dernier, pour «renforcer l’influence du pays dans le monde», Boris Johnson a vanté le plus important effort dans le domaine militaire depuis trente ans. Il a ainsi annoncé un investissement supplémentaire de 16,5 milliards de livres (18,5 milliards d’euros) sur quatre ans. Downing Street avait alors fait remarquer que le Royaume-Uni restera ainsi le pays d’Europe qui dépense le plus en matière de défense et le deuxième au sein de l’Otan. Boris Johnson s’est engagé à annuler sa réduction de l’aide au développement versée aux pays pauvres – très critiquée – «lorsque les circonstances budgétaires le permettront». Réduite à 0,5 % du PIB en raison notamment de la pandémie, elle sera rétablie à 0,7 % du PIB.

Profession de foi

«Cet exercice stratégique est plus important que les précédents, et ce pour plusieurs raisons, commente Chris Brannigan, du think-tank Policy Exchange. D’abord parce que la sortie de l’Union européenne nous oblige à penser par nous-mêmes à ce qui nous est nécessaire. Ensuite parce qu’il faut trouver des réponses efficaces à des questions difficiles, notamment arriver à un équilibre entre la gestion de l’affirmation chinoise et la relation avec les États-Unis.» Tout en se disant assuré du maintien d’une étroite coopération avec la France et l’Allemagne, il estime que le Brexitoffre une «agilité diplomatique» dont le pays doit tirer parti. Les sanctions prises rapidement contre la Birmanie en témoignent.

Le premier ministre a profité de cette profession de foi stratégique pour plaider la cause de l’unité, malmenée par les velléités indépendantistes écossaises. Avec son siège au Conseil de sécurité de l’ONU et sa place dans l’Otan, a-t-il fait valoir, un Royaume-Uni est plus fort que la somme de ses quatre parties.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :