MEMORABILIA

RESTRICTIONS SANITAIRES

Vers un reconfinement de l’Ile-de-France : mais pourquoi les Français préfèrent-ils s’infliger autant de douleurs évitables plutôt que d’accepter l’isolement strict des cas positifs au Covid-19 ?

ATLANTICO 18 mars 2021

Alors que sont discutées de nouvelles mesures de restrictions sanitaires, le rapport du conseil scientifique (non publié par le gouvernement alors qu’il est censé le faire automatiquement) contient des révélations perturbantes sur le comportement des personnes symptomatiques.

Guy-André Pelouze et Eric Billy

Atlantico : Selon le dernier rapport du conseil scientifique, dans l’entreprise une contamination sur deux vient d’une personne symptomatique s’étant rendu sur son lieu de travail en connaissance de sa contamination. Tout cela est symptomatique de notre échec actuel, comment expliquer le mécanisme politique qui nous a mené à une telle situation ? Quelle est la mécanique qui fait que nous y sommes arrivés là ? 

Guy-André Pelouze : Cela est multi-factoriel. Le premier correspond à une sous-estimation de la pandémie. Lorsqu’Emmanuel Macron va au théâtre il y a un an, il est sincère, il ne prend pas en compte la gravité de l’épidémie. Le deuxième aspect est la faiblesse de notre système sanitaire de santé des populations. Nous n’avons plus eu aucune amélioration depuis les ARS. Tout a été concentré dans des systèmes bureaucratiques au ministère, le maillage des populations a disparu. Pourtant ce système avait été construit par agrégation des besoins lors de précédentes épidémies comme la tuberculose. La médecine scolaire ou la médecine du travail étaient intégrées dans ce travail, mais elles ont disparu. Aujourd’hui, ce maillage s’est effondré depuis l’intense bureaucratisation verticale connue sous Juppé. Il a détruit les ARS et elles sont incompétentes et elles ne le seront jamais. Leur ADN n’est pas la santé des populations. Pour faire un isolement efficace, nous devons aider ceux qui habitent dans des petits espaces et qui ont peu de moyens. Ils vont diffuser cela car ils ont du travail de terrain.

Le système de santé des populations doit être à la « mode française » et adapté aux régions. Il doit être basé sur deux choses : légèr au niveau central et basé sur la Data. Nous devrions savoir en permanence ce qu’il se passe sur le territoire, il faut savoir à l’instant T par exemple la situation dans les eaux usées. Il ne faut pas faire confiance à la surmortalité de l’INSEE, publiée un an et demi après… 

Cela doit être géré par un tiers du Ministère de la santé. L’autre tiers doit se pencher sur l’assurance maladie et le dernier aux hôpitaux pour que cela soit des entreprises qui marchent. Avec la Data, il y aurait une surveillance journalière de ce qu’il se passe. Le Ministère doit être prêt pour une urgence nucléaire, une urgence bactériologique, une pandémie virale. À l’heure actuelle, Santé Publique France appelle des entreprises spécialisées pour avoir des statistiques à propos de la pandémie.

L’autre point concerne la constitution d’une brigade sanitaire au niveau régional qui devrait s’appeler une équipe de mission sanitaire. Les Allemands nous ont montré l’exemple à ce propos. Il s’agit d’une réserve sanitaire avec les étudiants en médecine en soins infirmiers… C’est ce qui s’est passé en Corée, en Norvège et en Allemagne, lors de la première vague.À LIRE AUSSILutte contre le Covid-19 : ces 5 points essentiels qui ne dépendent pas des Français mais des pouvoirs publics

Le dernier élément qui nous a coûté cher à cause du variant britannique dans l’Est est le peu de contrôle aux frontières. Nous recevons trop de personnes non contrôlées par des tests. Au lieu de saisir la balle au bond et de contrôler le virus aux frontières nous avons préféré ne rien faire.

Les Français sont-ils prêts aujourd’hui à accepter de nouvelles restrictions sanitaires ? 

Guy-André Pelouze : Aujourd’hui, les Français ne s’opposeront à plus rien, contrairement à ce que l’on raconte. La baisse du niveau de confiance est seulement due aux revers du gouvernement. Les Français sont déçus de la gestion du gouvernement, mais sont prêts à de nouvelles mesures. Pour retrouver la confiance et l’efficacité, ils doivent changer d’échelle, l’axe principal doit être une vaccination sous 45 jours afin de mettre à l’abri 25 à 30 % de la population.

Ne pas confiner l’Île-de-France est-ce que ce serait une faute politique ? 

À LIRE AUSSIDépistage salivaire massif (enfin) homologué : comment éviter un nouvel échec pour une priorité gouvernementale contre le Covid-19 ?

Guy-André Pelouze : Cela commence à le devenir. Il faut confiner l’Île-de-France, mais aussi tester et isoler. Aujourd’hui les écoles ne peuvent pas être ouvertes, ce choix politique était erroné. Les Israéliens l’ont bien montré, les enfants transmettent beaucoup et bientôt on les vaccinera. Ce choix est idéologique, ils ont préféré enseigner aux enfants plutôt que favoriser la transmission. Pour ce qui est du confinement le week-end, c’est une mesure futile qui correspond plus à une punition et cela serait mal vécu.

Il fallait agir beaucoup plus tôt. Aujourd’hui, il faut deux semaines de confinement très sévère et après ne pas avoir peur de faire du différencié par quartier, ville, région.

Selon le dernier rapport du conseil scientifique, 37% des personnes source de l’infection sont symptomatiques lorsqu’elles contaminent quelqu’un hors de leur domicile. L’isolement des cas positifs est-il l’un des (nombreux) points faibles de la stratégie gouvernementale face au Covid-19 ?

Eric Billy : On a effectivement oublié que la bonne mise en place de l’isolement est un point clé dans la gestion de l’épidémie. Le virologue Christian Drosten en Allemagne l’avait bien dit et ce dès le tout début de l’épidémie. En cas de doute, la première chose à faire est d’isoler la personne pendant une semaine et s’il faut faire un test, le faire à la sortie de l’isolement pour être sûr que la personne ne revienne pas en étant contaminé ou asymptomatique.

Dans ce triptyque « tester, tracer, isoler », le test est la seule chose qu’on ait faite. Et encore, on teste mal en ne visant pas les bonnes populations. Le traçage a été raté pendant très longtemps en l’absence de traçage rétrospectif et l’isolement n’a pas été suffisamment encadré.

Il ne sert à rien de faire des grands tests massifs comme on a vu dans certaines métropoles si ce n’est pas accompagné par un système qui permettait d’isoler les cas positifs. L’idéal serait d’isoler dans une chambre d’hôtel pendant une semaine pour être sûr que la personne ne va pas rentrer chez elle et créer un cluster familial. C’est ce qui est fait dans des pays qui veulent maintenir une incidence très faible. Pourquoi les hôtels n’ont-ils pas été utilisés alors qu’ils étaient vidés par la chute du tourisme en France ?

La pandémie de Covid-19 est une « clusterémie ». Ce sont des lieux explosifs de vingt, trente cas dans le cas de grandes réunions ou de familles entières contaminées. Et elles le sont en général à partir d’une seule personne qu’il faut trouver et isoler.

L’isolement n’a pas fait l’objet d’une grande communication, par exemple pour expliquer à une famille comment réagir si un membre est contaminé de sorte à éviter de créer un cluster familial. Il y a pourtant des gestes simples à appliquer dans la cuisine, dans la chambre, dans la salle de bain… mais tout cela doit être expliqué.

Beaucoup de médecins généralistes ont dû prendre le relais en l’absence de recommandations disponibles en ligne. Il ne faut pas non plus oublier les personnes âgées qui n’ont pas toujours la possibilité de s’informer sur Internet. On aurait pu mettre beaucoup plus tôt une grande campagne d’information et de communication sur les consignes d’isolement, en distribuant des tracts dans les cabinets par exemple.

Presque un professionnel sur deux (46%) est symptomatique lorsqu’il contamine un collègue sur son lieu de travail, estime le conseil scientifique. Le milieu professionnel a-t-il fait l’objet de suffisamment de mesures ?

Eric Billy : Quand quelqu’un va au travail en étant symptomatique et qu’il contamine tous ses collègues, c’est un échec à tous les niveaux. Au niveau individuel de la personne qui agit façon égoïste (en pensant qu’elle n’a pas son rôle à jouer dans la pandémie) et au niveau de l’entreprise.

Certains patrons n’ont semblent-ils pas compris qu’ils avaient intérêt à écarter les salariés positifs. Il y a deux cas de figure. Si le salarié qui est positif ou qui a des doutes s’isole (et passe en télétravail si possible), on a des chances qu’il n’ait pas contaminé ses collègues. Si on lui met la pression pour qu’il vienne travailler, on gagne peut-être une semaine de travail mais on prend le risque que tous ses collègues tombent malades. Il faut que les patrons comprennent qu’ils n’ont aucun intérêt à ce qu’un salarié symptomatique vienne travailler. C’est une vision court-termiste dont le gain est nul et qui dessert toute la collectivité. Il suffit que 10 à 15 % de la population ne suivent pas les recommandations sanitaires pour que cela minimise très fortement les chances de sortir du tunnel le plus rapidement possible. Que ce soit le Covid-19 ou un autre virus d’ailleurs, c’est le minimum de respect de ne pas venir travailler pour ne pas exposer ses collègues. 

On aurait pu réfléchir à plusieurs dispositifs, comme l’auto-arrêt de travail en ligne pour ne pas attendre d’avoir à trouver un médecin pour demande un diagnostic et puis après faire un test pour se faire arrêter. Il aurait fallu réfléchir à annuler le jour de carence pour éviter qu’un salarié se force à aller travailler avec des symptômes (en se disant qu’il allait tenir le coup) et contamine ses collègues. Ce sont des mesures actives d’accompagnement auxquelles on aurait pu au moins réfléchir. Faire des tests non-ciblés n’est pas une mesure active. C’est comme remarquer qu’il pleut mais ne pas sortir le parapluie. 

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