MEMORABILIA

Jean-Maurice Ripert: « Face à l’annexion rampante de Hongkong, le monde doit choisir son camp »

Scroll down to content

Alors que Pékin s’efforce de mettre au pas l’ex-colonie britannique, la réaction de la communauté internationale reste inefficace. Il va lui falloir en tirer les conséquences.

Article réservé aux abonnés

 

Jean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France.

Jean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France.

Par Jean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France, Vice-Président de l’Association française pour les Nations Unies

Publié le 20/03/2021 L’EXPRESS

Lors de mon mandat d’ambassadeur en Chine, je rencontre pour la dernière fois Carrie Lam, la Cheffe de l’exécutif de Hongkong (premier ministre), au printemps 2019, lors de l’inauguration d’un établissement scolaire français et du lancement du « French May », le plus grand festival culturel français en Asie. Elle est profondément francophile, sa ville fournit à l’époque à la France son deuxième excédent commercial au monde. Je l’interroge sur l’évolution politique dans la « région administrative spéciale » (RAS), elle est gênée, pèse chaque mot afin, me fait-elle comprendre, de ne pas froisser Xi Jinping. LIRE AUSSI >> Chine – Etats-Unis : 2034, la troisième guerre mondiale éclate en mer de Chine du Sud

Dévouée à Hongkong, elle ne fera pourtant rien pour empêcher le président chinois d’en poursuivre l’annexion rampante. Elle dit vouloir préserver la place financière internationale de premier ordre que le territoire semi-autonome est devenu et sauver les meubles au profit des tycoons hongkongais, menacés par le projet de développement accéléré de la « grande baie » (70 millions d’habitants autour de Canton, Shenzhen, Hongkong et Macao) voulu par le numéro un chinois. Mais se fait complice d’une opération sécuritaire d’une grande violence, qui bafoue le droit international et les droits humains. Le respect de l’État de droit était pourtant garanti par le Traité de rétrocession sino-britannique de 1997, instituant pour 40 ans un régime provisoire fondé sur le principe « un pays, deux systèmes ». 

La crise actuelle vient de loin et elle est profonde. Paradis pour les entreprises, les banques et les expatriés, la mégalopole souffre du prix exorbitant des logements, de l’éducation, des transports et de la santé. Depuis le « mouvement des parapluies » de 2014, s’y ajoutent les craintes des démocrates face à l’érosion de l’autonomie du territoire. Les élections législatives de 2016 voient l’apparition de députés pro indépendance. Les manifestations de 2019, lancées contre le projet de loi sur les extraditions vers la Chine depuis Hongkong, marquent une radicalisation de la jeunesse et un durcissement de la position du gouvernement. La répression est féroce : tabassages, enlèvements, transferts forcés en Chine et disparitions. Le gouvernement et les tycoons font appel aux célèbres « triades », qui tiennent d’une main de fer certains quartiers à leur profit. La Chine envoie des centaines de policiers.  LIRE AUSSI >> Le dragon chinois prêt à rafler la mise en 2021

Défiant Pékin, le parti communiste chinois (PCC) et le président chinois personnellement, des millions de personnes descendent dans la rue, elles proclament à la face du monde leur rejet d’un avenir chinois régi par la « pensée de XI Jinping ». En novembre 2019, un séisme politique se produit lors des élections locales : avec une participation record de plus de 70%, le « bloc pro démocratie » remporte la victoire dans 85% des districts. XI Jinping comprend qu’il doit renoncer ou forcer le destin : fidèle à sa ligne autoritaire, il choisit d’imposer aux Hongkongais une annexion de fait qu’ils ont pourtant rejetée dans les urnes. 

Xi Jinping, fidèle à sa ligne autoritaire

Alors qu’approche le 100ème anniversaire du PCC, le président chinois voit battu en brèche son « rêve de la grande renaissance de la nation chinoise ». La politique « de réforme et d’ouverture » de ses prédécesseurs a porté la Chine au rang de deuxième économie du monde. Mais elle se heurte aux limites de la mondialisation : conflit commercial et technologique avec les États-Unis et l’Europe, interdépendance accrue dans certains domaines technologiques de pointe, crises de la sécurité alimentaire, pandémies… Bien que Li Keqiang, le premier ministre chinois, ait annoncé lors de la récente session de l’Assemblée nationale populaire (le « parlement » chinois), une accélération de la croissance cette année (6%) et la fin de la pandémie, Pékin doit en rabattre. Son image internationale est écornée par le poids de l’endettement qu’elle impose aux pays membres des « nouvelles routes de la soie », sa gestion désastreuse du début de la crise du Covid-19, ses menaces sécuritaires en mer de Chine méridionale ou encore la répression féroce qui s’abat sur les Tibétains, les Ouïgours et les Mongols. Les invectives de ses diplomates, transformés en « loups guerriers », n’arrangent pas les choses. LIRE AUSSI >> La prison ou l’exil : à Hongkong, le terrible dilemme des militants pro démocratie

Le président chinois revient donc à son projet phare : le retour de Taïwan et Hongkong au sein de la mère patrie. Mais les Taïwanais ont réélu massivement et librement en janvier 2020 la présidente Tsai Ing-wen, dont le parti, traditionnellement indépendantiste, a obtenu la majorité au parlement de Taipei. Xi Jinping menace, interdit le libre transit maritime et le survol aérien dans le détroit de Taïwan, rien n’y fait, la communauté internationale dénonce des décisions unilatérales contraires au droit international. Lui reste Hongkong, sur laquelle il s’acharne. En 2019, il fait adopter une loi sur la sécurité nationale accordant un droit de regard à Pékin sur le maintien de l’ordre et la sécurité publique dans le Territoire. En 2020, sont introduits dans le cursus scolaire des programmes de promotion de la Chine continentale, de son histoire, de sa culture et de ses dirigeants. Fin mars 2021, une nouvelle loi (chinoise) prévoit la création d’un « comité électoral » à sa botte à Hongkong devant élire directement certains députés et choisir les autres candidats aux prochaines élections au « Conseil législatif » (parlement). Le PCC s’assure ainsi le contrôle des élections, c’est l’échec annoncé du camp « pro démocratie ». Sans oublier les arrestations massives d’étudiants, de journalistes, d’artistes et d’intellectuels. Certains tentent de quitter le centre financier pour Taïwan, ils sont arrêtés et jugés en Chine continentale où ils risquent plusieurs années de prison. 

« Oppression injustifiée »

Les réactions internationales sont fermes mais semblent peu efficaces. Début janvier, le Haut-Commissariat aux droits humains des Nations Unies a appelé Pékin à « s’abstenir d’utiliser la loi sur la sécurité nationale pour supprimer les droits à la liberté d’expression, de réunion pacifique et d’association », dénonçant la dégradation continue de la situation des libertés publiques, marquée par des dizaines d’arrestations arbitraires. Les membres du G7 ont sommé le 12 mars les autorités de Pékin et Hongkong de « mettre fin à l’oppression injustifiée » dans le Territoire. Ils dénoncent une volonté de « saper [son] haut degré d’autonomie », en violation des engagements internationaux de la Chine. Dominic Raab, ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni, a estimé que Pékin violait clairement « pour la troisième fois en moins de 9 mois » les engagements pris dans la déclaration conjointe de 1984 et le Traité de rétrocession de 1997, tout à sa volonté de « harceler et étouffer toute voix critique à l’égard de la politique de la Chine ». LIRE AUSSI >> Un an sans école : les petits Hongkongais sacrifiés sur l’autel du Covid-19

En janvier, à quelques jours de la fin de son mandat, Donald Trump avait décrété de nouvelles sanctions individuelles (refus de visas, gel des avoirs) contre des hauts responsables chinois. Carrie Lam s’est contentée d’affirmer que « c’était un honneur d’être injustement sanctionné » par Washington. Elle pourra profiter de cet honneur assez longtemps, Joe Biden n’ayant aucune intention de revenir sur ces sanctions, comme l’a montré la rencontre très dure entre le nouveau Secrétaire d’État Antony Blinken et le ministre et son homologue chinois Wang Yi, le 18 mars en Alaska. Avec la poursuite du drame des Ouïgours (que l’administration Biden qualifie de génocide), les menaces contre Taïwan et le soutien de fait à la nouvelle junte birmane, Pékin est déterminé à ne rien céder à ce qu’il qualifie de « grave ingérence » étrangère. 

Le peuple forcé de se taire

L’Union européenne a quant à elle estimé le 12 mars que Pékin « démantelait volontairement le principe  »un pays, deux systèmes », en violation de ses engagements internationaux et de la Loi fondamentale de Hongkong ». Rappelant que l’UE était un partenaire essentiel de la Région administrative spéciale (stock de 164 milliards d’euros d’investissements, 27 milliards d’euros d’échanges en 2020), Bruxelles a mis à l’étude de nouvelles sanctions, afin de renforcer celles de juillet dernier (mesures ciblant des responsables, contrôle des exportations, gel de toute négociation). L’aide financière de l’UE à la société civile hongkongaise a été fortement accrue. Sur le même sujet

Il est à craindre que le régime de Pékin ne cède pas. Xi Jinping ne peut accepter le refus par la grande majorité des Hongkongais de sa volonté d’imposer le régime autocratique et dictatorial du PCC sur le Territoire, naguère un îlot de démocratie et d’état de droit en Asie. Le peuple de Hongkong, s’il est forcé de se taire, ne se soumettra pas.

La communauté internationale devra donc tôt ou tard choisir clairement de quel côté elle se range, et en tirer toutes les conséquences. 

******************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :