MEMORABILIA

« LA PUTAIN DU CALIFAT », UN TITRE SANS CONCESSION SUR LA TRAGÉDIE CHOQUANTE DES CHRÉTIENS D’IRAK

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Sara Daniel, grand reporter, et Benoît Kanabus, docteur en philosophie, ont recueilli le témoignage d’une chrétienne irakienne devenue esclave sexuelle de l’État islamique. Publié aux éditions Grasset, son récit reconstruit un Irak plongé dans une guerre de vingt ans, dont l’une des monstrueuses conséquences est l’éradication de la minorité chrétienne. Entretien avec Benoît Kanabus.

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© Grasset

Pouvez-vous nous raconter Marie, sa vie avant la chute de Qaraqosh aux mains des djihadistes ?

Marie est la fille du sacristain de Mar Behnam, un monastère dont les traces archéologiques les plus anciennes remontent au Ve siècle. Elle a les cheveux blond vénitien, des yeux verts, ce qui n’est pas rare chez les chrétiens. Au fond, au début du livre, nous racontons à travers elle la vie de beaucoup d’enfants irakiens sous l’embargo, puis celle des jeunes gens sous l’occupation américaine. Mais on voit aussi rapidement que Marie n’est pas comme tout le monde. Déjà sa famille, ses amis disent qu’elle a du caractère, beaucoup de caractère, et c’est d’ailleurs pourquoi elle est une survivante aujourd’hui. À l’époque, elle rêvait disons d’une forme émancipation : à vingt ans, elle part étudier l’anglais à Bagdad, et elle s’apprête à prendre un poste d’enseignante à la rentrée scolaire quand surgit l’État islamique.

Pourquoi a-t-elle été capturée ?

Vous vous rappelez des journaux de l’époque : cette effrayante tâche noire qui se répand sur les cartes du Proche Orient. La conquête territoriale par la horde de l’État islamique qui déferlait dans le désert a été fulgurante. La montagne du Sinjar, où vivait la majorité des yézidis, a été encerclée, ce qui explique que près de 10.000 femmes y ont été capturées. Dans la plaine de Ninive, les chrétiens ont bénéficié de plus de temps pour s’enfuir, mais 400 d’entre eux ont été faits prisonniers. Parmi eux, Marie. Pourquoi ? Nous décrivons le fracas des bombardements, le chaos de la guerre, l’épuisement de dix ans d’exode… il faut l’avoir vécu pour savoir comment l’on réagira… Marie ne cesse de se poser la question, et de pleurer en y repensant.

Le pape François, qui était en voyage en Irak la semaine dernière, a appelé les chrétiens à protéger leurs racines. Ces racines sont précisément celles de Marie. Avez-vous bon espoir que, grâce à son allocution, la situation des chrétiens s’améliore, ou est-ce un vœu pieux ?

C’était un voyage courageux du pape ; il a mis sa sécurité en jeu. Ceux qui avaient trouvé ce pape pusillanime pour dénoncer l’éradication des chrétiens qui se déroulait sous ses yeux diront qu’il fallait au moins ça… En réalité, c’est déjà trop tard. En 2003, il y avait 1.500.000 chrétiens, aujourd’hui il en resterait environ 250.000, dont une grande proportion de personnes âgées. L’épuration ethnoreligieuse a eu donc bien eu lieu. Et l’espoir d’un retour significatif des réfugiés, surtout des jeunes, s’appelle une illusion.

Lire aussi : François-Xavier Gicquel : « Ce voyage du Pape François en Irak est un puissant signe d’espérance pour les chrétiens d’Orient »

Concernant Marie, elle souhaitait rencontrer le pape pour lui expliquer concrètement le martyr qu’avaient enduré les chrétiens sous l’État islamique, ainsi que le rejet dont elle a été victime de la part de l’Église après sa libération, parce qu’elle était devenue une « chose répugnante » à cacher. Le cardinal Barbarin s’est fait le relais de cette demande. En vain jusqu’à présent.

En revanche, j’ai vu que Samuel Grzybowski, le militant de l’association « Coexister » entre toutes les religions, qui écrit dans La Vie, journal qui a refusé de parler de notre livre, vient lui d’être reçu au Vatican. J’ai peu d’espoir que des femmes comme Marie, chrétiennes, yézidies, musulmanes, soient reconnue comme des victimes de la sauvagerie islamiste et de l’aveuglement religieux.

Comment expliquez-vous que les islamistes, si rigoristes, ont pu à gros traits trafiquer à leurs avantages la Sharia en toute impunité, ou même le Figh ; qui permet d’interpréter avec intelligence les textes, tous deux étant les piliers du Coran ? Les islamistes des amateurs en théologie ? Des hommes sans foi ni loi ?

Au Moyen Âge, il y avait encore dans l’islam sunnite un affrontement entre diverses écoles de pensée, oscillant entre rationalisme (mutazilisme) et littéralisme (hanbalisme). Le rationalisme n’a hélas cessé de s’affaiblir depuis le XIIIe siècle, tandis que le littéralisme prospérait. Le courant littéraliste s’est même considérablement développé au XXe siècle, principalement autour du wahhabisme dans la péninsule arabique et des Frères musulmans en Afrique du Nord.

Alors cette grande mouvance salafiste, pour la rassembler rapidement, a des origines différentes, des buts parfois concurrents, ainsi que des tendances divergentes, tantôt quiétiste, politique ou djihadiste. Les groupes qui la composent ont néanmoins en commun de mépriser l’interprétation et la contextualisation du texte coranique pour, au contraire, phantasmer un retour à l’époque des « pieux ancêtres ». Au final, ils se rejoignent tous dans des conceptions politiques et sociales profondément réactionnaires.

L’État islamique va pousser comme une deuxième tête dont le discours divergera de celui Al-Qaïda en promettant, par exemple, le retour d’un califat territorial et la réalisation sur cette terre des plaisirs sensuels et sexuels autrefois réservés aux martyrs gagnant le paradis

À la tête de la tendance djihadiste, chacun se rappelle de la terreur semée par Al-Qaïda. L’État islamique, lui, va pousser comme une deuxième tête dont le discours divergera de celui Al-Qaïda en promettant, par exemple, le retour d’un califat territorial et la réalisation sur cette terre des plaisirs sensuels et sexuels autrefois réservés aux martyrs gagnant le paradis. C’est en grande partie de cette promesse concrète qu’il a tiré son extraordinaire force d’attraction.

À propos de cette attraction, dans votre livre, beaucoup d’occidentaux rencontrent Marie ; ces bourreaux viennent notamment d’Allemagne, mais aussi de la banlieue parisienne. Laurent Nunez coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, affirme dans le Figaro du jeudi 11 mars dernier que la France est « le pays d’Europe qui a fourni le plus gros contingent de djihadistes avec 1450 départs » et que Daech, cette bête, tente de se reconstruire dans les Balkans ? Quelle est votre lecture ?

Effectivement, dans la longue liste des bourreaux de Marie figurent des djihadistes qui ont des liens plus ou moins directs avec la France. Nous avons d’ailleurs été positivement surpris, à la sortie du livre, d’être contactés par un service d’enquête français à ce sujet. Il y a, dans l’ombre, des agents qui investiguent toutes les pistes et ne lâchent aucune trace pour pourchasser les collaborateurs de l’État islamique, et nous pouvons leur être reconnaissants.

En attendant, la France détient le record honteux que vous évoquez. Et que faisaient ces djihadistes une fois partis de France ? En Irak, les Français étaient réputés pour leur vulgarité et leur sauvagerie… alors que, depuis vingt ans, les Irakiens ne s’y connaissent hélas que trop bien en matière de violence… Oui, il faut prendre la mesure de la barbarie des crimes commis par ces Français que nous croisions, avant leur départ, au détour de nos rues. Quant aux femmes de ces djihadistes, que certains médias nous présentent volontiers comme des victimes, et qui osent actuellement faire des grèves de la faim pour revenir en France, elles se révélaient pour la plupart perverses et sadiques. Les lecteurs de notre livre auront donc un aperçu concret de ces comportements et de ces crimes.

Lire aussi : Pakistan et Turquie : Les réseaux de l’islamisme en France

Pour en venir à la deuxième partie de votre question, en 2017 l’État islamique a été quasiment éradiqué en tant qu’entité territoriale. La question n’est pourtant pas de savoir quand il va resurgir mais sous quelle forme. Il restait des groupuscules terrés dans des grottes, mais déjà ils montrent qu’ils ont à nouveau des capacités d’attentats en Irak, tentent même de se rétablir dans certaines villes, se maintiennent en Syrie, pendant que d’autres sont actifs en Afrique où, vous l’avez dit, se regroupent dans les Balkans. Sans doute ne reverrons-nous plus de califat territorial dans un avenir proche, mais la guerre conduite en son nom n’est pas gagnée et loin d’être terminée.

Aujourd’hui Marie est loin de chez elle, les siens l’ont mise entre parenthèses parce que son histoire leur était trop lourde à porter, n’est-ce pas un paradoxe tragique ?

La région possède ses codes sociaux, qui d’ailleurs sont plus tribaux que musulmans ou chrétiens. La honte des souillures fantasmées y est souvent plus puissante que la compassion envers les blessures réelles. « Putain », c’est l’insulte que lui lance au visage sa famille, alors que Marie a perdu sa virginité par un viol. « Avec combien d’hommes as-tu couché ? » est la première question que lui pose son neveu prêtre. La « putain », ce n’est pas Marie, mais ce en quoi les islamistes transforment les femmes, alors qu’ils n’ont soi-disant d’yeux que pour les vierges du paradis ; c’est le jugement porté par certains chrétiens.

Dans le livre, nous ne cherchons pas à blâmer les chrétiens ou les prêtres, mais le rejet dont Marie est victime, après sa libération, fait intégralement partie de son immense souffrance actuelle. Sur ce plan, il faut reconnaître que les yézidis ont eu une toute autre attitude en demandant à la communauté d’accueillir généreusement les anciennes esclaves. Bien sûr, ce fut hélas loin d’être toujours le cas concrètement, mais au moins une parole publique a été décrétée en ce sens.

Je sais seulement que, même torturée et abandonnée, elle n’a jamais renié sa foi dans son cœur. Elle voulait rencontrer le pape, mais je doute qu’elle reçoive ce réconfort

On mesure en tout cas l’immense courage de Marie d’oser témoigner. Elle a été chassée par les siens, dans cette région les crimes d’honneurs existence encore. Elle brave l’interdit et le danger pour que nous puissions lire son témoignage.

« La plus haute forme d’Espérance, c’est le désespoir surmonté », nous dit Georges Bernanos. Marie est-elle un symbole de cette vertu chrétienne ? Et maintenant ?

Marie a une force de caractère inouïe, comme je vous le disais. Elle a envie de vivre et, prononcer cette phrase, me bouleverse. Après deux années d’esclavage qui l’ont laissé avec un corps cassé et une âme brisée, elle est évidemment dans un état de traumatisme aigu. Par exemple, elle est encore terrifiée par ses bourreaux, qu’elle sent rôder autour d’elle ; hélas, comme souvent les victimes d’exactions aussi longues et aussi atroces, elle les a intériorisés. Marie mérite de la compréhension et de la délicatesse. Elle sait qu’elle ne sera jamais la mère de famille qu’elle rêvait d’être avant sa capture, mais elle travaille à imaginer un avenir.

Alors est-ce une forme de « désespoir surmonté » ? Est-elle un symbole de « vertu chrétienne » ? Je ne sais pas. Je sais seulement que, même torturée et abandonnée, elle n’a jamais renié sa foi dans son cœur. Elle voulait rencontrer le pape, mais je doute qu’elle reçoive ce réconfort. Les martyrs gênent de nos jours. Surtout quand ils ne sont pas morts.

Ce qui est important pour elle, c’est de témoigner devant la Justice internationale. Le processus judiciaire possède une dimension cathartique qu’il ne faut pas minimiser. Nous avons rencontré à cet effet, je vous l’ai dit, une enquêtrice française très énergique qui souhaite prendre ce dossier en main, et c’est tout à l’honneur de la France.

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