MEMORABILIA

Trop cajolée, la génération Z est déprimée

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Le manque de difficultés dans la vie des jeunes adultes les conduirait à trouver la vie futile. Alors, pour aller mieux, faut-il souffrir davantage ?

Une jeune Parisienne confinee chez elle, le 13 avril dernier.
Une jeune Parisienne confinée chez elle, le 13 avril dernier. © Alexis Sciard / MAXPPP / IP3 PRESS/MAXPPP

Par Freya India* pour Quillette** (traduction par Peggy Sastre). Publié le 20/03/2021 LE POINT.

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« Une ère de bonheur est tout à fait impossible parce que les hommes se contentent de la souhaiter sans la vouloir vraiment et que tout individu, quand lui échoient des jours heureux, apprend littéralement à appeler sur lui l’inquiétude et la misère. » NietzscheHumain, trop humain, VIII, 471[1]

Ma génération est dans un sale état. La génération Z, composée des gens nés après 1997, constitue la classe d’âge la plus triste, la plus solitaire et la plus mentalement fragile à ce jour, aux prises avec des taux croissants d’anxiété, de dépression et de suicide. Comment cela est-il possible ? Comment une génération qui ne manque de rien peut-elle se sentir malheureuse comme les pierres ? Selon quasiment tous les critères, l’existence humaine est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est passéd’environ 90 % en 1820 à seulement 10 % en 2015, tandis que les taux d’analphabétisme, de mortalité et de décès sur un champ de bataille connaissent également un rapide déclin. Pour l’essentiel, la génération Z est l’héritière d’une fortune immense : un monde utopique fait de gratification instantanée et de dynamisme technologique. En théorie, ce devrait être une ère de bonheur.

Injonctions des réseaux sociaux

Et pourtant, la détresse est partout. Aux États-Unis, 54 % des membres de la génération Z font état d’anxiété et de nervosité, selon des chercheurs de l’American Psychological Association. Un chiffre à comparer aux 40 % des milléniaux et aux 34 % de la moyenne nationale. Il ne faut pas y voir un simple biais d’autodéclaration, puisque le taux de suicide des Américains âgés de 15 à 24 ans a augmenté de plus de 51 % au cours de la dernière décennie. En particulier, pour les femmes de la génération Z, le taux de suicide a augmenté de 87 % depuis 2007, ce qui est ahurissant. Dans mon pays d’origine, le Royaume-Uniune fille sur quatre est cliniquement dépressive à l’âge de 14 ans.

Les articles qui entendent donner un sens à cette épidémie de troubles mentaux à une époque de prospérité mondiale se ramassent à la pelle. Les adolescents et préadolescents d’aujourd’hui, nous dit-on, croulent tout simplement sous le poids de questions politiques – changement climatique, immigration, violences sexuelles, entre autres – et sont épuisés par le chômage et la conjoncture, le surmenage scolaire et universitaire, ou encore les injonctions irréalistes des réseaux sociaux…

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Pour beaucoup, l’antidote consisterait à mieux s’occuper de sa personne, que ce soit par la tenue quotidienne d’un « journal de gratitude » ou par l’adoption d’une routine en 38 étapes de soins cutanés. Et il en va de remèdes populaires. Depuis le début de la pandémie, les recherches Internet sur la thématique du « self care » ont augmenté de 250 %, et des écoles, universités et entreprises procurent des programmes de bien-être obligatoires, allant de formations à la pleine conscienceà des séances de méditation censées améliorer la santé mentale.

Mais le problème est, à mes yeux, un tantinet plus nuancé. Je ne doute pas que la génération Z soit soumise à une forte pression, mais je pense aussi que notre calvaire est unique. Pour la première fois dans l’histoire, une grande partie de notre malheur ne provient pas d’une trop grande souffrance, mais d’une souffrance insuffisante. La génération Z est confrontée à de vrais problèmes. Je me suis moi aussi sentie assiégée par la pression des réseaux sociaux, d’un marché du travail sursaturé et par l’impact sur mes études des restrictions liées au coronavirus. En outre, il y a la difficulté d’essayer simplement d’exister comme humain faillible dans un climat politique qui exige l’infaillibilité, où plus rien n’est léger et où tout ce que nous disons ou faisons dans notre jeunesse est étalé sur Internet pour toujours.

Alors, de la pression, oui, il y en a. Mais les générations précédentes ont dû faire face à des périodes extrêmement difficiles, avec des guerres mondiales, des pandémies, des crises économiques, des soulèvements politiques, des régimes totalitaires et des conditions d’extrême pauvreté. Sans compter que la gamme de services dédiés à la santé mentale est aujourd’hui plus large que jamais et que les membres de la génération Z sont plus susceptibles que toute autre génération d’être pris en charge de ce côté-là. Ce qui fait que, face à des taux de troubles mentaux et de suicide aussi élevés en période de paix relative, il doit y avoir une explication plus convaincante que les seules aspérités de la vie.

Le pouvoir de la souffrance

Ce qui accable ma génération, ce n’est pas seulement le chagrin, c’est la perte de sens. Nous vivons dans un état de léthargie et d’insatisfaction, tourmentés non pas par la tragédie du monde, mais par sa futilité. C’est un point que la plupart des articles ou des personnalités publiques d’aujourd’hui n’ont pas tendance à aborder. Examiner cette possibilité ne signifie pas que les membres de la génération Z n’ont jamais de problèmes, mais que nous sommes au moins un certain nombre à nous enliser dans les ornières de l’ennui, pas du surmenage.

L’être humain n’est pas fait pour se la couler douce. Il y va d’une sagesse oubliée, révérée par les anciens stoïciens et autrefois fondamentale pour la pensée philosophique. Dans les écrits de Sénèque et d’Épictète figure la maxime selon laquelle ce ne sont pas les difficultés qui nous sont nuisibles, mais la manière dont nous les abordons. En choisissant d’apprendre et de nous développer grâce à l’affliction, nous fortifions notre esprit. Comme l’écrivait Sénèque, « les difficultés renforcent l’esprit, tout comme le travail fortifie le corps ».

Des siècles plus tard, Friedrich Nietzsche[2] observait la nécessité de souffrir pour atteindre la sagesse et la conscience. Ses écrits sur la manière dont on peut tirer du sens de la misère débordent de ferveur et il y voyait le but de la vie elle-même. La poursuite du bonheur, pensait-il, avait tout d’un gâchis de l’existence. Au contraire, à ses yeux, l’homme ne doit pas seulement endurer, mais aussi rechercher la souffrance. Pour Nietzsche, le corps humain a été conçu pour résister, tandis que l’esprit a été façonné pour traduire cette souffrance en quelque chose de significatif. Comme il l’écrit dans Par-delà le bien et le mal[3] :

« La créature et le créateur s’unissent en l’homme. L’homme est matière, fragment, superflu, glaise, fange, non-sens, chaos ; mais l’homme est aussi créateur, sculpteur, dur marteau, spectateur divin et repos du septième jour : comprenez-vous cette différence ? Et que votre pitié s’adresse à la “créature dans l’homme”, à ce qui doit être façonné, brisé, forgé, taillé, brûlé, porté à incandescence et purifié, ce qui souffrira nécessairement et doit souffrir ? »

Ce dont l’humain a besoin, ce n’est pas de vivre sans tension, mais bien de tendre vers un but valable, de réaliser une mission librement choisie.Viktor Frankl, psychiatre

La souffrance, nécessaire à la croissance, oblige à l’introspection, à la transformation et à la transcendance : elle précède notre résurrection, nous entraîne vers le fond avant de nous faire revivre sous des formes plus sages et plus lucides de nous-mêmes. Elle est inévitable, naturelle et même souhaitable.

C’est ce dont témoignent les énigmes psychologiques les plus déroutantes de l’Histoire. Cette façon, par exemple, qu’ont eue des gens ordinaires d’émerger de régimes totalitaires brutaux plus riches en détermination et en gratitude ne peut s’expliquer que par la nature régénératrice de la souffrance. Viktor Frankl, psychiatre et survivant d’Auschwitz, a ainsi développé la logothérapie en étant convaincu que la lueur peut s’échapper des moments les plus sombres. Dans Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie[4] Frankl dément l’attrait d’une vie de facilité. Il écrit : « Ce dont l’humain a besoin, ce n’est pas de vivre sans tension, mais bien de tendre vers un but valable, de réaliser une mission librement choisie. » Dans L’Archipel du goulagAlexandre Soljenitsyne, survivant du système de goulag soviétique, va jusqu’à le bénir :

« Tous les écrivains qui ont parlé de la prison sans y avoir été se sont crus obligés d’exprimer leur sympathie aux détenus et de maudire la prison. Moi, j’y suis resté suffisamment, j’y ai forgé mon âme et je dis inflexiblement :

“Bénie sois-tu, prison, béni soit le rôle que tu as joué dans mon existence !”

(Mais des tombes on me répond : “Parle toujours, toi qui es resté en vie !”). »

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Cette capacité à trouver de la force dans la souffrance est sans doute un vestige de notre nature de chasseurs-cueilleurs. Dans son remarquable ouvrage Tribe, Sebastian Junger souligne l’importance du sentiment d’appartenance et de la communauté pour le bien-être mental, et la façon dont ces liens se renforcent en période de vaches maigres. « Les humains n’ont rien contre l’adversité, écrit Junger, en réalité, ils s’en accommodent très bien. Ce qui les dérange, c’est de ne pas se sentir nécessaires. La société moderne a perfectionné l’art de susciter un sentiment d’inutilité chez les gens. »

Junger poursuit en expliquant que la santé mentale peut de fait s’améliorer en temps de crise. Par exemple, les indicateurs de bien-être mental ont augmenté durant le Blitz londonien, avec des Britanniques qui ont même confessé plus tard leur nostalgie des bombardements aériens. C’est une période où les admissions dans les services psychiatriques ont diminué dans toute l’Angleterre et, affirme Junger, « les psychiatres allaient observer, perplexes, les symptômes de leurs patients de longue date s’atténuer pendant la période d’intenses raids aériens ». Les épileptiques ont eu moins de crises et des névrosés autrefois chroniques ont pu se mettre au volant d’ambulances et soutenir l’effort de guerre.

De même, poursuit-il, après les attentats du 11 Septembre, les taux de « crimes violents, de suicides et de troubles psychiatriques » ont chuté à New York ; « le taux de suicide a baissé d’environ 20 % dans les six mois qui ont suivi les attentats, le taux d’homicide a chuté de 40 % et les pharmaciens n’ont pas vu d’augmentation de nouvelles ordonnances pour des médicaments contre l’anxiété et des antidépresseurs ».

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Le but ici n’est pas d’avoir une vision romantique de la tragédie ni de prétendre que ceux qui souffrent s’en sortent mieux, mais de reconnaître qu’il est possible de trouver du sens au malheur. Depuis que la race humaine existe, nous avons été traqués par une mort omniprésente, obligés de nous regrouper pour survivre et trouver un but à cette quête. Aujourd’hui, nos vies sont plus banales, les menaces sérieuses à notre existence sont rares, et des liens étroits ne servent pas à grand-chose. Mais nous demeurons les descendants de ceux qui ont réussi, comme le dit Junger. Nous poursuivons la lignée de ceux qui se sont battus, ont lutté et vaincu – et cette appétence sommeille toujours en nous.

Le caractère insupportable de la facilité

Si la souffrance a un but et un sens, alors la félicité sans fin doit nous condamner à la misère. Cela expliquerait donc comment une génération gavée de liberté, de privilèges et de plaisirs se sent la plus perdue. En évitant à tout prix la discipline et l’inconfort, nos vies stagnent dans une vacuité dévastatrice. Nietzsche s’insurge contre un tel mode de vie dans Par-delà le bien et le mal[5] :

« Le bien-être tel que vous le concevez n’est pas un but, c’est à nos yeux un terme. Un état qui rend l’homme aussitôt ridicule et méprisable, qui fait souhaiter sa ruine. La culture de la souffrance, de la grande souffrance, ne savez-vous pas que c’est là l’unique cause des dépassements de l’homme ? »

Une société dépourvue de sens s’autodétruit. Dans les sociétés occidentales contemporaines, le nihilisme au niveau individuel a sans doute débordé dans nos paysages politiques. Naturellement, chaque génération adopte des causes pour lesquelles elle lutte, mais la génération Z est unique dans son activisme pour la justice sociale.

« Ma génération aspire peut-être à quelque chose de plus »

Tous experts en terminologie militante, les membres de ma génération sont nombreux à vouloir créer des safe spaces [espaces sécurisés] dans la société, interdire les discours offensants et exiger l’éternelle expiation de tous les dissidents à leurs nouvelles orthodoxies. Nous sommes tellement habitués au confort que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour démolir un monde inconfortable, plutôt que de nous tanner le cuir et mieux y résister.

Les discussions actuelles sur la santé mentale de la génération Z occultent cette possibilité d’un manque d’adversité dans notre vie quotidienne. Rares sont ceux qui considèrent que ma génération aspire peut-être à quelque chose de plus – à découvrir les profondeurs de notre caractère, à éprouver notre détermination et à prouver notre valeur. On ne cesse de nous dire de nous détendre, de ralentir, de nous aimer tels que nous sommes et de nous préserver. Mais, pour une myriade d’entre nous, il en va d’une cause de mal-être, pas d’un remède.

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La psychologie de l’inconfort volontaire

Bien entendu, je ne dis pas du tout qu’il faudrait nous priver de tout confort, arrêter la psychothérapie ou jeter les soins personnels à la benne. Le repos de l’esprit et du corps est important, mais il ne s’agit pas d’une panacée pour la santé mentale.

Il existe des moyens de jouir du meilleur des deux mondes. L’un d’entre eux est l’ancienne pratique stoïcienne de l’inconfort volontaire : l’art de souffrir volontairement. En intégrant des tâches simples mais désagréables dans votre vie – par exemple, prendre une douche froide pendant 30 secondes chaque matin, se plier à une discipline sportive stricte ou renoncer à l’alcool. L’athlète de l’extrême Wim Hof a même conçu une technique de respiration simple pour favoriser la résilience, qui implique l’activation volontaire du système nerveux sympathique, une méthode associée à des bénéfices pour la santé, tels que la réduction du stress, le renforcement du système immunitaire et l’atténuation des symptômes des troubles auto-immuns. D’autres encouragent le jeûne intermittent, une méthode également associée à une réduction de l’anxiété et de la dépression. L’inconfort volontaire n’est d’ailleurs pas forcément physique. Il peut s’agir d’un malaise intellectuel : lire des choses avec lesquelles on n’est pas d’accord, s’engager dans des débats ardus, essayer de déconstruire et de refaçonner sa vision du monde.

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Chacune de ces pratiques vise à nous détacher de la pression des circonstances extérieures et incontrôlables, et à rediriger notre attention vers nos propres aptitudes. Ces tâches reposent sur la capacité à retarder la gratification, qu’il s’agisse d’attendre plus longtemps ses repas ou retenir simplement sa respiration. Aujourd’hui, la génération Z est habituée à un monde de plaisir instantané : le livreur Deliveroo apparaît en quelques minutes après notre commande, Twitter se rafraîchit et déverse une brassée de nouvelles informations en une demi-seconde, et un Uber peut se garer à l’endroit de votre choix quelques instants après un clic. Comme tout cela arrive instantanément, nous nous attendons naturellement à ce que d’autres choses, plus importantes, surviennent tout aussi vite : un corps sain, des relations fidèles, le respect d’autrui, etc.

Nous nous sentons anxieux, déprimés et accablés quand ce n’est pas le cas. Mais, en retardant de façon répétée notre gratification par un inconfort volontaire, nous apprenons à remplacer progressivement l’aisance par la persévérance, ce qui nous permet de mériter les choses les plus significatives de la vie et de trouver un but dans l’abnégation.

Vers plus d’équilibre

En vérité, nous efforcer à éviter la souffrance, de peur d’ajouter au chaos de notre esprit, ne fera que l’affaiblir davantage. Dépourvus de ce que signifie être humain – le courage, la force, la détermination –, nous sommes plutôt encouragés à être passifs et à l’aise, à nous satisfaire de notre existence dérisoire. Mais peut-être le salut réside-t-il dans la souffrance. En plus de disposer de solides ressources pour la santé mentale dans nos institutions, il nous faut adopter une approche plus équilibrée du bien-être mental de la génération Z – en associant le chouchoutage des soins personnels aux leçons d’humilité d’un développement personnel épineux. Tel est le message que j’adresse à ma génération : osez couper Netflix, oubliez vos excuses et supportez l’insupportable. Ce n’est peut-être pas ce que nous avons envie d’entendre, mais c’est peut-être exactement ce dont a besoin une piteuse génération.

*Freya India est journaliste indépendante et vit en Angleterre. Elle a écrit pour diverses publications et vous pouvez la suivre sur Twitter @freyafia.

**Cet article est paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue une référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et à des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publiera régulièrement une traduction d’un article paru dans Quillette.

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