MEMORABILIA

«Effacer l’Antiquité de notre culture, c’est renier l’humanisme»

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TRIBUNE – L’Antiquité gréco-latine, son étude et son héritage sont gravement mis en cause dans les pays occidentaux. Il est crucial pour notre avenir de les défendre, soulignent les signataires, tous professeurs d’université français et italiens, hellénistes, latinistes, historiens et philosophes*.

Par: Tribune collective. LE FIGARO 21 mars 2021

Les accusations portées contre l’Antiquité (ici une statue de Platon à Athènes) sont en partie vraies, mais en grande partie hors sujet, anachroniques et franchement absurdes pour des historiens.31143461/anastasios71 – stock.adobe.com

L’étude de l’Antiquité est nocive. Voilà ce qu’affirment aujourd’hui des professeurs d’histoire de l’Antiquité, de latin et de grec, dans certaines universités américaines. Un mouvement parti de Stanford est, en effet, en train de remettre en cause l’existence de ces disciplines (les «classics») sur les campus, au motif qu’elles imposeraient dans l’éducation un «suprémacisme blanc d’inspiration néocoloniale» (comme l’a exposé Raphaël Doan sur FigaroVoxle 11 mars dernier). S’ajoute à cela qu’en France, un débat naît sur l’abandon par les musées nationaux des chiffres romains dans les cartels d’exposition, car le public est supposé ne pas ou plus savoir les lire. Au lieu d’apprendre les chiffres romains, supprimons-les!

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Les auteurs grecs et latins, esclavagistes et hostiles aux barbares, étaient donc racistes, conservateurs, guerriers, impérialistes et misogynes? Ce n’est pas entièrement faux, mais ils sont loin d’être les seuls dans l’Histoire et cela ne justifie nullement qu’on les efface sans faire l’effort de contextualiser ces positionnements, de les comprendre dans le cadre qui était le leur, et non le nôtre.

Si dans Homère Achille est sanguinaire, le poète place dans sa bouche une réflexion poignante sur le sens de la vie. Hector trucide lui aussi allègrement ses ennemis, mais il semble plus humain parce que c’est une victime. Si l’empereur Auguste est un autocrate, Cicéron est mort pour lui avoir reproché, quand il ne s’appelait encore qu’Octave, sa complicité avec Antoine. Si saint Augustin n’a pas remis en cause l’esclavage, il a contribué à notre conception de l’humanisme moderne, et ce à une époque où la richissime chrétienne Mélanie affranchissait massivement ses esclaves.

Si l’on efface Athènes et Rome de l’histoire des hommes, c’est la Raison que l’on ostracise (le logos grec) et la Loi que l’on bannit (les Codes juridiques romains). C’est Platon que l’on assassine et la notion d’équité, inventée par Rome, que l’on foule aux pieds. Laissons la question de la foi (Jérusalem) de côté pour l’instant, si la chose était possible, ce dont on doute. Le plus important nous paraît que le martelage de l’Antiquité, effacée des mémoires comme l’effigie des proscrits à Rome, est un tragique embargo sur la mémoire et un refus d’espérance, une négation pure et simple de l’avenir. Tout faire pour organiser l’amnésie du passé supprime tout espoir pour demain.

Ne donnons pas dans le décadentisme à tout prix, mille raisons nous en retiennent

Virgile raconte dans L’Énéide comment Énée s’est enfui de Troie en flammes, portant son vieux père sur les épaules. En dessinant cette image dans des vers magnifiques le poète ne parle pas seulement d’Énée, d’Anchise, de Troie ou de Rome mais aussi de nous, aujourd’hui. Voici le plus beau de ces vers, dans le récit d’Énée lui-même, rapportant les conditions de sa fuite: «Cessi, et sublato montes genitore petiui (J’ai laissé Troie, pris mon père sur mon dos et j’ai gagné les hauteurs)» (Énéide II, 804). Tout est dans ces mots choisis: le passé et la défaite (Troie abandonnée), le poids de la tradition (le géniteur que la pietas filiale impose de sauver), l’avenir que l’on entrevoit au loin, si difficile à décrire (les hauteurs des monts à l’horizon). André Gide commentant ce vers extraordinaire, qui clôt l’admirable chant II de l’Énéide, notait laconiquement, mais si justement: «Spectacle de l’humanité».

C’est au spectacle de notre imparfaite humanité que, soit par haine de soi, soit par volonté mortifère d’autodestruction ou de convenance politique et par peur, refusent d’assister les iconoclastes contemporains de l’Antiquité. Ils se détournent ainsi d’eux-mêmes, se trahissent et trahissent l’humanisme qui – mais ils ne le savent même pas – dépasse leur petite personne comme l’humanité excède le destin d’Énée.

Ne donnons pas dans le décadentisme à tout prix, mille raisons nous en retiennent. Mais tout de même, comment ne pas songer à Cioran quand il écrivait qu’une «civilisation pourrie pactise avec son mal» ? Une société malade, ajoutait-il, «aime le virus qui la ronge, ne se respecte plus». Elle n’ose affronter son image authentique dans le miroir de la littérature, elle recule devant la noirceur de son âme telle que l’histoire la révèle. Elle devrait au contraire en faire son étude favorite, pour mieux se comprendre et exorciser ses pires démons.

Pour l’historien, supprimer le passé équivaut à une épuration ; rien ne sert de le nier, et le mieux connaître est une ardente démarche de conscience

Les accusations portées contre l’Antiquité sont en partie vraies, mais en grande partie hors sujet, anachroniques et franchement absurdes pour des historiens. Peut-on, au fond, laisser mettre au tombeau Virgile parce que Rome était esclavagiste ou saint Paul sur une imputation partielle de misogynie? Peut-on oublier l’Énéide, qui chante l’amour, la piété, la justice, parce qu’Auguste était blond et Périclès blanc de peau?

D’ailleurs le poète comique Térence, qui a été esclave au IIe siècle avant notre ère, était né à Carthage, tout comme le premier auteur chrétien de langue latine, Tertullien, au IIe siècle après J.-C. L’empereur Septime Sévère (193-211) qui était, quant à lui, natif de Lepcis Magna, en Tripolitaine, la Libye actuelle, avait la peau foncée. Apulée, qui était romancier et philosophe, avait sa statue à Madaure (aujourd’hui M’daourouch, en Algérie), sa patrie, dans la province romaine d’Afrique proconsulaire, là même où saint Augustin fit ses premières études. Au milieu du IIIe siècle, l’empereur romain Philippe, qui commémora et célébra le millénaire de Rome, était arabe. Augustin lui-même était de Thagaste, un bourg de l’Algérie actuelle. L’Antiquité avait fait de la Méditerranée un lac intérieur dont les rives unissaient l’Europe à l’Afrique et l’Asie dans un monde que les Anciens concevaient comme une entité tripartite mais intégrée. Est-ce à la vieille Europe, fille de l’antique, qu’en veulent les fossoyeurs paranoïdes américains? Est-ce au christianisme? Est-ce à cette culture à laquelle ils ne sont pourtant pas étrangers?

Pour l’historien, supprimer le passé équivaut à une épuration ; rien ne sert de le nier, et le mieux connaître est une ardente démarche de conscience. Celles et ceux qui font profession d’enseigner l’Antiquité à des étudiants de tout âge ne sont pas que des conservateurs. Leur métier repose sur la transmission, qui est le contraire de l’oubli, d’une Antiquité dont notre présent est fondamentalement redevable, pour des raisons tant bonnes que mauvaises. Il ne s’agit en rien d’accréditer l’esclavage ou des aspects misogynes. La «cancel culture», en voulant «annuler» l’Antiquité, gomme une période qui, jusqu’au IVe siècle, admettait l’homosexualité.

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Pourquoi rabattre un héritage qui enrichit ? La Renaissance s’était appuyée sur l’Antiquité non pour l’imiter ou la faire revivre, mais pour accueillir sa dérangeante altérité, pour se mesurer à la complexité de son héritage et affronter les défis de demain riches des expériences du passé. Que ne s’appuie-t-on sur l’Antiquité aujourd’hui, au lieu de lui imputer des tares qui appartiennent à toutes les époques et méritent d’être analysées plutôt qu’effacées dans un geste de puritanisme radical?


* Ce texte, dont l’initiative revient à Bertrand Lançon, professeur émérite à l’université de Limoges, et Stéphane Ratti, professeur à l’université de Bourgogne-Franche-Comté, a été cosigné par Eugenio Amato (université de Nantes, Institut universitaire de France), Pierre Assenmaker (université de Namur), Martin Aurell (université de Poitiers), Guillaume Bady (CNRS), Hugues Berthelot (université d’Angers), Philippe Blaudeau (université d’Angers, Institut universitaire de France), Guillaume Bonnet (université de Bourgogne-Franche-Comté), Fabrice Bouthillon (université de Brest), Rémi Brague (Institut de France), Aldo Corcella (université de la Basilicate), Pierre Cosme (université de Rouen), Chantal Delsol (Institut de France), Raphaël Demes (université de Lille), Thomas Deswarte (université d’Angers), Michel Erman (université de Bourgogne-Franche-Comté), Michel Fartzoff (université de Bourgogne-Franche-Comté), Angélique Ferrand (université de Nantes), Beatrice Girotti (université de Bologne), Benjamin Goldlust (université de Bourgogne-Franche-Comté), Alexandre Grandazzi (université de la Sorbonne), Sylvain Janniard (université de Tours), Didier Marcotte (université de la Sorbonne, Institut universitaire de France), Paul-Marius Martin (université de Monpellier), Bertrand Mineo (université de Nantes), Jean-Fabrice Nardelli (Marseille), William Pillot (université d’Angers), Élisabeth Pinto-Mathieu (université d’Angers), François Ploton-Nicollet (École nationale des chartes), Rémy Poignault (université de Clermont-Auvergne), Vincent Puech (université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines), Daniel Russo (université de Bourgogne-Franche-Comté), Jean-Marie Salamito (université de la Sorbonne), Gilles Sauron (université de la Sorbonne), Giampiero Scafoglio (université de Côte d’Azur), Georges-Henri Soutou (Institut de France), Antonio Stramaglia (université de Bari), Pierre Vermeren (université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Jean-Louis Voisin (université Paris XII), Vincent Zarini (université de la Sorbonne).

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