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ENQUÊTE. Avec le syndicat SUD Education, c’est « la lutte des races » en salle des profs

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Ce syndicat d’extrême gauche s’est radicalisé, au point de semer parfois le trouble au sein de la communauté enseignante.

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SUD Education, qui a recueilli moins de 5% des voix lors des dernières élections professionnelles de 2018, est minoritaire. Certains témoignages attestent, pourtant, de l'influence grandissante de ses idées dans les écoles, les collèges et les lycées.

SUD Education, qui a recueilli moins de 5% des voix lors des dernières élections professionnelles de 2018, est minoritaire. Certains témoignages attestent, pourtant, de l’influence grandissante de ses idées dans les écoles, les collèges et les lycées.

afp.com/CHARLY TRIBALLEAU

Par Amandine Hirou publié le 22/03/2021 L’EXPRESS

Ambiance pesante au collège Henri-Barbusse, à Saint-Denis. En novembre 2019, les personnels d’enseignement et d’éducation votent une motion « contre l’islamophobie d’Etat et les propos du ministre de l’Education nationale » – le mois précédent, Jean-Michel Blanquer avait avancé que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société ». « Nous ne nous abaisserons jamais à « signaler » un.e collègue ou un.e élève pour sa barbe, sa pratique de la prière, sa façon de s’habiller ou sa manière de saluer », préviennent-ils. Le texte est voté à la quasi-unanimité. Seuls deux enseignants refusent de le valider. Un professeur avoue aujourd’hui son malaise. « A partir du moment où le vote se fait à main levée, où vous savez que vous risquez d’être pointé du doigt et d’être traité d’islamophobe… Vous préférez vous taire et faire semblant d’acquiescer », confie-t-il. A raison ? Lors d’un échange d’e-mails internes, que L’Express a pu se procurer, un délégué s’interroge sur la valeur du vote des fameux deux collègues réfractaires – spécifiquement nommés dans les messages – et demande que ce point soit discuté lors de la prochaine réunion.  

L’enseignant, auteur de ces pressions, est membre du Parti des indigènes de la République, antisioniste et obsédé par la « lutte des races sociales », comprendre le néocolonialisme des « Blancs ». Ce professeur est aussi proche du syndicat SUD. En avril 2019, il est notamment intervenu lors de journées de formation organisées par SUD Education 93 (section de Seine-Saint-Denis) intitulées « Comment entrer en pédagogie antiraciste ? » Au programme de ces ateliers, dont l’un est organisé en « non-mixité raciale » – donc réservé aux non Blancs – : « Décoloniser les savoirs scolaires », « Faire face aux difficultés des élèves en prenant compte les élèves comme ils sont et non comment ils devraient être », « Enseigner l’ethno-mathématiques », c’est-à-dire le rapport entre les maths et l’identité. 

Ces méthodes pour le moins offensives, ces proximités et ces nouveaux centres d’intérêt symbolisent le virage pris par le syndicat SUD Education depuis plusieurs années. A sa création, en 1998, la centrale Solidaires s’inscrivait plutôt dans une lutte des classes pure et dure. A l’époque, il s’agissait de contester la mollesse de la CFDT, dont les premiers militants sont issus. On glosait davantage sur les liens entre l’organisation et la Ligue communiste révolutionnaire, le parti trotskiste d’Alain Krivine. Au fil du temps, SUD Education s’est imposée comme l’une des branches les plus remuantes. En 2017, un stage de formation, toujours organisé par la section locale de Seine-Saint-Denis, avait placé le syndicat sous les feux des projecteurs.

Pour la première fois, des ateliers « en non-mixité raciale » avaient été organisés. Les personnels « racisé.e.s » (c’est-à-dire non Blancs) avaient été invités à se réunir entre eux pour évoquer leur « vie professionnelle différente » de celle de leurs collègues. D’un autre côté, il avait été proposé aux enseignants « blanc.he.s » de s’interroger sur « leurs représentations et leurs postures dominantes ». Jean-Michel Blanquer était allé jusqu’à porter plainte en diffamation pour l’emploi du mot « racisme d’Etat », une action en justice finalement classée pour vice de forme. 

LIRE AUSSI >> Sentiment d’insécurité, autocensure… Après Paty, les enseignants tiennent mais tremblent 

Ce syndicat d’extrême gauche a recueilli moins de 5% des voix lors des dernières élections professionnelles de 2018. Certains témoignages attestent, pourtant, de l’influence grandissante de ses idées dans les écoles, les collèges et les lycées. Et des pressions qui en résultent. Fatiha Boudjahlat, professeure et essayiste connue pour son engagement en faveur de la défense de la laïcité, a contesté des attaques menées contre elle, entre autres, par une section locale de SUD Education. En décembre dernier, une lettre ouverte, adressée à l’académie de Toulouse et au conseil départemental de la Haute-Garonne – qui circule sur Internet – l’accuse de « stigmatisation » et de « discrimination » à l’égard de ses élèves qu’elle mettrait « en danger » à travers certains posts publiés sur les réseaux sociaux. C’est ce qu’avancent SUD Education 31-65 et la CGT Educ’Action 31, citant des extraits de messages, dont celui publié sur Facebook le 2 novembre dernier, jour de l’hommage rendu à Samuel Paty dans les établissements scolaires : « Cela s’est bien passé. Les élèves ont été formidables. Les seuls qui ont refusé de faire la minute de silence, 5 sur 180, appartiennent à la classe d’accueil et viennent de l’étranger, proche ou lointain, mais arabo-musulman. » Des propos inadmissibles pour ces militants d’extrême gauche. « Ils divulguent des informations sensibles qui peuvent permettre d’identifier des enfants dont nous avons la charge et le devoir de protection », écrivent-ils. 

« Il est temps d’en débattre entre camarades » 

Pour Aurélien Boudon, responsable fédéral de SUD Education, leurs combats ne doivent pas se résumer à ces polémiques. « La presse nous interroge plus souvent sur ces questions d’islamophobie ou de racisme d’Etat que sur nos actions qui, pourtant, occupent l’essentiel de notre temps, comme la crise sanitaire actuelle, le manque de moyens ou la carte scolaire », déplore-t-il. Certes, mais le tournant idéologique pris par SUD Education ces dernières années a de quoi surprendre. Y compris dans les rangs de l’Union syndicale Solidaires à laquelle elle est affiliée, comme d’autres branches de SUD. « On constate que les militants de SUD Education se placent sur un terrain beaucoup plus sociétal que dans d’autres secteurs », explique Julien Gonthier, cosecrétaire de SUD Industrie. « Contrairement aux anciens, formés par la CGT ou la CFDT, les jeunes les plus actifs sont souvent passés par Solidaires Etudiants, lui aussi traversé par toutes ces théories que je qualifierais de… grand n’importe quoi », poursuit-il.

Jusqu’ici, ce farouche défenseur des valeurs républicaines laïques et universalistes avait préféré « laver [s]on linge sale en famille ». « Mais là, trop c’est trop ! Même si ce sont avant tout des camarades, ils veulent instrumentaliser le syndicat sur ces questions là », alerte-t-il, avant de fustiger ces fameux ateliers « en non-mixité raciale » et autres concepts « relevant d’un relativisme culturel ». Pour Julien Gonthier, il est grand temps d’en débattre entre eux et d’adopter une ligne plus claire.  LIRE AUSSI >> Parcours scolaire : la faillite méritocratique 

Selon lui, les prémices de ces tiraillements internes remonteraient aux attentats de janvier 2015. « Certains ont commencé à se demander s’ils devaient être Charlie ou pas », lâche Julien Gonthier. « Pour moi, c’est faire insulte aux croyants que de penser qu’ils ne peuvent dénoncer les excès et les dogmes de leur religion. Cette forme de condescendance vis-à-vis des musulmans, réels ou supposés, me dérange. Les luttes contre le racisme et contre tous les intégrismes religieux sont liées. «  Fatiha Boudjahlat, qui exerce depuis dix-sept ans en réseau d’éducation prioritaire, s’inquiète, pour sa part, des conséquences que peut engendrer l’introduction de certaines « thèses séparatistes » à l’école. « Nos élèves ont besoin d’évoluer dans un climat serein. Quel est l’intérêt de leur seriner que la France ne les aime pas et d’entretenir ce ressentiment ? », demande-t-elle. Un faux procès pour Aurélien Boudon. « L’institution scolaire n’échappe pas aux inégalités et aux discriminations raciales qui traversent la société. Celles-ci méritent d’être dénoncées et combattues », justifie le militant de SUD Education. Et le jeune homme de citer, en guise d’exemples, « la baisse des moyens réguliers pour les dispositifs d’accueil des élèves allophones » ou « l’orientation quasi systématique de ces jeunes-là vers des formations courtes ».  

« Beaucoup s’écrasent par manque de courage »

Des voix s’élèvent également contre certaines méthodes de SUD Education, habitué à organiser des stages « anti-hiérarchie ». « Je connais plusieurs collègues qui, poussés à bout, ont fait des burn-out », confie un proviseur de la région parisienne. Bruno Modica aurait, lui-même, fait les frais de ces pressions lorsqu’il enseignait au lycée Henri IV de Béziers. « Le 31 août 2018, jour de prérentrée scolaire, j’ai eu la surprise de découvrir une pétition contre moi, épinglée en salle des profs, demandant que l’on me retire mon titre de référent numérique ‘en raison de [m]es antécédents' », poursuit celui qui adhérait alors au Snalc, autre syndicat enseignant.

« Ces gens-là ont des pratiques dignes des gardes rouges chinois pendant la Révolution culturelle ! », s’emporte le professeur d’histoire. Bruno Modica assure ne pas être un cas isolé. « Mais beaucoup s’écrasent par manque de courage. » 

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