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« Quand l’ultraviolence de la jeunesse déferle sur la France »

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EXCLUSIF – Le Figaro dévoile la teneur des synthèses quotidiennes de la Sécurité publique. Elles livrent, heure par heure, le récit glaçant d’une police aux prises avec des délinquants tout juste sortis de l’enfance.

Par Jean-Marc Leclerc. LE FIGARO. 22 mars 2021

Le Figaro a eu connaissance des «bulletins quotidiens» du Centre national de l’information et de la coordination de la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP). Ils dressent, jour après jour (à l’exclusion de la situation parisienne, analysée dans ses propres notes), le sombre tableau des incidents, délits et crimes survenus sur le plan national en zone police.

Celui du 14 mars, par exemple, rappelle les faits de la veille, c’est-à-dire ceux commis dans la foulée de l’assassinat de la petite Alisha par des camarades de classe à Argenteuil (Val-d’Oise).

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Déjà, ce week-end-là, on apprenait qu’à Créteil (Essonne) cinq délinquants de 16 et 17 ans venaient d’être mis en examen (trois écroués et deux placés sous contrôle judiciaire) pour tentative de meurtre, violences aggravées ou complicité. Les tortionnaires en herbe sont ici suspectés d’avoir frappé, tiré au pistolet à plomb et à coups d’arme à impulsion électrique sur un gamin de 12 ans pour le «punir» de s’être laissé intimider par une bande rivale.

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Tirs de mortier et battes de baseball

Le bulletin de la Sécurité publique déroule les événements quasiment heure par heure. 13 mars, donc, 15 h 35. Au Mée-sur-Seine, près de Melun (Seine-et-Marne), les policiers sont «requis pour une vingtaine de jeunes (…) venus dans le secteur pour en découdre». Jets de projectiles sur les forces de l’ordre, réplique par un tir de grenade lacrymogène. Les agents découvrent sur le lieu de la rixe un mineur de 13 ans blessé au genou.

16 h 30. Dans le «Quartier de reconquête républicaine» des Lochères, à Sarcelles (Val-d’Oise), une vingtaine d’adolescents se battent à coups de bâtons et de battes de baseball. Bilan: deux arrestations.

16 h 35. Toujours à Sarcelles, «secteur Saint-Saëns», un autre attroupement d’«une quinzaine d’individus vêtus de noir et armés de battes de baseball et de béquilles» requiert l’intervention de la brigade spécialisée de terrain (BST). Une partie de la panoplie guerrière est saisie, dont un mortier de feu d’artifice. Sur cinq interpellés, deux sont placés en garde à vue et trois remis à la personne «civilement responsable».

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17 h 30. À Corbeil-Essonnes, bataille rangée rue de la Papeterie. Quarante belligérants issus des quartiers rivaux de Montconseil et de La Nacelle s’écharpent. La police doit faire un usage intensif de moyens de défense. Un mineur de 16 ans est blessé au visage lors de ces affrontements entre ados. La police interpelle un suspect porteur d’une barre de fer.

18 h 10. À 500 kilomètres de là, à Vénissieux (Rhône), les policiers aperçoivent un groupe de jeunes mettant le feu à une poubelle sur la chaussée. Ils essuient de nombreux jets de projectiles. Riposte, intervention. Trois adolescents âgés de 11, 12 et 13 ans sont interpellés et remis à leurs parents.

18 h 30. À Morsang-sur-Orge (Essonne), rixe devant le square Louise-Michel. Huit mineurs sont interceptés, tous âgés de 15 ou 16 ans. Objets saisis: couteaux, poing américain, mortier de feu d’artifice, pistolet d’alarme.

19 heures. Le soir tombe. À Compiègne (Oise), une patrouille se trouve face à «vingt jeunes hostiles». Tirs de lanceur de grenade Cougar et de lacrymogène MP7. Aucun blessé, aucune arrestation.

Le document comporte également toute l’« activité judiciaire », où il est question de trafics de drogue, de meurtres, d’overdoses, de forcenés, du « Raid mis en alerte »…

19 h 25. À Lyon, encore un attroupement d’une vingtaine de jeunes belliqueux. Tirs de LBD et de Cougar à nouveau. Un ado de 17 ans est interpellé, mais aucune vidéo ne peut être exploitée pour l’enquête.

20 heures. À Vigneux-sur-Seine (Essonne), le rassemblement qui occupe la police comprend «cinquante jeunes sur la voie publique à l’occasion d’un tournage de clip de rap non déclaré». Quelques mortiers sont lancés en l’air durant la dispersion par la police. En plein couvre-feu, rappelons-le. Tandis que deux fêtes sauvages de 150 personnes chacune, dont l’une dans un bar à chicha, doivent être interrompues au beau milieu de la nuit, dans les Yvelines.

Et c’est ainsi quotidiennement, sur des pages et des pages, uniquement pour les dossiers d’«ordre public». Car le document comporte également toute l’«activité judiciaire», où il est question de trafics de drogue, de meurtres, d’overdoses, de forcenés, du «Raid mis en alerte», de la «découverte d’un homme décédé à son domicile, un câble électrique enserrant son cou», mais aussi de tirs au 11.43, le calibre des truands, et de véhicules en fuite. Comme ce week-end-là, de Marseille à Toulouse, en passant par Tourcoing, Arles, Agde ou Brest. Cette fois, les auteurs désignés sont des adultes.

«La société craquelle»

Consciencieusement, inlassablement, sobrement, la police retranscrit ainsi les spasmes d’un monde que l’on croirait parallèle. Il constitue pourtant la réalité de centaines de milliers d’habitants des quartiers contraints d’endurer les incivilités et les coups et blessures volontaires qui se banalisent. Il traduit également l’implication des forces de l’ordre, contrairement à l’idée reçue que certaines «zones de non-droit» seraient livrées aux voyous.

Dans les autres synthèses de la semaine écoulée, on distingue maints signaux révélateurs d’une évidente dérive: des policiers rossés lors d’une interpellation ratée à Nîmes ; dix Renault Clio volées et désossées dans le sous-sol d’une mosquée de l’Oise qui a elle-même dû signaler ce trafic ; mais aussi une bagarre au couteau entre Tunisiens à Orléans, des saisies d’armes, de cocaïne, d’héroïne, de «balises de géolocalisation» et de «gyrophares bleus», à Saint-Nazaire.

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N’oublions pas non plus les violences commises à Verdun, samedi dernier, dans le quartier des Planchettes, où des policiers ont été visés par des cocktails Molotov et les locaux d’une mission locale incendiés. S’ensuit le communiqué de Gérald Darmanin, qui promet sept policiers de plus cette année pour la ville. Un rituel, presque.

«La société craquelle et la violence des jeunes est sans doute le phénomène le plus préoccupant», estime Olivier Boisteaux, le patron du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP). Le ministre de l’Intérieur a diffusé à ses préfets la trame d’un «plan de lutte contre les bandes»le 25 février dernier, en attendant que ses équipes étoffent la copie d’ici au 1er mai. Les diagnostics et batteries de remèdes déjà livrés par les préfets concernés alignent les acronymes et les résolutions de bon sens, mais la police a aussi les yeux tournés vers la justice. «Que ce soient les membres des bandes ou les mineurs étrangers isolés, qui n’ont souvent de mineurs que le nom, ils bénéficieront largement de l’impunité quasi systémique qui caractérise encore la justice des moins de 18 ans, axée prioritairement sur la réponse éducative», se désole Fabien Vanhemelryck, le secrétaire général du syndicat Alliance (majoritaire chez les gradés et les gardiens).

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«Pourtant, le mineur d’aujourd’hui n’est plus celui de 1945», rappelle Patrice Ribeiro, numéro un de Synergie-officiers. Selon lui, «il y a des quartiers où les jeunes sont en permanence dehors, particulièrement durant cette crise sanitaire».

Dans l’une des dernières productions du système d’information décisionnel pénal de la Chancellerie, la part des mineurs délinquants de 11 à 15 ans progresse sans exception sur cinq ans, tandis que celle des plus de 15 ans régresse de 58 % à 50 %. Une délinquance toujours plus jeune, donc, et qui s’endurcit. Les policiers le ressentent, pour leur part, depuis des années sur le terrain. Leurs synthèses quotidiennes ne disent pas autre chose.

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