MEMORABILIA

Covid-19 : Petits scénarios noirs des mois (années ?) qui nous séparent de la fin de la pandémie.

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Puisqu’une bonne partie de l’Europe, et la France en particulier, ont méthodiquement raté chacune des étapes de la lutte contre le virus, quelles mauvaises décisions peuvent encore nous préparer au pire pourtant évitable ?

Charles Reviens et Claude-Alexandre Gustave, ATLANTICO, 23 mars 2021

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Atlantico : Avec la décision prise par le gouvernement d’imposer un confinement très allégé dans 16 départements, que peut-on imaginer de la suite de l’épidémie en France ?

Claude-Alexandre Gustave : Malgré les critiques lancées à l’encontre des épidémiologistes et modélisateurs depuis le début de l’année, les alertes au sujet du variant britannique B.1.1.7 étaient bien justifiées.

On constate depuis plusieurs semaines que, là où il devient dominant, l’évolution épidémique se dégrade rapidement avec des taux d’incidences très élevés (souvent largement supérieurs au seuil d’alerte maximale de 250 cas dépistés pour 100000 habitants sur 7 jours).

Pour envisager la suite de l’épidémie il est donc pertinent de s’appuyer sur les modélisations. En ce début de semaine, une modélisation établie à l’attention des députés a été diffusée dans les médias. Sur cette modélisation, on peut voir l’évolution épidémique attendue en l’absence de confinement :

A partir de cette base de réflexion nous pouvons donc nous attendre, et devrions donc nous préparer, à une forte dégradation de la situation sanitaire pour encore de nombreuses semaines. Si l’on compare les tendances attendues et les données effectivement observées, on peut noter que l’épidémie suit la tendance à la dégradation annoncée. Les données obtenues sur les 7 derniers jours (semaine du 15 au 22/03) révèlent une moyenne de 31466 cas dépistés par jour avec un taux de positivité qui ne cesse de croître (ce qui indique que cette hausse n’est pas le résultat d’une simple intensification du dépistage).

A cela s’ajoute la situation critique que les services de réanimation connaissent depuis plusieurs semaines. Les entrées en réanimation accélèrent à l’échelon national, avec une saturation supérieure ou égale à celle observée au pic de la 2ème vague dans certaines régions (Hauts-de-France, Île-de-France, PACA). L’accélération épidémique observée annonce que la situation des réanimations va encore plus se dégrader pendant au moins 2 à 3 semaines. Au-delà, il faut s’interroger sur l’efficacité des mesures instaurées dernièrement au regard de « l’ennemi » auquel nous faisons face, c’est-à-dire le variant britannique B.1.1.7, 50 à 70% plus transmissible et 64% plus létal que les souches en circulation depuis 1 an.

Premièrement, le couvre-feu passe de 18 à 19h ; il est donc allégé. En un sens, cela pourrait libérer 7h de lest sur la semaine pour diminuer la densité dans les lieux publiques. Ce bénéfice sera certainement minime voire nul, sans oublier que le couvre-feu plus étendu n’a eu aucun effet contre le variant B.1.1.7 jusqu’ici. Deuxièmement, il est désormais possible de sortir sans limite de temps jusqu’à 10km de son domicile. Les déplacements interrégionaux sont également interdits sauf pour motifs impérieux.

On peut cependant s’interroger sur l’effectivité de telles mesures. Est-il possible de contrôler ces déplacements ? Pendant plusieurs semaines, on nous a expliqué que cela était impossible pour l’Île-de-France qui est un « hub » socio-économique majeur. De plus, la stratégie « zeroCOVID » a été rejetée par les autorités notamment au motif qu’il était justement impossible de contrôler les déplacements en France. Il est donc difficile de croire que cela serait désormais possible.

A ce sujet, dès l’annonce de ces nouvelles mesures, on a pu assister à un record d’embouteillages routiers (>400km) en Île-de-France, en direction de la Province. Un bon point relatif à ces départs vers la Province : ce seront autant de COVID sévères potentielles qui seront prises en charge dans d’autres départements, et donc autant d’entrées en réanimation en moins pour l’Île-de-France.

Troisièmement, des demi-jauges dans les lycées. N’était-ce pas déjà le cas depuis la rentrée 2020 ? Pas de changement pour les écoles et collèges. Et toujours pas de dépistage généralisé hebdomadaire, ni gestion stricte de l’aération, et même autorisation des activités sportives scolaires en intérieur (ce qui va s’associer à de fréquentes contaminations par aérosols).

Pour rappel, selon les chiffres annoncés par le Ministre de l’Education lui-même, le taux d’incidence chez les enfants d’Île-de-France est de 500 cas pour 100000 par semaine, c’est-à-dire supérieur à celui observé chez les adultes !

La France ne déploie pourtant pas de dépistage généralisé dans les établissements scolaires et reste sur de simples échantillonnages de petite envergure sur certains établissements, ponctuellement. Au contraire, le Royaume-Uni ou l’Autriche, rouvrent leurs écoles mais avec des dépistages hebdomadaires pour tous les élèves et enseignants. Enfin, des mesures concernant les commerces et entreprises. Initialement de nombreux « petits » commerces étaient censés fermer, puis jour après jour les exceptions s’accumulent et devraient probablement conduire rapidement à la réouverture de presque tous les commerces concernés. Cependant, toujours pas d’obligation de jauges strictes, toujours pas de gestion de l’aération.

Quant au télétravail, il reste une simple recommandation à laquelle de moins en moins d’entreprises adhèrent. Le Conseil Scientifique notait d’ailleurs que >50% des contaminations en entreprise seraient issues d’employés symptomatiques venus malgré tout à leur poste !

Dernier paramètre critique : l’adhésion de la population aux mesures sanitaires et notamment au respect strict des mesures barrières. Ce dernier point semble être de plus en plus en défaut et pourrait réduire encore l’effet bénéfique à attendre des mesures actuelles. A ce sujet, le gouvernement préparerait une campagne de communication visant à clarifier les mesures sanitaires à appliquer, avec une distinction entre les comportement à suivre en espaces clos (sur le thème « dedans avec les miens »), et en extérieur (sur le thème « dehors en citoyen »), comportant les points suivants :

« Dedans avec les miens » :

  • Ne pas recevoir de personne étrangère à son foyer familial ; ne pas se rendre dans d’autres foyers familiaux ;
  • Aération régulière de son logement
  • Le télétravail doit être la norme (sauf incompatibilité avec le poste occupé)
  • Respecter le couvre-feux à partir de 19h (pas de sortie sauf urgence ou obligation professionnelle)

« Dehors en citoyen » :

  • Sorties autorisées jusqu’à 19h pour certains motifs (travailler, s’approvisionner, accompagner ses enfants à l’école, recevoir des soins, se promener ou promener son animal de compagnie)
  • Au-delà de 10km de son domicile, nécessité de présenter une attestation de déplacement ; les déplacements interdépartementaux étant limités aux motifs impérieux
  • Dans tous les cas : port du masque obligatoire, respecter une distance physique de 2m, pas de rassemblement de plus de 6 personnes, et ne pas boire/s’alimenter en présence d’autres personnes

Il s’agit donc de mesures reposant sur la responsabilité individuelle et le civisme, deux valeurs mises en échec depuis l’été 2020. Difficile de croire qu’elles seront plus prégnantes désormais, alors que la résignation et le rejet gagnent la population après un an de « vivre avec ».

De plus, ces mesures ne ciblent toujours pas les points critiques que sont les transports publiques, les contaminations en entreprise, les établissement scolaires (enfin reconnus comme présentant un risque épidémiologique majeur après un an de déni au mépris des données internationales).

On évoque l’état psychologique de la population, fortement impacté par un an de pandémie, pour expliquer qu’on ne recourt pas à un confinement malgré des niveaux de contamination très élevés, une saturation des services de réanimation, l’expansion d’un variant nettement plus transmissible et létal que les précédents, et une mortalité massive.

On oublie que nous n’avons pas été confinés depuis le printemps 2020, et que l’état psychologique déplorable de la population est peut-être plus à rapprocher des affres d’une année de « vivre avec » gérée à coup de « stop & go », sans perspective ni lisibilité.

Nous suivons donc une « 3ème voie », une sorte de « modèle suédois » à la française, basé sur l’immunité collective d’une part par la vaccination (lente), et surtout par l’accumulation de citoyens infectés qui seront partiellement immunisés. Cependant, cette approche ne garantit absolument pas une sortie de crise à court ou même moyen terme, elle s’associe à un taux de mortalité parmi les plus élevés du monde, elle entretient une circulation virale intense, et n’améliore en rien la situation psychologique de la population.

Quels seront les prochains moments clés de l’épidémie et pourquoi pourraient-ils nous faire basculer dans un scénario noir si de mauvaises décisions sont prises ? 

Claude-Alexandre Gustave : Il est très difficile d’envisager les moments clés à venir car il n’y a plus aucun objectif sanitaire associé aux mesures instaurées. Il n’y a donc plus aucune trajectoire définie, ni lisibilité. Difficile donc d’évoquer une étape de « déconfinement » (les autorités n’étant déjà pas d’accord entre elles sur la notion de confinement actuel) ; difficile également d’évoquer une éventuelle fin de 3ème vague puisque les mesures instaurées ne garantissent aucunement une quelconque efficacité sur le contrôle épidémique.

Nous sommes donc dans ce que les autorités ont appelé une « 3ème voie », une sorte de « modèle suédois » à la française. Cette proximité avec l’approche suédoise est inquiétante car ce pays a suscité une véritable indignation à l’échelon mondial suite à des révélations récentes sur ses motivations à laisser impérativement les écoles ouvertes. En France, les raisons évoquées ont été successivement l’intérêt pédagogique pour les enfants, puis des raisons économiques pour conserver la disponibilité professionnelle des parents, puis des raisons psychologiques. En Suède, les mêmes raisons étaient évoquées jusqu’à la révélation d’emails émis par leur épidémiologiste en chef (Pr. Tegnell) à l’attention de son homologue finlandais, et évoquant la nécessité de laisser les écoles ouvertes afin d’accélérer la circulation du virus pour immuniser plus rapidement la population. Récemment, une étude épidémiologique suédoise a provoqué un scandale à ce sujet en raison d’une falsification des données de mortalité par COVID chez les enseignants et enfants afin d’inciter à maintenir les écoles ouvertes. L’auteur (Pr. Ludvigsson, pédiatre) a par la suite avoué la falsification et a retiré la publication.

Comme le Pr. William DAB (ex-Directeur Général de la Santé) l’a déclaré ce weekend, « la bataille contre les contaminations est perdue en France ». Il ajoutait qu’il ne nous restait plus qu’à espérer un impact positif de l’immunité collective, acquise via la vaccination mais aussi via l’accumulation de citoyens infectés (inexorable en raison de l’absence de contrôle épidémique en France). Encore récemment, il rappelait cependant que ce concept d’immunité collective n’était potentiellement qu’une chimère.

A ce propos, la communauté scientifique alerte depuis de nombreux mois, en rappelant que l’immunité collective face à la COVID risque d’être tout simplement hors d’atteinte. Pour reprendre les propos du Pr. DAB, en France on assiste probablement à un divorce entre les autorités et la Science !

Dimanche soir, Thierry Breton (commissaire européen au Marché intérieur) déclarait que l’immunité collective serait atteinte au 14 juillet 2021 en Europe. Outre l’incohérence de telles déclarations par rapport aux données de la Science, il conviendrait de rappeler ce que signifie « immunité collective ». Il s’agit d’un concept d’épidémiologie s’associant à une interruption spontanée de la circulation virale en raison d’une part suffisamment grande de population immunisée. Face au variant britannique, le seuil théorique d’immunité collective est de l’ordre de 80 à 90% de la population à immuniser. Cependant, cela ne vaut qu’à condition qu’on obtienne une immunité stérilisante (empêchant la transmission virale), que l’immunité obtenue soit pérenne, et que le virus soit stable sur le plan antigénique (pas d’échappement immunitaire). Or, on sait déjà que ces 3 conditions ne sont pas réunies face à SARS-CoV-2. Le concept d’immunité collective n’est donc pas applicable.

Nous sommes donc dans une situation où les autorités semblent miser exclusivement sur la vaccination comme seul espoir de sortie de crise. Pourtant, la communauté scientifique alerte depuis des mois sur les faiblesses d’une telle stratégie limitée à la seule vaccination. Outres les modélisations épidémiologiques qui pointent la nécessité d’associer la vaccination à des mesures non-pharmaceutiques de contrôle épidémique, notamment le fameux « tester/tracer/isoler » définitivement passé aux oubliettes, l’OMS avertit inlassablement sur l’erreur de tout miser sur la vaccination :

On cite souvent les exemples israéliens ou britanniques pour illustrer les bénéfices à attendre de la vaccination sur le plan de la réouverture économique du pays, voire d’un retour à une relative « normalité ».

On oublie systématiquement de rappeler que ces deux pays n’ont pas tout misé sur la vaccination ! Ils ont tout d’abord mis un terme à leur 3ème vague (associée au variant B.1.1.7) à l’aide d’un confinement strict et national.

Au Royaume-Uni, l’effondrement épidémique a été obtenu par un confinement national, strict, associé à la fermeture des établissements scolaires (jusqu’au 8 mars).

La réouverture des établissements scolaires britanniques a été conditionnée par une obligation de dépistage hebdomadaire pour tous les élèves et enseignants, ce qui a fait exploser le taux de dépistage dans le pays, loin devant le niveau de dépistage observé en France.

Le Royaume-Uni impose également un contrôle strict de ses frontières avec i) test RT-PCR ou TAG de <72h à l’arrivée ; ii) isolement obligatoire de 10 jours à l’hôtel ou au domicile ; iii) test au 8ème jour d’isolement (sortie possible si négatif).

En Israël, l’effondrement épidémique a été obtenu par un confinement national, strict, associé à la fermeture des établissements scolaires et des frontières, avec un début d’assouplissement très progressif 6 semaines plus tard :

A son confinement strict, Israël ajoute : i) un déconfinement très progressif et différencié via le recours au « green pass » (les lieux de socialisation n’étant accessibles qu’aux personnes vaccinées 2 doses, ou infectées depuis <6 mois) ; ii) une stratégie de suppression virale associant fermeture des frontières (seuls 1000 retours autorisés par jour), contact tracing intrusif via la téléphonie (bornage), isolement coercitif (surveillance policière) des infectés et cas contacts.

Ces confinements stricts et nationaux ont été mis à profit pour déployer massivement la vaccination.

En France, outre une vitesse de vaccination plus lente, on semble croire qu’il serait possible de répondre à l’urgence de la 3ème vague qui débute, mue par le variant B.1.1.7, par la seule vaccination (en proposant par exemple quelques milliers de doses supplémentaires dans les départements les plus touchés).

Pourtant, il est évident qu’aucune campagne de vaccination ne peut aller plus vite que des contaminations exponentielles. Sans oublier que le délai incompressible entre l’injection et l’apparition d’une protection partielle ne permet pas de répondre à la crise sanitaire sur le court ou moyen terme. L’exemple chilien illustre bien cette limite. Le Chili occupe le 1er rang mondial en terme de vitesse de vaccination (1 dose vaccinale pour 1,4% de la population chaque jour), le 3ème rang mondial pour la part de population avec au moins 1 dose vaccinale (29,3% de la population avec le vaccin Sinovac et vaccin Pfizer/BioNTech), le 2ème rang mondial de la part de population totalement vaccinée (2 doses pour 15% de la population, loin devant la France ou le Royaume-Uni) :

Pourtant, le Chili connaît actuellement une 2ème vague massive (bien partie pour dépasser le pic de leur 1ère vague de 2020). Cet exemple confirme que la vaccination seule, ne suffit pas pour contrôler l’épidémie.

Nous sommes donc enferrés dans une « 3ème voie » dont il paraît difficile de tirer des perspectives optimistes. Outre les limitations évidentes d’une stratégie limitée à la seule vaccination comme alpha et oméga de la gestion épidémique, nous nous mettons dans une situation de haute précarité sanitaire exposée aux moindres aléas de cette vaccination : incidents de production, retards de livraison, évènements indésirables et perte de confiance.

Nous nous mettons également dans une optique de vaccination ciblée sur les populations les plus vulnérables, associée à une urgence socio-économique à la réouverture. La seule « voie » restante étant alors de « tolérer » de plus en plus de contaminations au fur et à mesure que la population est vaccinée, de façon à pouvoir rouvrir rapidement de plus en plus d’activités. Pour que cette approche fonctionne, elle devra passer par l’abandon du suivi épidémiologique au risque d’effrayer la population devant un emballement massif des contaminations et des décès.

Cette « voie » nous conduit également à mettre en péril le bénéfice vaccinal sur la tension hospitalière. Avec des vaccins permettant de réduire la fréquence des formes sévères de COVID d’un facteur 8 à 9, si nous tolérons par ailleurs 8 à 9 fois plus de contaminations, nous aurons toujours autant de patients en état grave dans nos réanimations. La crise sanitaire risque donc de perdurer, avec une tension hospitalière encore plus difficile à faire reculer car associée à une masse de contaminations encore plus grande.

Enfin, cette « voie » nous expose aux limites de l’immunité acquise contre la COVID. En laissant circuler activement le virus au sein de la population, nous favorisons la sélection de mutants toujours plus transmissibles. Le Royaume-Uni signale déjà l’émergence d’un nouveau variant (B.1.525) dont les premières données suggèrent qu’il serait encore plus transmissible que le variant britannique B.1.1.7.

De plus, en laissant le virus circuler dans une population en cours d’immunisation, nous favorisons la sélection de mutants en échappement immunitaire. Ceci nous ramène à la menace des variants sud-africain B.1.351 ou brésilien P.1 qui sont déjà implantés sur le territoires et qui risquent de bénéficier d’un avantage sélectif majeur lorsque la population sera immunisée.

En bref, nous sommes donc dans une « voie » où l’on se laisse porter par le virus, exposés aux aléas industriels et médicaux de la vaccination, sans anticiper les difficultés à venir.

Alors qu’il semble avoir accepté sa défaite sur le terrain épidémiologique, le gouvernement a fait de la vaccination son outil n°1. Aura-t-on suffisamment de doses pour parvenir à notre objectif ? Quelles seront les erreurs à ne pas (re)commettre en matière d’approvisionnement ?

Charles Reviens : Je rappelle que je ne suis ni médecin ni épidémiologiste et ne considère donc pas avoir de légitimité concernant l’analyse sanitaire de la situation, me concentrant sur les modalités de l’action publique  et l’impact des politiques publiques associées à la pandémie covid-19.

Je ne saurais dire s’il y a une « défaite » du gouvernement sur le plan épidémiologique. Je constate seulement que lors de son adresse aux Français du 24 novembre dernier, Emmanuel Macron avait conditionné la sortie de ce qui était alors le second confinement à un retour vers 5 000 contaminations par jour et un total de 2 500/3 000 personnes en réanimation.

Nous en sommes aujourd’hui très loin avec 20 000 cas covid-19 en moyenne sur les 7 derniers jours (et 15.792 nouveaux cas décelés en 24 heures selon les chiffres publiés lundi 22 mars 2021 par Santé Publique France) et 4 548 patients en réanimation, chiffre le plus élevé depuis fin novembre.

Parmi les cinq pays les plus peuplés de l’UE, la France a les chiffres de nouveaux cas les plus élevés avec l’Italie et la Pologne, et est désormais très au-dessus de l’Allemagne et de l’Espagne. L’heure est donc toujours à « vivre avec le virus », expression d’Emmanuel Macron particulièrement bien adaptée à la situation présente.

Concernant l’outil vaccination, j’avais dans ma contribution du 17 décembre distingué trois types de pays : pays occidentaux qui vivaient donc avec le virus et pour lesquels la vaccination de masse constituait l’espoir de sortir une bonne fois pour toute de la situation exceptionnelle et dramatique crées par la covid-19, pays d’Asie du Sud-Océanie qui ont réussi la stratégie « zéro covid » et pouvaient se permettre une stratégie de vaccination prudent et attentiste, enfin deux pays qui mettent les vaccins qu’ils ont développé au service de leur stratégie d’influence mondiale, qu’elle soit soft ou hard.

Trois mois plus tard s’est constituée une divergence profonde au sein du bloc des pays occidentaux tous violemment impactés par la covid-19 en 2020. D’un côté les pays très avancés dans le déploiement de la vaccination (Etats-Unis, Royaume-Uni et Israël) où l’on constate maintenant une corrélation entre volumes de doses administrées et baisse tant des nouveaux cas détectés que des décès covid-19. De l’autre les pays de l’Union européenne qui ont mutualisé leur politique d’approvisionnement  en vaccins au nom d’une « union toujours plus étroite qui fait la force » et en mépris du principe de subsidiarité conduisant à ce que le professeur d’économie allemand Hans-Werner Sinn qualifie de fiasco vaccinal européen.

Pour l’UE se sont rajoutés depuis de multiples aléas, retards et malchances qui font apparaître un grand retard non seulement sur le grands pays anglo-saxons mais également sur le Maroc, le Chili, ou des pays européens à stratégies alternatives ou opportunistes (Hongrie et Serbie).

Sur le mode opératoire de la vaccination, il faut absolument revenir au point de départ à savoir le fait qu’à date ni la France ni aucune autre grand pays de l’UE ne dispose d’un vaccin agréé. Si un souverainiste français ayant la nostalgie de Louis Pasteur devrait normalement avoir le cœur serré en constatant que ni Sanofi ni l’Institut Pasteur n’ont été capables de développer une solution vaccinale, un européiste pourrait lui aussi amèrement constater que le vaccin Pfizer a été développé par l’entreprise allemande BioNTech mais dans le cadre d’un écosystème mondial impliquant davantage des partenaires américains et asiatiques qu’européens.

Avant d’évoquer la logistique de vaccination objet de la question suivante, il faut rappeler qu’il serait particulièrement opportun d’éviter les stop & go dont la séquence AstraZeneca de la semaine dernière fournit un exemple caricatural : le dimanche c’est un bon vaccin, le lundi il faut tout arrêter, le jeudi c’est de nouveau un bon vaccin, sans oublier les multiples changements de prescription suivant l’âge des personnes à vacciner. Faire et défaire, c’est toujours travailler, mais seulement jusqu’à un certain point.

En termes de logistique de la campagne de vaccination, saurons-nous être plus rapides qu’on ne l’a été ?

Charles Reviens : L’avantage relatif des échecs passés est de laisser se constituer de vastes marges d’amélioration ou d’en tirer des leçons, mais il faut également admettre que le temps perdu ne se rattrape jamais. L’urgence logistique consiste donc désormais à accommoder les restes pour éviter des difficultés socio-économiques plus grandes encore. On constate ainsi une baisse du rythme de vaccination dans l’UE la semaine dernière probablement en lien avec le feuilleton AstraZeneca, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ayant un rythme de vaccination trois à quatre fois supérieur.

A date l’objectif européen est l’obtention d’un taux de vaccination de 70 % à la fin de l’été donc en septembre 2021. L’objectif français est la vaccination de 10 millions de personnes d’ici mi-avril et de 30 millions d’ici mi-juin, à rapporter aux 6 199 118 de personnes qui ont reçu une dose de vaccin au 21 mars selon Santé Publique France. Pour atteindre de tels objectifs, une cohérence d’ensemble est nécessaire en matière de logistique et de supply chain avec les deux segments clés de l’approvisionnement en doses et de l’administration des vaccins à la population.

Concernant l’approvisionnement qui semble désormais confié au commissaire Thierry Breton, les pays de l’UE ont connu différents aléas adverses liés à des retards industriels dont on peut espérer qu’ils se résorbent. L’UE peut en outre éventuellement profiter des moindres besoins en vaccins des Etats-Unis et du Royaume-Uni qui ont profité à plein de la règle « premier arrivé premier servi ».

Concernant l’administration des doses, les pays de l’UE semblent également avoir du retard : selon BFM, 54 % des vaccins reçus dans l’UE avaient ainsi été administrés contre 80% aux Etats-Unis début février. Ce ratio d’utilisation des doses est passé à 73 % en Europe mais demeure plus faible que les taux américain et britannique.

La France, initialement officiellement réticente aux vaccinodromes qu’on a vu massivement déployés aux Etats-Unis et en Israël, s’y est convertie très récemment comme l’attestent les propos sur BFM du Monsieur vaccin français Alain Fischer qui a indiqué la prochain implication de l’armée dans la campagne de vaccination.

Alors que de nouveaux variants ne cessent de voir le jour, faudra-t-il se donner enfin les moyens de contrôler nos frontières ?

Charles Reviens : Le contrôle des frontières a constitué un élément clé des stratégies « zéro covid » retenues par les pays d’Asie du Sud et d’Océanie. L’exécutif français avait il y a un an sur ce point une position orthogonale : 5 jours avant d’assigner à résidence toute la population pour le Premier confinement, Emmanuel Macron déclarait le 12 mars qu’il fallait à tout prix « éviter le repli nationaliste » car le virus qui « n’a pas de frontières, pas de passeport ». Il a fallu finalement un an pour que le gouvernement change de posture sur le sujet.

Le dispositif à date est présenté sur le site du ministère de l’intérieur. Les obligations sont différentes suivant que les voyageurs proviennent de l’espace européen, de certains pays ayant maîtrisé la pandémie (Australie, Corée du Sud, Israël, Japon, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni et Singapour) et le Royaume-Uni, enfin des autres pays. C’est pour ces derniers que le dispositif est le plus strict puisqu’il faut un « motif impérieux » pour être autorisé à entrer sur le territoire métropolitain, disposer d’un test PCR négatif datant de moins de 72 heures avant le départ, enfin signer une déclaration sur l’honneur attestant qu’on n’est pas contaminé à la covid-19, qu’on n’a pas été cas contact dans les 14 derniers jours, qu’on accepte un test PCR à l’arrivée et qu’on s’engage à respecter un isolement volontaire de sept jours après son arrivée en France métropolitaine.

Ce dispositif demeure très libéral si on le compare par exemple à celui déployé depuis début 2020 à Singapour. Dans ce pays la règle c’est le SHN (Stay Home Notice), quarantaine de 14 jours dont le non-respect peut conduire à une amende, une peine de prison et la perte du titre de séjour.

Le SHN s’appuie sur le réseau des SDF (SHN-Dedicated Facilities), hôtels dans lesquels les arrivants sont consignés pour un cout de 2 000 dollars singapouriens (environ 1 300 €) à la charge des arrivant avec mécanisme d’intérêts de retard en cas de défaut de paiement.

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