MEMORABILIA

Gay, Noir, trans, en surpoids : quand le communautarisme gagne les cabinets médicaux

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DÉCRYPTAGE – Sur internet, les annuaires communautaires de soignants se banalisent. Les patients cherchent un médecin qui leur ressemble, espérant faire de la santé un «safe space» protégé des discriminations.

Par Coline Renault. LE FIGARO 25 mars 2021.

«Jechercheunpsynoir.com» «Enfin une liste de soignantE*s féministes !» «Médecins gay-friendly LGBT.fr»… Alors que l’Unef s’enfonce dans une polémique autour des réunions non-mixtes, l’obsession du «safe space» gagne les cabinets médicaux. Sur internet, les annuaires communautaires se multiplient. Ils proposent une liste de soignants dits «safe» ou «situés» ; c’est-à-dire moins susceptibles de verser dans les préjugés et discriminations, ou tout simplement semblables à la personne reçue en consultation. Homosexuel, «racisé», musulman, trans, féministe, en surpoids : à chacun son annuaire communautaire.

La polémique avait éclaté en août dernier, quand un compte Twitter d’un collectif nommé Globule noir, qui se présente comme un groupe de soignants «racisés» avait publié une liste de gynécologues noirs en Île-de-France. «Je recherche un médecin safe pour m’accompagner dans ma transition», écrit un internaute trans sur Twitter. «Voici une liste de dermatologues formés aux lésions cutanées sur peau noire», propose un autre. La Licra avait alors condamné une «folie identitaire», comme Olivier Véran et le conseil de l’Ordre des médecins. Selon l’article 7 du code de déontologie, un médecin doit «soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient leur origine, leurs mœurs et leur situation de famille, leur appartenance ou leur non-appartenance à une ethnie, une nation ou une religion déterminée, leur handicap ou leur état de santé.»

«La société change et il y a une nécessité de se former à de nouvelles problématiques. Mais ces listes sont dangereuses car elles remettent en cause l’universalisme qui est un des piliers de notre métier», note Jean Marcel Mourgue, vice-président du conseil national de l’ordre des médecins. «Elles induisent l’idée qu’un médecin qui n’appartient pas à une communauté peut-être moins à même de soigner». «Le risque est de freiner l’accès aux soins et d’induire une méfiance vis-à-vis des soignants, et de favoriser l’essor de médecines parallèles», poursuit Patrick Chamboredon, président de l’ordre national des infirmiers.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=Le_Figaro&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=true&id=1290025998059098113&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lefigaro.fr%2Factualite-france%2Fgay-noir-trans-en-surpoids-quand-le-communautarisme-gagne-les-cabinets-medicaux-20210325&siteScreenName=Le_Figaro&theme=light&widgetsVersion=e1ffbdb%3A1614796141937&width=550px


«L’alliance thérapeutique» en question

Sur son site, une psychologue parisienne se définit comme une soignante «noire pour les noires», afin, assure-t-elle, de refuser «la violence du déni vécu» et de «créer une alliance thérapeutique» par l’appartenance à une même communauté. Mais la similitude est-elle souhaitable dans un protocole thérapeutique ? «Elle peut entraîner des préjugés inversés», observe Paul Frappé, président du collège de médecine générale et médecin à Saint-Étienne. «Un soignant peut considérer son patient au prisme de sa propre expérience, ou lui accoler une étiquette. Or, une base primordiale de notre profession est l’adaptation à la pluralité.» 

L’association Gras politique propose deux listes de médecins : ceux qui sont «safe» et ceux qui sont «unsafe». Comprenez : «soignant-es au comportement éthique et non grossophobe», et les autres. «On ne m’a jamais parlé de mon poids ni laissé entendre que c’était un problème», écrit une internaute au sujet d’une ostéopathe marseillaise. «À aucun moment cette gastro-entérologue n’a mis mon poids en cause», se félicite une Bordelaise. Les patientes en surpoids ne veulent pas être renvoyées à cette caractéristique lorsqu’elles consultent pour un autre motif. «Ce sont des problématiques de santé à prendre en compte, mais je ne pèse jamais mes patientes», explique Amina Yamgnane, gynécologue à Paris et «safe», à en croire la liste du collectif Globule noir. «Certaines patientes viennent me voir car elles savent que la question du poids reste à la porte. Sinon, elles ne se soigneraient pas.»

Ces listes sont symptomatiques d’une société où l’altérité est vécue de façon de plus en plus agressiveVincent Cocquebert, auteur de «La Civilisation du cocon»

Rendre tabou certaines problématiques de santé soulève pourtant un certain nombre de questions éthiques : est-il juste pour un soignant de taire certains sujets pour ménager leurs patients ? «Le médecin doit être initiateur de discussions, même si elles sont dérangeantes : surpoids, comportements sexuels à risque.. J’ai un jour évoqué avec une patiente ses problèmes d’alcoolisme. C’était difficile, mais plusieurs semaines après, elle m’a remercié d’avoir abordé le sujet», raconte Paul Frappé.

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À condition que le soignant fasse preuve d’empathie et de bienveillance pour une prise en charge adaptée. Reste à définir la ligne rouge entre discrimination et micro-agression. «Ces micro-agressions restent un concept très flou. Chacun met le curseur où il le souhaite. Ces listes sont symptomatiques d’une société où la rencontre avec l’altérité est vécue de façon de plus en plus agressive», analyse Vincent Cocquebert, auteur de l’essai La Civilisation du cocon (paru le 18 mars chez Arkhê). «Depuis les années 80, le corps social se replie sur lui-même. Il y a une quête de protection pour vivre dans une illusion d’intérieur avec les siens. On veut faire de la santé une sphère fantasmatique protégée de la dureté du monde»

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