MEMORABILIA

Jean-François Colosimo: «La mosquée de Strasbourg est le symbole de l’offensive politico-religieuse d’Erdogan»

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ENTRETIEN – L’historien et théologien* décrypte les enjeux géopolitiques derrière le chantier de la mosquée Eyyub Sultan à Strasbourg. Le gigantisme du projet traduit la volonté du président Erdogan d’asseoir son hégémonie sur les populations d’origine turque en Europe, argumente-t-il.

Par Alexandre Devecchio et Jean-François Colosimo LE FIGARO 27 mars 2021

LE FIGARO. – La mosquée Eyyub Sultan à Strasbourg est annoncée comme la plus grande d’Europe, pour un coût total de 32 millions d’euros. Faut-il y voir une manifestation du «soft power» de la Turquie en France?

Jean-François COLOSIMO. – C’est objectivement le cas. La population d’origine turque et sunnite représente la première composante musulmane au sein de l’Union européenne. Elle est massive en Allemagne et prédominante parmi les musulmans en Alsace. Le président Erdogan veut la constituer en réserve électorale, en levier d’influence et en moyen de pression. Considérant que «l’assimilation est un crime contre l’humanité» (sic), il dispose de deux instruments pour la capter à son profit. Comme arme diplomatique, il a la Diyanet, le tentaculaire bureau ministériel des cultes fort de ses 2 milliards d’euros de budget annuel et de ses 120.000 imams-fonctionnaires dépêchés au besoin à l’étranger. Comme vecteur militant, il dispose du Millî Görüs, le mouvement missionnaire fondé par son mentor Necmettin Erbakan, qui est clairement national-islamiste et compte un réseau très fourni de mosquées ainsi que d’écoles des deux côtés du Rhin.

Ce mouvement Millî Görüs proteste de son indépendance, soulignant qu’il n’est pas un organe d’État…

Certes et ce n’était pas faux au moment de sa création, en 1969, lorsque les généraux turcs s’opposaient encore à l’islamisme. Ce sont eux d’ailleurs qui, en 1997, ont démis Erbakan de son poste de premier ministre après une brève année de mandat. Mais l’arrivée et le maintien au pouvoir de l’AKP ont inauguré, à partir des années 2000, une ère de convergence et de collaboration entre la Diyanet et le Millî Görüs, l’État professant plus que jamais la fusion identitaire de la turcité et de l’islamité. D’où le réseau actuel, sa stabilité et sa force sans égales comparées aux autres organisations émanant des pays musulmans qui revendiquent pareillement la sujétion de leurs «ouailles». Sans oublier son caractère transnational couvrant l’ancien espace carolingien, au cœur du Vieux Continent. Au nom de son projet néo-ottoman, Erdogan a d’ailleurs proposé à la Commission européenne de créer à Strasbourg un immense centre coranique qui assumerait en totalité l’administration de l’islam d’Europe sur le modèle turc. Une volonté d’hégémonie qui n’a pas manqué d’être récusée par Bruxelles mais aussi par les institutions musulmanes d’autres provenances.

La municipalité EELV entend subventionner une association turque qui se considère essentiellement liée à Ankara et commise à la défense de ses intérêts

La subvention de 2,5 millions d’euros votée par la mairie EELV de Strasbourg suscite de nombreuses critiques. À raison?

Bien entendu. Faute de financements et de locaux suffisants, le chantier de cette mosquée-cathédrale, au gigantisme synonyme de puissance, était à l’arrêt. Pour justifier qu’elle s’est portée à son secours, la mairie peut arguer qu’elle est dans son bon droit puisque l’Alsace, pour des raisons historiques, n’est pas soumise à la loi de 1905 et continue d’être régulée par le concordat napoléonien. Mais c’est confondre légalité formelle et légitimité politique.

Un pouvoir local contrevient à l’exercice du pouvoir régalien et du pouvoir législatif! La municipalité de Strasbourg passe outre les tensions et conflits qui vont de la Méditerranée au Caucase en passant par les Balkans et qui voient Paris s’opposer aux manœuvres conquérantes d’Ankara. Elle considère comme nulle la loi sur le séparatisme débattue par le Parlement, puisque le mouvement qu’elle entend subventionner la récuse dans son principe, se considérant lui-même essentiellement lié à la République turque et commis à la défense de ses intérêts. Mais la municipalité de Strasbourg nuit aussi et enfin à la formation d’un islam de France en soutenant les adversaires de sa constitution, puisque le Millî Görüs et les autres associations turques les plus notables refusent d’adhérer à la charte d’inspiration républicaine et laïque qu’a promue courageusement Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée.

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Comment expliquer la décision de la municipalité de Strasbourg, qui peut paraître de l’aveuglement?

Comme le résultat d’un délitement général aux aspects multiformes depuis une trentaine d’années. D’abord en raison du grave état de confusion qui règne sur la laïcité, qui a sapé son caractère métapolitique et précipité la judiciarisation du fait religieux sur un mode américanisé. Ensuite à cause de l’excès de décentralisation qui a permis à des élus, de droite et de gauche de conduire des accommodements communautaristes, eux aussi importés, dans un but le plus souvent électoraliste. Enfin par le double écueil idéologique que représentent la propension à sacraliser la démocratie d’opinion et la rétention à admettre le phénomène qu’il est convenu d’appeler l’«islamo-gauchisme», deux tendances qui ont aussi traversé l’Atlantique. Ces dérives anciennes et conjuguées, auxquelles la mouvance écologiste se montre malheureusement assez indifférente, comme s’il n’y avait pas également une écologie des cultes et des cultures, éclairent l’affaire strasbourgeoise.

Le gouvernement n’a donc pas tort de vouloir faire annuler cette décision municipale?

C’est son droit et son devoir. Savoir nommer les gens pour ce qu’ils sont et non pas ainsi qu’ils se présentent, savoir refuser une facilité ou une faveur problématique, savoir dire non au double langage, ce n’est pas être liberticide, c’est au contraire conforter les libertés. Le recours au tribunal administratif, cette institution datant de la monarchie qui fait qu’en France l’État juge des choses de l’État, est avisé. Il place la question à sa vraie hauteur par-delà les vagues d’émotion de toutes sortes. Celle de la cohésion nationale, de l’unité civile, de l’harmonie sociale. Autrement dit, de la sûreté collective.

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Les représentants turcs accusent néanmoins les autorités françaises d’hypocrisie en soulignant que d’autres pays étrangers financent des lieux de culte en France…

À chacun ses prérogatives. À Beauvau, les affaires intérieures. Au Quai d’Orsay, les affaires extérieures. À l’Élysée, d’orchestrer le tout. Demain dira si la politique engagée aura été efficiente. L’imperfection ne saurait cependant dispenser d’agir face à l’urgence. Menant une offensive politico-religieuse tous azimuts censée lui conserver les pleins pouvoirs et lui accorder un rôle géopolitique majeur, le président Erdogan sait que seule la France peut et veut lui résister en Europe. Tout lui va dans cette bataille: menacer d’envoyer Emmanuel Macron à l’asile, annoncer des mesures de rétorsion contre le CAC 40, décréter la mobilisation de ceux qu’il considère ses féaux sans s’inquiéter de la réputation qu’il leur fait, et en appeler autant que de besoin aux droits de l’homme. Autant dire que les ralliements naïfs – pour dire le moins – à sa cause ne peuvent que le ravir.

*Jean-François Colosimo a publié une dizaine d’ouvrages remarqués, comme «La Religion française – Mille ans de laïcité» (Éd. du Cerf, 2019) et «Le Sabre et le Turban – Jusqu’où ira la Turquie?» (Éd. du Cerf, 2020). Il est également l’auteur du documentaire «Turquie, nation impossible», diffusé sur Arte en octobre 2019.

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