MEMORABILIA

«Les communards ont détruit avec méthode des trésors du patrimoine national»

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TRIBUNE – La commémoration des 150 ans de la Commune tourne à l’hagiographie. Elle occulte, notamment, l’iconoclasme et le nihilisme d’une partie des insurgés, qui ont volontairement et consciemment causé des dommages irréparables au patrimoine et à la mémoire du pays, raconte Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art à Sorbonne Université.

Par Alexandre Gady. LE FIGARO 26 mars 2021


Spécialiste d’architecture, Alexandre Gady est l’auteur de nombreux ouvrages remarqués, il a en particulier publié Le Louvre et les Tuileries. La fabrique d’un chef-d’œuvre (Paris, Musée du Louvre / Le Passage, 2015), Prix François-Victor Noury de l’Institut de France. Son dernier livre paru est Le Val-de-Grâce, coécrit avec Claude Mignot (Éd. de l’Esplanade, 2019).


Le 150e anniversaire de la Commune de Paris suscite actuellement une polémique.

En transformant la commémoration, attendue et légitime, en une célébration militante, la gauche française feint de s’en étonner: mais comment pourrait-il en être autrement?

Une guerre civile, des milliers de morts, une capitale en flammes, le tout sous l’œil amusé des Prussiens qui venaient d’écraser la France… la Commune n’est pas, ne peut pas être un objet «froid»: au même titre que la Terreur, les guerres de Vendée, le régime de Vichy et la colonisation, elle interroge notre rapport au passé, les leçons qu’on en tire -ou pas- pour asseoir une philosophie politique.

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Comme dans toute polémique, il faut naturellement faire la part de la contamination politique contemporaine.

Pour Anne Hidalgo, amie des promoteurs qui bétonnent Paris et qui sait ménager les intérêts des puissants, l’opération sert à ressouder sa majorité composite, en offrant un peu de rouge au cœur de tant de désillusions. Admirons sa souplesse, qui va de Louise Michel à Unibail.

L’adjointe communiste chargée des manifestations pro-communardes, Laurence Patrice, est mieux dans son rôle quand elle explique que les détracteurs de la fête sont des suppôts de la réaction, dont le président de la République serait en l’occurrence le génie tutélaire! Emmanuel Macron a beau avoir les épaules très larges, la ficelle est un peu grosse. Elle dissimule difficilement une fracture plus profonde que gauche versus droite.

Loin d’être seulement ce moment d’enthousiasme et d’exaltation populaire que véhicule notre imaginaire collectif, la Commune est aussi un régime qui a foulé aux pieds les droits élémentaires des citoyens, bafoué la liberté de conscience, assassiné des innocents, le tout couvert d’un verbiage aux relents antidémocratiques. Elle oppose en fait légalistes et extrémistes, démocrates et tyranneaux. Certes, ses idées généreuses -sur le papier uniquement- et surtout les milliers de morts de sa tragique répression lui font un piédestal glorieux qui égare ses thuriféraires. Mais sa mémoire procède le plus souvent par élimination ou correction des faits, en écartant ce qui pourrait contrarier le grand récit.

Écoutons Bergeret, qui a mis le feu aux Tuileries : « Les derniers vestiges de la royauté viennent de disparaître ; je désire qu’il en soit de même de tous les monuments de Paris. »

Tout cela est connu, rabâché depuis 1871 même, mais finalement ne pèse guère. On en connaît la raison: ce n’est pas Clio qui tient ici la plume, mais la déesse de l’idéologie. Lors du centenaire, en 1971, le PCF, alors très puissant, avait naturellement glorifié la Commune, tandis que Max Gallo, jeune et brillant socialiste, dénonçait un «scandale intellectuel». Cinquante ans plus tard, avec le goût combiné de l’anathème et de l’anachronisme, voici les habits neufs de la Commune, ceux du progrès et de l’amour de l’humanité; ils semblent réconcilier les deux gauches. Comme si la social-démocratie française ne pouvait jamais atteindre l’âge adulte, ni préférer l’État de droit au romantisme révolutionnaire.

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Baromètre de notre histoire collective, le patrimoine n’échappe pas à cette polémique.

Ainsi de la mise en accusation de la basilique du Sacré-Cœur. L’édifice n’a-t-il pas été construit par d’affreux réactionnaires pour expier les crimes des malheureux communards? Il n’en fallait pas moins pour vouer l’église à la vindicte des nostalgiques de 1871 pour crime de lèse-Commune.

Las! Le vœu du Sacré-Cœur a été formulé en octobre 1870: dans l’idée de ses promoteurs, il fallait expier l’effondrement de la France impériale face à la Prusse, ainsi que la chute de Rome capitale des États pontificaux, deux événements majeurs et intimement liés. Évidemment, les catholiques n’ont guère encensé la Commune: l’assassinat, le 24 mai, de l’archevêque de Paris, Georges Darboy, un républicain, et du curé de la Madeleine Gaspard Deguerry, mais aussi la profanation et l’incendie de plusieurs églises, ont sans doute contribué à indisposer les croyants. Et si la basilique se dresse à Montmartre, ce n’est pas contre la Commune, qui y a commencé sa route sanglante, mais parce que depuis le martyre de saint Denis au IIIe siècle, la butte est un haut Lieu du christianisme.

On s’est avisé récemment que l’édifice n’était pas classé au titre des Monuments historiques, comme plusieurs autres églises parisiennes majeures, situation à laquelle la Mairie et l’État remédient progressivement depuis dix ans dans le calme de l’administration.

Protéger le Sacré-Cœur? Certains y voient une insulte (sic); confondant histoire et colère, ils aimeraient plutôt le voir démolir, comme d’autres la tour Eiffel ou le Centre Pompidou. La haine est toujours mauvaise conseillère en matière de patrimoine.

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Le cas le plus intéressant demeure cependant le traitement des incendies des grands monuments de Paris par les partisans de la Commune. Rappelons d’abord qu’il n’y a aucun équivalent d’une telle théorie de destructions dans l’histoire de la capitale depuis les invasions normandes du IXe siècle.

Même les «grands ancêtres» de 1793, même les nazis ont moins détruit. C’est donc un problème délicat à gérer pour les thuriféraires de la Commune, d’autant que ces incendies ont frappé des édifices magnifiques, anéanti de vastes bibliothèques et des collections d’œuvres d’art… D’où la vieille interprétation, légitimée par le texte de Marx sur 1871: ces incendies participeraient d’un système de défense contre les troupes gouvernementales. C’est évidemment faux et aucun spécialiste de la guerre n’y souscrit.

Les communards avaient un programme d’effacement du passé selon eux despotique. Et ils ont commencé à le mettre en œuvre avant la semaine sanglante (colonne Vendôme, volonté de faire sauter la chapelle expiatoire, sauvée par un citoyen courageux).

Mieux vaut écouter les protagonistes eux-mêmes. En juin 1870, le général et futur communard Cluseret, connu pour son violent antisémitisme, déclarait: «Ce jour-là (le grand soir, NDLR), je vous l’affirme, et je ne dis jamais oui pour non, Paris sera à nous ou Paris n’existera plus.» Un tel programme comme le soin avec lequel ces incendies ont été préparés témoignent à charge. Écoutons encore Bergeret, qui a mis le feu aux Tuileries: «Les derniers vestiges de la royauté viennent de disparaître; je désire qu’il en soit de même de tous les monuments de Paris

Le récit de ce drame glace le sang: non seulement par la volonté d’éradication d’un lieu majeur de notre histoire, mais aussi parce que le feu aurait gagné le musée du Louvre sans l’intervention héroïque d’un conservateur, Henri Barbet de Jouy, et du capitaine du 26e bataillon de chasseurs, Martian de Bernardy de Sigoyer, qui sera tué peu après place de la Bastille. Une plaque bien modeste leur rend hommage dans l’ancienne entrée du musée, qu’on a oublié de déplacer lorsqu’on a inauguré la pyramide.

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Hélas, la bibliothèque du Louvre, avec ses cent mille ouvrages et manuscrits, dont les Provinciales de Pascal, n’a pas eu cette chance. Quelle est la justification de son holocauste, dont Hugo a tiré un poème bouleversant? Aucune, c’est un pur acte de barbarie.

Que dire de l’incendie méthodique de l’Hôtel de ville, où ont disparu les premières collections du jeune musée Carnavalet et, dans les deux annexes situées sur la place, les archives de l’état civil et une grande partie de celles de l’Assistance publique? Les sicaires de la Commune ont ainsi anéanti la mémoire du petit peuple de Paris. Cruelle ironie de l’histoire ou contradiction insurmontable?

En niant la défaite militaire de la France; en refusant d’obéir à un gouvernement légitime appuyé sur une assemblée constituante légalement élue au suffrage universel masculin; en combattant l’armée régulière enfin, la Commune de 1871 n’est pas un sympathique épisode porteur d’avenir mais une tragédie inutile, frappant un pays déjà cruellement meurtri par l’amputation de l’Alsace-Lorraine.

Les cendres de la seule révolution ratée du XIXe siècle ont un goût décidément bien amer.

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