MEMORABILIA

François Cornut-Gentille, comment la force de gouverner a disparu

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BIBLIOTHÈQUE DES ESSAIS – Dans son essai «Savoir pour pouvoir – Sortir de l’impuissance démocratique» (Gallimard), le député de Haute-Marne (LR) tente de «comprendre comment le pouvoir a perdu la force de gouverner».

Par Guillaume Perrault. LE FIGARO 28 mars 2021

Chacun le ressent: notre vie publique tourne à vide. Le fossé entre les déclarations martiales de l’hôte de l’Élysée et la paralysie sur le terrain apparaît au grand jour à l’occasion de la pandémie, et suscite le vertige dans un pays qui fut construit par l’État et attend tout de lui. Mais la liste des déceptions des Français depuis plus de vingt-cinq ans est trop longue pour être imputable aux seules insuffisances de l’un ou l’autre de nos présidents successifs. Il importe de mettre au jour les racines de notre impuissance collective. Un des vétérans de l’Assemblée nationale, connu des passionnés de la chose publique mais qui n’a jamais cherché la lumière (il avait du travail), François Cornut-Gentille, député de Haute-Marne (LR) depuis près de trente ans et longtemps maire de Saint-Dizier, a entrepris cette tâche salutaire. Le fruit de sa réflexion,Savoir pour pouvoir – Sortir de l’impuissance démocratique (Gallimard), publié dans la vaillante collection «Le Débat», est une lecture indispensable. «Le propos de cet essai est de comprendre comment le pouvoir a perdu la force de gouverner, car c’est bien cette disparition qui est à l’origine de nos déboires», explique l’auteur. On le devine, la réflexion de Cornut-Gentille est nourrie de son expérience personnelle, anecdotes et choses vues, évitant ainsi l’écueil d’un propos abstrait.

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La première cause de l’impuissance publique tient d’abord, pour le député, au manque d’informations précises, rigoureuses et incontestables à la disposition de l’exécutif et du Parlement sur les sujets cruciaux de l’époque. Le temps du diagnostic n’est pas organisé en France, constate Cornut-Gentille. L’idée même rebute. En reconnaître la nécessité serait, pour les gouvernants, concéder qu’ils ne sont pas omniscients et omnipotents. Or rien ne répugne plus à notre culture politique que cet aveu. «Alors que nous nous plaisons à penser le pouvoir comme un acte positif d’affirmation, le diagnostic met au jour un fond d’incertitude qui nous inquiète, argumente le député. (…) Cette insuffisance que révèle le diagnostic est difficile à regarder en face, c’est pourquoi nous cherchons à être rassurés plutôt que de chercher à comprendre.»

On lui objectera que les rapports administratifs remplissent les caves des ministères. Qui voudrait savoir en aurait donc les moyens. Mais, répond l’auteur, un tombereau de rapports ne fait pas un diagnostic. Le contrôle et l’évaluation que l’administration est censée réaliser sur son action relève d’un «travail technique qui peut et doit être quantifié. On suppose que le problème à traiter a été identifié, de même que les différents paramètres qui sont en cause. C’est un peu comme procéder aux réglages d’une machine». Tout autre est le diagnostic. «Il s’agit de décrire une situation ainsi que les choix qu’elle ouvre. Identifier les enjeux collectifs n’est pas un travail technique et encore moins scientifique, c’est, au sens fort, un acte politique. (…) Sans diagnostic, il n’y a plus de représentation commune.»

Pour tout arranger, la hiérarchie administrative n’est pas un acteur neutre. Coauteur d’un rapport parlementaire sur l’action de l’État en Seine-Saint-Denis en 2018, Cornut-Gentille croit constater, dans les entrailles de la Place Beauvau, de Bercy et de la Rue de Grenelle, que «tout un savoir est mis en œuvre pour mieux masquer la volonté de ne pas savoir» la situation en Seine-Saint-Denis. «Alors qu’on est saturé de statistiques, tout est conçu pour qu’il soit impossible de mesurer le niveau réel des élèves et, par conséquent, l’efficacité de l’Éducation nationale»,dans le département, juge-t-il. Aussi le temps du diagnostic doit être organisé, institutionnalisé, et ne peut relever que du Parlement.

Nous avons laissé se créer une situation où tout est hors de contrôleFrançois Cornut-Gentille

Les maux qu’on vient d’esquisser s’aggravent, cependant que les conditions même de l’exercice de l’État ont été bouleversées en quelques décennies. «Nous avons laissé se créer une situation où tout est hors de contrôle», explique Cornut-Gentille. C’est l’aspect le plus original, et réellement passionnant, du livre. Comme libérée du poids de la démonstration, la plume de l’essayiste se fait, dans ces pages, plus libre et, parfois, plus littéraire.

L’explosion du nombre de médias depuis les années 1980 puis, surtout, internet, les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux ont pulvérisé l’idée de verticalité du pouvoir. Jusqu’alors, seuls les représentants élus, les corps intermédiaires et quelques centaines de personnalités connues des Français monopolisaient la parole publique dans l’audiovisuel. Et l’opinion l’acceptait, la force et la variété de la presse écrite venant nuancer cette situation. Or dorénavant, «les médias ne reflètent plus un ordre institutionnel et social relativement autonome. C’est maintenant à travers eux que s’établit une nouvelle hiérarchie institutionnelle et sociale».

Dans la France de 2021, le président de la République, «caméléon qui passe lui-même par toutes les couleurs de nos indécisions et qui s’émerveille devant la plasticité de cet arc-en-ciel », est en concurrence avec une multitude de «marques» qui luttent pour la conquête d’une légitimité politique sans aucun lien avec le suffrage. «Le plus simple pour une “marque” est de s’approprier une cause qui lui permet d’acquérir une visibilité et une identité immédiate», observe notre député. L’objectif est de «jouir de la considération de tous sans exercer une quelconque responsabilité», poursuit-il, en consacrant des lignes brillantes et féroces à Nicolas Hulot. «Dans le monde des “marques” (…), ce sont moins des idées qui menacent notre démocratie que la façon de débattre que nous avons adoptée qui sera toujours favorable aux expressions radicales.»

Le harcèlement des «marques» envers l’exécutif, objet de leurs sommations permanentes par l’intermédiaire des médias et de la toile, l’affaiblit. Alors que le gouvernement «bénéficiait autrefois d’une position dominante pour faire face à ses adversaires, il est aujourd’hui placé au même niveau qu’eux (…) D’un point de vue strictement juridique, la Constitution garde toute sa force, mais en pratique tout est changé.» 

Un seul salut pour l’exécutif: noyer les Français sous un déluge de mots et accélérer la fébrilité législative afin de ne jamais rester dans le viseur des «marques ».

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«Dans notre paysage politique effaré, plus rien ne tient. Aucun homme, aucune idée ne résiste au courant qui emporte tout. Chacun est à la recherche d’un ancrage solide et de repères. Où trouver un appui? À qui et à quoi s’attacher?», poursuit sombrement notre parlementaire. Avant de reformuler ses préconisations techniques, condition, à ses yeux, du «sursaut». Il n’est pas pour rien le député de Colombey-les-Deux-Églises.

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