MEMORABILIA

Taïwan cristallise les crispations entre Pékin et Washington

Scroll down to content

 Réservé aux abonnés

La Chine pourrait profiter d’un nouveau rapport de force avec les États-Unis pour «réunifier» l’île par la force. Un récent rapport envisage trois scénarios.

Par Adrien Jaulmes. LE FIGARO. 28 mars 2021

L’écrasante supériorité navale de la marine américaine, qui dissuadait depuis plus de soixante-dix ans la Chine communiste de «réunifier» l’île par la force, s’est rapidement érodée ces dernières années, alors que les efforts d’armement de Pékin dotaient ses forces de nouvelles capacités.

Le risque de voir la Chine profiter de ce nouveau rapport de force n’a jamais été aussi grand.

À LIRE AUSSI :Pékin teste la détermination de Joe Biden dans le ciel de Taïwan

Dans les jeux de simulation opérationnels régulièrement pratiqués par la marine américaine, les États-Unis ont de plus en plus de mal à s’opposer militairement à une opération chinoise contre Taïwan. Si la supériorité navale américaine demeure en haute mer, les missiles anti navires chinois à longue portée rendent de plus en plus complexe et dangereuse une intervention navale américaine pour défendre Taïwan, ou même pour maintenir l’approvisionnement de la grande île.

Lors de son audition au Sénat le mois dernier, alors que prenait fin son commandement de la zone Indo-Pacifique, l’amiral Philip Davidson a prévenu que l’avantage militaire longtemps détenu par les États sur la Chine était en voie de disparaître. «Nous accumulons des risques qui pourraient inciter la Chine à modifier unilatéralement le statu quo à Taïwan, avant que nos forces ne soient en mesure de fournir une réponse efficace», a expliqué l’amiral devant la commission des forces armées du Sénat. «Taïwan est clairement l’une de leurs ambitions. … Et je pense que la menace est réelle au cours de cette décennie, en fait, dans les six prochaines années.»

Nous sommes entrés dans une période très dangereuse. La mise au pas de Hongkong par Pékin en 2020 a été un signal très clair que le paradigme avait changéPhilip Zelikow, coauteur d’un rapport intitulé «États-Unis, Chine et Taïwan, une stratégie pour prévenir la guerre »

«Taïwan est la question qui présente le plus grand potentiel pour transformer la concurrence entre la Chine et les États-Unis en confrontation directe», confirme Philip Zelikow, l’un des coauteurs d’un rapport intitulé États-Unis, Chine et Taïwan, une stratégie pour prévenir la guerre , publié le mois dernier par le Council on Foreign Relations (Conseil sur les relations étrangères). «Quiconque suit d’un peu près la question de Taïwan sait que nous sommes entrés dans une période très dangereuse. La mise au pas de Hongkong par Pékin en 2020 a été un signal très clair que le paradigme avait changé. Le système précédent, qu’on appelait un pays, deux systèmes, s’est volatilisé… Les experts peuvent diverger sur des modalités, mais ce qui est certain est visible par tout le monde: la Chine multiplie les déclarations agressives et les manœuvres militaires… Ce qui ne signifie pas que la guerre va se produire, mais une chose est sûre: la Chine se comporte exactement comme si elle s’y préparait», dit Zelikow.

La situation est selon lui d’autant plus préoccupante que Washington n’est guère préparé à envisager les modalités d’une crise à propos de Taïwan, ni à la façon d’y répondre. Les auteurs du rapport envisagent trois scénarios.

Le premier est celui d’une action périphérique. Dans cette hypothèse, Pékin accentuerait la pression militaire et politique contre Taïwan en envahissant par surprise un ou plusieurs îlots contrôlés par les autorités de Taipei. Peu coûteuse militairement, ce genre d’opération périphérique permettrait de tester les réactions de Taïwan et des États-Unis, et de resserrer l’encerclement de l’île tout en évitant un conflit majeur.

Blocus naval et aérien

Ce type d’opération pourrait avoir pour cible plusieurs objectifs: le premier est l’îlot de Taiping, dans l’archipel des Spratleys, où Taïwan a construit une piste d’aviation et un quai, et où stationne une petite force de garde-côtes. La plus grande île de cet archipel à la souveraineté disputée par plusieurs pays voisins, est aussi la possession la plus éloignée de Taïwan, à mi-distance entre le Vietnam et les Philippines. Pratas pourrait être un autre objectif. Situé à 170 milles nautiques au sud-est de Hongkong, Taïwan a aussi une piste d’atterrissage et une petite présence sur cet atoll, où l’aviation chinoise mène de fréquents «exercices» en survolant l’île.

Une troisième possibilité est celle d’une action chinoise contre les îles Pescadores (ou Penghu), plus proches de Taïwan. Et enfin, quatrième option, l’opération pourrait cibler Quemoy et Matsu, deux îles habitées situées dans le détroit de Taïwan, qui ont déjà été au centre de confrontations armées en 1954 et 1958, incluant une tentative de débarquement chinois.

Le deuxième scénario serait celui d’une quarantaine navale et aérienne établie par Pékin autour de Taïwan, en interrompant les liaisons maritimes et aériennes entre l’île et le monde extérieur. Version maritime du blocus soviétique de Berlin en 1949, il permettrait à Pékin d’affirmer sa souveraineté sur Taïwan en empêchant les livraisons d’armes, tout en limitant les risques de conflit direct.

Le troisième scénario, le plus risqué, est celui d’une invasion en règle de Taïwan. Il pourrait aussi se dérouler soit de façon classique, avec un débarquement massif de troupes régulières sur la côte orientale de l’île, soit via des actions plus décentralisées, par des opérations spéciales chinoises contre des objectifs politiques ou stratégiques afin de paralyser le gouvernement et les défenses de Taïwan. Les experts insistent sur les risques importants qu’impliquent ce troisième scénario, notamment en raison des défenses de Taïwan, sans parler des difficultés géographiques et météorologiques.

À LIRE AUSSI :Taïwan, cette ligne de faille entre la Chine et l’Amérique

Les auteurs du rapport mettent en garde contre les nombreuses incertitudes qui existent dans tous ces scénarios, ce qui rend les erreurs de calcul et les malentendus encore plus dangereux. «Personne ne sait quelle sera la réaction des Américains si Taïwan est attaqué, dit le professeur Zelikow. Il en est de même sur la réaction du Japon. On ignore ce que la Chine fera si les États-Unis livrent à Taïwan des défenses supplémentaires, notamment antimissiles. Il est possible que par une erreur de calcul, Pékin décide d’agir avant que ce déploiement soit terminé. Dans le passé, cette incertitude était tolérable, elle est à présent dangereuse»

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :