MEMORABILIA

A Strasbourg, le cri d’alerte d’un prof face à la pression communautaire qui sévit dans son lycée

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Morad M., professeur d’histoire-géographie depuis cinq ans, a tenté à plusieurs reprises d’alerter sa hiérarchie sur la montée du repli identitaire chez ses élèves, en majorité musulmans. Pour Valeurs actuelles, il a accepté de raconter les nombreux incidents qu’il rencontre. 

Par  Amaury Bucco Publié le 29 mars 2021 VALEURS ACTUELLES

PATRICK HERTZOG / AFPPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Lui n’est pas sous protection policière, contrairement à Didier Lemaire, ex-professeur de philosophie de Trappes, qui avait osé dénoncer la montée du communautarisme. Mais, comme à Trappes, ses élèves, en majorité musulmans, vivent différemment. « Je suis professeur à Strasbourg. Mes élèves qui refusent que l’on parle de laïcité et de la Shoah, et je reçois des menaces de mort. Toujours les mêmes profils, qui me traitent de « vendus ». INTOLÉRABLE. Je ne me tairai plus sur la haine contre les Juifs. Je ne cherche aucune gloire, ni livre à vendre, je peux témoigner mais anonymement. Encore il y a quelques jours, des élèves refusent de se désinfecter les mains car le gel contient de l’alcool et que ça pourrait les rendre impurs. ». C’est par ce tweet, que Morad M., Français d’origine algérienne, ancien médiateur de cité devenu il y a cinq ans professeur d’histoire-géographie dans un lycée public de Strasbourg, a choisi de sortir du silence. « J’aurais pu le faire avant » concède-t-il a Valeurs actuelles. Auparavant, Morad M. a bien tenté d’alerter la direction de son école. Sans succès.

« Jusqu’ici, par crainte du scandale, je me suis contenté de faire remonter oralement les soucis que j’ai vus » chez le proviseur du lycée, « qui dédramatisait tout le temps », pour ne pas faire de vague. « C’est la politique de l’autruche, on évite d’en parler ». Il aura fallu la polémique autour de la construction d’une mosquée géante à Strasbourg, pour que Morad M. se décide à surfer sur l’anonymat offert par Twitter afin de se confier publiquement. « J’ai reçu deux fois des mots dans mon casier, au lycée. Le premier après un débat houleux en cours sur le voile où je disais que ce n’était pas normal de voiler des fillettes [voir photo] et le second après qu’on s’est mis mis à parler de la liberté d’expression et de l’humoriste Dieudonné, la discussion tournait au négationnisme, on m’a mis un dessin d’une quenelle (geste incarnant l’idéologie de Dieudonné) assez trash ».

Mot d’insulte glissé dans le casier de Morad M., au lycée

Sur Twitter, et bien que son compte soit anonyme, Morad M. a également essuyé menaces et critiques. « Ferme ta gueule petite salope de prof » lui a envoyé par message privé un internaute, tandis qu’un autre a publiquement commenté : « Tu dois attendre un peu, là il y a un embouteillage sur les places de « je suis musulman et je crache sur ma communauté », reviens dans 6 mois. » Morad M. a finalement décidé de verrouiller son compte.

Insulte reçue envoyé à Morad M. via Twitter

La réalité à laquelle est confrontée ce professeur mérite pourtant d’être entendue. Sa matière, l’histoire-géographie – la même que Samuel Paty — a la particularité d’aborder à la fois certains pans « sensibles » du passé de la France, comme la colonisation, la loi de 1905, la Shoah, ainsi que des sujets d’actualité, comme l’affaire Mila et la liberté d’expression, amenant les élèves à dévoiler des positions parfois radicales, voire franchement hostiles au drapeau bleu-blanc-rouge.

En octobre, des élèves ont été vus en train de faire une prière le vendredi après-midi dans une salle qu’ils avaient réussi à ouvrir

Puis il y a tout le reste : ces innombrables signaux — plus ou moins — faibles, qui traduisent la sécession idéologico-religieuse d’une partie de ses élèves, repliés sur leur identité d’origine. « Quasiment dès le départ j’ai senti des soucis, que je pensais sans importance. » Pour Valeurs actuelles, Morad M. a bien voulu lister quelques-uns de ces éléments… Il note : que les garçons et les filles ne se mélangent pas dans les groupes de travail, « souvent les garçons sont devant et les filles sont derrières » précise-t-il. « Un jour une fille s’est mise devant, et un des élèves lui a fait signe d’aller derrière. Sans même parler, il lui a juste fait le signe de la main. Elle s’est exécutée. »

Certains élèves refusent de mettre du gel hydroalcoolique, parce que ce liquide qui comporte le mot « alcoolique » serait « haram ». « En octobre, des élèves ont été vus en train de faire une prière le vendredi après-midi dans une salle qu’ils avaient réussi à ouvrir, car les mosquées étaient fermées. Il a été décidé de ne pas les sanctionner pour ne pas les stigmatiser, on leur a juste demandé de ne plus recommencer ». L’islam encore et toujours, avec cet autre évènement : « Pendant le confinement nous faisions des cours sur Zoom, plus de la moitié des filles de la classe étaient voilées et refusaient de l’enlever car elles étaient « chez elles ». »

Une professeur contrainte de se cacher pour manger durant le ramadan

Un jour une élève s’est parfumée pendant le ramadan, « tous les garçons l’ont accusé de faire ça uniquement pour que leur jeûne ne soit pas valide, car ils allaient être « tentés » », se souvient le professeur de lycée.

Cette pression religieuse s’applique aussi aux professeurs… ou du moins à ceux qui, comme lui, ont des origines maghrébines. « Une de mes collègues, qui a les mêmes origines que moi, a été vue en train de manger pendant le ramadan. Cela a scandalisé les élèves… Il aurait fallu qu’elle se cache ». Morad M. en a discuté avec sa collègue en salle des professeurs. « Elle ne voulait pas faire remonter l’incident à la hiérarchie pour ne pas stigmatiser les élèves ».

Les élèves répètent souvent cette phrase, issue d’un chant algérien écrit pour combattre la colonisation française : « nous sommes « shab Al baroud Wa l’carabina »

Lui aussi subit cette pression : il y a ces élèves qui lui parlent en arabe, et qui jugent malvenu que Morad M. leur réponde en français. Il y a aussi ces insultes de « vendus », de « harkis », de « traitres », devenues courantes chez les élèves pour dénoncer toute émancipation des individus vis-à-vis de leurs origines. « Les élèves répètent aussi souvent cette phrase, issue d’un chant algérien écrit pour combattre la colonisation française : « nous sommes « shab Al baroud Wa l’carabina » (nous sommes les hommes de la poudre à canon et de la carabine) » indique le professeur. Plusieurs graffitis reprenant cette phrase ont été écrit sur les tables de l’école.

L’élève qui a écrit ce graffiti sur une table, a été renvoyé de cours puis sanctionné par deux heures de colle.

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