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James Stavridis: «L’enjeu taïwanais crée un risque réel de conflit sino-américain»

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ENTRETIEN – L’amiral américain s’inquiète d’une possible bataille entre la Chine et Taïwan et des conséquences pour les États-Unis.

Par Adrien Jaulmes 28 mars 2021. LE FIGARO

Officier dans l’US Navy, commandant d’un groupe aéronaval pendant l’invasion de l’Irak en 2003, commandant des forces de l’Otan en Europe (Saceur) de 2009 à 2013, puis doyen de la faculté de droit et de diplomatie à l’université Tufts, l’amiral James Stavridis est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire et de stratégie navale. Il a récemment cosigné un roman de politique-fiction, 2034, qui imagine un conflit entre la Chine et les États-Unis autour de Taïwan.

LE FIGARO. – Le risque d’une guerre entre les États-Unis et la Chine à propos de Taïwan est-il réel?

James STAVRIDIS. – Oui, il existe un risque significatif de conflit dans la région indo-pacifique, et Taïwan est l’un des principaux points où il peut éclater. Le commandant de l’US Navy sur ce théâtre a rappelé ces derniers jours qu’il était extrêmement préoccupé par la possibilité d’un affrontement armé dans les cinq années à venir.

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Les événements qui se sont déroulés à Hongkong l’année dernière sont un très mauvais indicateur des intentions du gouvernement chinois en ce qui concerne Taïwan. Les habitants de l’île ont, de façon correcte, estimé que la fin du statut administratif spécial de Hongkong les concernait directement. La Chine a rompu les engagements qu’elle avait pris en 1997, lors de la rétrocession du territoire par les Britanniques, de maintenir un statut autonome à Hongkong conformément au principe «un pays, deux systèmes». Pékin a décidé de mettre fin unilatéralement à ce statut bien avant 2047, le terme de la période prévue par l’accord.

Taïwan a observé ces événements avec beaucoup d’attention. Cela n’a pas renforcé la confiance des Taïwanais dans la parole de Pékin. La présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, est une femme résolue, de caractère, qui prend au sérieux les menaces chinoises d’une réunification par la force. Elle considère qu’une telle réunification de l’île avec la Chine continentale ne peut intervenir que si la décision est prise par le peuple de Taïwan. Et les États-Unis souhaitent aussi que le peuple de Taïwan puisse prendre cette décision librement. C’est pourquoi nous devons contribuer à sa défense.

Que peuvent faire les États-Unis pour assurer cette défense?

Je pense qu’il existe aujourd’hui un consensus bipartisan aux États-Unis sur la nécessité d’avoir une politique ferme et cohérente face à la Chine. Il est nécessaire d’adopter une position de dissuasion militaire ferme, qui passe par le soutien à Taïwan. De façon concrète, cela signifie fournir aux Taïwanais des moyens de défense, notamment des systèmes de défense antimissiles, des moyens de défense cybernétique, du renseignement, et de pratiquer des entraînements conjoints, en particulier des forces spéciales, ainsi que des visites régulières à haut niveau.

Il existe à Washington un consensus autour d’une série de mesures destinées à dissuader la Chine de se lancer dans une aventure militaire contre Taïwan.

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La Chine est patiente, et joue un jeu à long terme. Mais Pékin sait aussi que Taïwan se défendra et que les États-Unis pourraient utiliser leurs capacités militaires pour rendre une opération militaire chinoise contre Taïwan très coûteuse. Pékin a considérablement accru ses capacités, notamment dans le domaine naval, mais aussi en matière de missiles supersoniques, de guerre cybernétique, et en fortifiant des îles en mer de Chine: la Chine se prépare clairement pour une bataille possible. Mais si elle se produisait, ce serait une bataille très difficile pour les deux côtés. Les États-Unis disposent d’une marine puissante, avec des porte-avions nucléaires et des sous-marins d’attaque, et de nombreuses bases dans la région. Un affrontement serait très dur pour les deux camps. Les conséquences seraient aussi très graves pour le monde entier. La meilleure façon de prévenir que la situation en arrive là est de créer un équilibre militaire qui dissuade Pékin de se lancer dans une aventure militaire.

J’espère que la diplomatie pourra prévaloir et que ne s’enclenchera pas par accident un engrenage qui pourrait conduire au pire.

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Les exemples historiques de rivalité navale entre grandes puissances ne sont-ils pas inquiétants?

La course aux armements navale est évidemment préoccupante. Au début du XXe siècle, la rivalité entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne impériale pour la construction de leur flotte de guerre a été l’une des causes des tensions qui ont conduit à la Première Guerre mondiale. Le parallèle avec la situation actuelle est valide, et dangereux. La marine chinoise a récemment dépassé la marine américaine en nombre de bâtiments. Il ne faut cependant pas surestimer les capacités navales de la Chine, et les chiffres peuvent être trompeurs. Les États-Unis restent une puissance planétaire et cela ne va pas changer. Un programme de construction navale est en cours pour augmenter le nombre de bâtiments de guerre dans l’US Navy, en ajoutant notamment à la flotte des navires automatiques. Ces nouveaux bâtiments, de surface et sous-marins, opéreront conjointement avec les navires conventionnels dans un système intégré, impliquant des satellites et des systèmes cybernétiques.

Il faut absolument que les États-Unis prennent en compte les perceptions de la Chine. Nous devons les comprendre, et communiquer nos intentions pour éviter tout malentenduJames Stavridis

Mais la situation est telle que personne n’est à l’abri d’un incident qui déclencherait une escalade militaire incontrôlée. Il suffit parfois d’une erreur de calcul, ou d’un événement fortuit qui dégénère pour entraîner un conflit. Je viens de publier un ouvrage de politique-fiction imaginant un incident naval en mer de Chine entre des destroyers américains et un navire chinois, qui débouche sur un affrontement armé. Il faut que nous évitions au maximum toute erreur de calcul.

La rhétorique nationaliste du gouvernement chinois envoie aussi des signaux inquiétants. Un autre parallèle historique à garder à l’esprit est celui du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique: le Japon impérial, qui se voyait à l’époque acculé par les sanctions économiques américaines, avait considéré qu’il existait une occasion de remporter une guerre courte et rapide contre les États-Unis avant que leur domination navale ne devienne trop importante. On a vu comment cela s’est terminé.

Il faut absolument que les États-Unis prennent en compte les perceptions de la Chine. Nous devons les comprendre, et communiquer nos intentions pour éviter tout malentendu.

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Quel rôle peuvent jouer les Européens ou l’Otan dans cette équation?

L’un des grands avantages dont bénéficient les États-Unis est leur système d’alliance. Les États-Unis ont de nombreux alliés dans la région avec lesquels ils coopèrent étroitement. Mais les Européens et l’Otan ont aussi un rôle à jouer. Le secrétaire général de l’Otan a indiqué qu’il l’envisageait et plusieurs pays européens, tels que la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, ont indiqué leur volonté de participer à des patrouilles navales.

La Chine n’est pas propriétaire de la mer de Chine et nous ne pouvons pas laisser Pékin se comporter comme si c’était le cas.

Un dialogue est-il encore possible avec la Chine? La première rencontre entre les représentants de la nouvelle Administration américaine et les diplomates chinois a plutôt tourné au dialogue de sourds?

Tout n’est pas forcément un sujet de confrontation avec la Chine. Les premiers échanges entre l’Administration Biden et les Chinois ont commencé sur le ton de la confrontation, mais les discussions à Anchorage se sont poursuivies et personne n’a quitté la réunion. Il existe un certain nombre de dossiers sur lesquelles les États-Unis et la Chine peuvent coopérer. Je pense notamment au changement climatique ou à la Corée du Nord. La pandémie de coronavirus a aussi été un révélateur de la nécessité d’une coopération accrue dans le domaine sanitaire. Et il existe des gens intelligents et raisonnables dans les deux pays, qui savent l’intérêt qu’il y a à faire baisser la tension. Mais il ne faut pas s’aveugler: les tendances actuelles sont dangereuses et risquent de l’être encore plus dans un futur proche. Et la question de Taïwan est cruciale.

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