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«Djihadistes et fières»: la nouvelle propagande terroriste de l’État islamique infiltre l’Occident

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ENQUÊTE – Actifs sur tous les réseaux sociaux, les extrémistes de Daech tentent de séduire les jeunes.

Par Etienne Jacob LE FIGARO. 30 mars 2021

Les faits et les chiffres sont indéniables: en ces temps de pandémie, les attaques djihadistes en Europe ont été moins nombreuses que les années précédentes.

Battus sur le terrain, les terroristes de l’État islamique ont été largement atteints, jusqu’à leur chef suprême, Abou Bakr al-Baghdadi, tué fin 2019.

Mais, comme l’a souligné le patron de la DGSE, dans un récent entretien au Figaro: «La bête bouge encore». Des propos confirmés par le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), Laurent Nuñez, dans un entretien dans nos colonnes. «Si l’État islamique a subi de lourdes défaites sous l’action de la coalition et des services de renseignement, il se reconstitue dans la clandestinité», a-t-il assuré.

En Afrique, la reconquête a déjà commencé. Et pour rendre compte de leurs actions ultraviolentes, ces extrémistes peaufinent leurs outils de communication, comme à leur âge d’or, en tentant d’atteindre à nouveau l’Occident. «Même affaiblie, Daech dispose de structures de propagande et d’opération», a rappelé l’ex-bras droit du ministre de l’Intérieur.

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En avril 2018, une offensive policière a porté un coup sans précédent aux outils de propagande de Daech. L’agence Amaq, la radio al-Bayan, les sites Halumu et Nashir… tous les médias en ligne de l’organisation terroriste – qui a publié jusqu’à 700 contenus uniques par mois – ont été compromis par une opération coordonnée d’Europol.

Acculés sur le terrain, ils ont fini par se réinventer, comme l’a repéré il y a quelques semaines le centre irakien de surveillance des organisations radicales, Marsad al-I’lam al-Raqmi.

Le réseau social TikTok, très prisé des enfants et jeunes adolescents, a été pris d’assaut par des centaines de nouveaux comptes fin février. Sur ces courts clips, qui ont ensuite été supprimés, des appels à la haine ou au meurtre ont été relayés en masse. On y voyait des images violentes (bombardements, exactions) rappelant les grandes victoires de l’EI en Syrie.

Bien souvent, les leaders étaient montrés en position de force, documentant les différentes attaques menées les semaines précédentes, drapeau noir et blanc comme étendard. Une seule différence: le contenu avait été habilement adapté pour séduire les ados, avec fleurs, cœurs, émojis et musique entraînante…

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Un clip, consulté par Le Figaro et déjà matraqué sur TikTok en octobre 2019, est particulièrement saisissant. On y aperçoit des femmes, entièrement voilées, qui se disent «djihadistes et fières». «Nous prêtons allégeance jusqu’à la mort», témoignent-elles.

«La communication de Daech a toujours été très différente de celle d’al-Qaida. On joue sur l’émotionnel, le visuel, la variété (posters, poésies, audio, vidéo, etc), alors que leurs ennemis sont beaucoup plus cérébraux, intellectuels», souligne auprès du Figaro Laurence Bindner, cofondatrice de Jos Project, plateforme d’analyse de la propagande extrémiste en ligne. «D’ailleurs, c’est ça qui a eu du succès auprès des gens et provoqué une vague d’immigration à l’époque», précise-t-elle. À chaque fait d’actualité, l’État islamique, ou les structures proches du groupe terroriste, réagit, menace, appelle à tuer. Comme avant, mais en plus discret. «Leur propagande tourne au ralenti par rapport à il y a quelques années, mais elle tient la route», estime Laurence Bindner.

La chasse aux djihadistes en ligne

Car avant les attentats de Charlie Hebdo et du 13-Novembre, la propagande de Daech avait pignon sur rue. «Une simple recherche Google suffisait à trouver des vidéos d’égorgement, les productions maison à la Sergio Leone ou l’une des seize revues multilingues disponibles», souligne auprès du Figaro François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Puis, les plateformes se sont réformées. En 2017, via le Global Internet forum to counter terrorism (GIFCT), Facebook, Microsoft, Twitter et YouTube se sont alliés pour endiguer la propagande terroriste (avant d’être rejoints par Amazon, LinkedIn et WhatsApp). Si un contenu de ce type émerge, il est marqué d’un «hash», une empreinte numérique, et est recensé sur un logiciel commun aux entreprises du GIFCT. Cette marque évite alors qu’il remonte sur les autres réseaux et ne les envahissent en devenant viral.

Efficace, ce plan d’action a contraint la propagande djihadiste à se réfugier sur des réseaux chiffrés comme Telegram. La plateforme, anonyme, sécurisée, permet le partage facile de contenus, qu’ils soient vidéos, audios, photos, ou fichiers. Or, en novembre 2019, une nouvelle opération d’Europol a entraîné la suppression de milliers de comptes influents sur la messagerie. Entre octobre 2019 et octobre 2020, 31.940 comptes ou bots Telegram ont été bannis en moyenne par mois, selon des données récoltées par Le Figaro. «Cette opération a perduré et est venue modifier le mode opératoire de l’État islamique sur Internet», indique Laurence Bindner. Désormais, lorsqu’un djihadiste créé un compte Telegram, «celui-ci a une espérance de vie courte», note l’experte. Obligeant les partisans du groupe terroriste à se retrancher sur des messageries encore plus confidentielles. «La propagande s’est atomisée. Il était difficile de trouver les contenus», se remémore-t-elle.

Depuis quelques mois, tout s’est à nouveau stabilisé, même si les djihadistes continuent de vouloir s’implanter sur Telegram. On retrouve la propagande terroriste sur la messagerie cryptée en open source Rocket.chat. Et s’il s’agit d’une application relativement rigide, moins facile à utiliser que celle des frères Dourov, elle présente l’avantage d’être encore plus sécurisée pour les terroristes, avec moins de chances que leur contenu soit censuré et leur compte suspendu. Même chose pour Element, messagerie en open source utilisant la technologie blockchain. D’autres applications, comme TamTam ou Hoop Messenger, sont également prisées par l’État islamique, à plus ou moins grande échelle. Le volume de production, lui, reste important. Tous les jeudis, le magazine de l’EI, d’une douzaine de pages, est publié et traduit dans plusieurs langues: on y retrouve infographies, articles liés aux attaques et éditorial. «Il y a encore une machinerie active et fonctionnelle», selon Laurence Bindner.

Séduire le grand public

Mais séduire le grand public sur ces plateformes confidentielles est pratiquement impossible. Les partisans de l’État islamique opèrent donc un habile mouvement de balancier entre ces messageries cryptées, qui servent tant à relayer dans leur propre cercle qu’à s’organiser, et les grands réseaux sociaux. Quand une vidéo importante est diffusée pour la première fois, «l’objectif est de la faire émerger sur Facebook, Youtube ou Twitter», selon Laurence Bindner. Il y a quelques jours, l’EI a ainsi publié un premier clip montrant leur implantation au Pakistan. Les réseaux sociaux majeurs ont été inondés de tweets et de posts. Des comptes sont créés, ils envoient des liens qui permettent de visualiser ou télécharger les contenus. Sur Twitter, les djihadistes ont pour habitude de répondre à des tweets de personnalités ayant un nombre important d’abonnés, maximisant leurs chances d’être vus avant suppression ou bannissement.

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Quant au système d’empreinte numérique, mis en place en 2017, il est facilement contournable. «Si la vidéo fait huit minutes, ils vont la couper pour qu’elle soit plus courte, et l’empreinte sera différente. Ils vont modifier la bande-son, changer les couleurs, le rythme», précise Laurence Bindner. Pour éviter encore la censure, les djihadistes dissimulent parfois leur drapeau fétiche, et se contentent de contenus plus «softs», comme les nasheeds, ces poèmes devenus hymnes des terroristes. Après le raid sur TikTok survenu en février, le centre de surveillance irakien a été catégorique: «Les modérateurs échouent à supprimer ces contenus immédiatement, que ce soit automatiquement ou manuellement. Cela prend beaucoup trop de temps», pointait-il, tout en appelant les responsables du réseau chinois à renforcer son action.

L’«effervescence» du procès Charlie

En France, le début du procès de Charlie Hebdo, en septembre 2020, a renforcé l’activisme de ces militants en ligne, qui ont pollué les plateformes. «C’était l’effervescence», se souvient Laurence Bindner. Des vidéos haineuses ont été aussi massivement relayées après l’assassinat terroriste du professeur d’histoire Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre 2020. De nombreuses condamnations pour apologie du terrorisme ont d’ailleurs été prononcées après le drame.

L’ONG américaine Counter extremism project (CEP) avait remarqué une résurgence de vidéos de propagande de l’État islamique sous-titrée en Français, trois jours avant le drame. L’une d’elles, baptisée «Être absorbé devant ton Seigneur 2», montrait des combats en Afghanistan entre Daech et les forces talibanes. Une autre, exhortait les partisans à perpétrer des attaques et à soutenir, plus que jamais, l’organisation terroriste. «On sent un frémissement ces derniers temps. Il y a une volonté de changer d’écosystème», analyse François-Bernard Huyghe.

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Ce frémissement va de pair avec une volonté de reconquête sur le terrain, au moment où le monde regarde ailleurs, acculé par une crise sanitaire interminable. «Ils profitent de toutes les opportunités», constate Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), interrogé par Le Figaro. «On sait qu’il y a eu 5800 actes revendiqués depuis deux ans, ce qui fait une moyenne de huit par jour, dans trente et un pays. C’est dire l’importance et le rayonnement de cette organisation, même si elle a été affaiblie». L’expert fait état d’une «montée en puissance avec de nouveaux canaux par zone géographique», preuve d’une «volonté d’être présent sur différents théâtres d’opérations, et de montrer une capacité extrêmement forte à exister en tant que groupe idéologique et rival sérieux d’al-Qaida».

Avec un regain d’activité très net au Levant, l’objectif, pour eux, est donc de préparer l’avenir, en commençant à essayer de séduire de «nouvelles recrues».

Et ce, par tous les moyens.

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