MEMORABILIA

Les incohérences du rapport de l’OMS sur l’origine du Covid-19

Une version consultée par « Le Point » minimise l’hypothèse du laboratoire pour contenter Pékin. Une conclusion plus diplomatique que scientifique.

De notre correspondant en Asie, Jérémy André (Hongkong). Publié le 30/03/2021 LE POINT

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Il se sera fait attendre.

Reporté de plusieurs semaines, le rapport de la mission de l’Organisation mondiale de la santé à Wuhan devrait finalement être publié ces prochains jours.

En exclusivité, Le Point a pu consulter une version quasi finale de ce document qui fait déjà scandale – Jamie Metzl, un ancien membre du cabinet de Joe Biden au Sénat, allant jusqu’à le qualifier d’« insulte à toutes les victimes de cette terrible pandémie ».

Une réaction aux conclusions de la dernière partie, mises en avant par les grandes agences de presse, qui qualifient d’« extrêmement peu probable » l’hypothèse selon laquelle le Sars-CoV-2, le virus à l’origine de la pandémie, pourrait avoir pour origine un accident de l’un des laboratoires de Wuhan.

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Issu d’un compromis entre l’OMS, les experts internationaux et les autorités chinoises, le texte juge au contraire « très probable » un scénario pourtant totalement hypothétique : l’existence d’un hôte intermédiaire inconnu, lié au trafic et à l’élevage d’animaux sauvages, sans que la moindre donnée sérieuse vienne soutenir cette thèse. Une thèse d’autant plus étonnante qu’elle ignore le contexte propre de cette pandémie, apparue à la porte de laboratoires spécialisés dans le virus qui en est à l’origine.

Compromis avec la Chine

Ce qui a trop souvent été présenté par la presse comme une « enquête sur l’origine du Covid-19 » n’était en réalité qu’une « étude conjointe OMS-Chine », comme le rappelle son titre.

La méthode – définie par des termes de référence – a été dictée par Pékin en août 2020. Comme le révélait récemment une enquête du Monde, l’OMS, organisation internationale dont le travail repose entièrement sur la collaboration des États membres, ne pouvait pas faire beaucoup mieux qu’un copié-collé des conclusions chinoises. « Sur la base de ces termes de référence, l’équipe chinoise a initié des études épidémiologiques, environnementales et rétrospectives, lesquels résultats ont été présentés lors de réunions avant et pendant la visite », rappelle le chapitre sur la méthodologie du rapport.

Nous avons de vraies inquiétudes sur la méthodologie et la procédure qui ont été employées pour ce rapport, dont le fait que le gouvernement à Pékin a aidé apparemment à l’écrireAntony Blinken

En aucun cas, les experts internationaux n’ont donc réalisé un travail d’enquête lors de leur visite du 14 janvier au 10 février. Ils se sont contentés d’écouter leurs homologues chinois – supervisés par les autorités politiques qui siégeaient même au sein du pool d’experts de la République populaire de Chine. Le texte du rapport lui-même a dû être validé ligne par ligne avec les autorités chinoises. « Nous avons de vraies inquiétudes sur la méthodologie et la procédure utilisées pour établir ce rapport, et notamment sur le fait que le gouvernement à Pékin a apparemment aidé à l’écrire », a réagi dimanche le secrétaire d’État américain Antony Blinken.

Au vu de la méthode, le rapport apparaît donc comme une chimère, un compromis impossible entre des données difficiles à ignorer et des éléments imposés par la partie chinoise. Celle-ci a visiblement tout tenté pour faire diversion et a fait barrage à toute enquête rétrospective pour remonter aux cas de Covid-19 identifiés en décembre 2019. Ainsi, alors que la Chine dispose d’échantillons de sang collectés dans la deuxième moitié de 2019 dont les analyses permettraient de faire progresser cette enquête rétrospective, elle ne les a pas autorisées… prétextant le respect de la vie privée – un motif particulièrement ironique en République populaire de Chine, connue pour ses méthodes de surveillance intrusive. En outre, sur plus de 76 000 patients dont les symptômes étaient compatibles avec le Covid-19 fin 2019, la partie chinoise a seulement permis l’examen de 92 cas, fixant des « critères cliniques restreints », notent pudiquement les auteurs du rapport.

Cas disparus de l’automne 2019

Sur ces 92 patients, les scientifiques chinois se sont contentés de pratiquer des tests sérologiques, tous négatifs, une évidence plus d’un an après l’infection. « On ne peut se fier à l’usage de tests sérologiques rétrospectifs si longtemps après la maladie pour exclure la possibilité d’infection au Sars-CoV-2. […] La possibilité d’une propagation antérieure des infections au Sars-CoV-2 dans cette communauté [Wuhan] ne peut être exclue sur la base de cette donnée. » Or, début 2020, dans les médias chinois, des médecins et des savants avaient à plusieurs reprises signalé des cas de Covid-19 à Wuhan remontant à novembre et même octobre 2019. Cependant, un décret du 25 février 2020 a imposé un contrôle strict de tous les scientifiques – entraînant la disparition de ces données du domaine public. Même certains documentaires ont été nettoyés de ces informations a posteriori.

La possibilité qu’une propagation antérieure des infections au Sars-CoV-2 se produisait dans cette communauté [Wuhan] ne peut être exclue sur la base de cette donnéeRapport de l’OMS

Le rapport est de même très prudent sur l’hypothèse de foyers de Sars-CoV-2 hors de Chine avant décembre 2019. Plusieurs études ont en effet avancé l’hypothèse que le virus aurait circulé ailleurs dans le monde avant les premiers cas connus à Wuhan, par exemple en Italie, en Espagne ou en France. Or, ces études ont été critiquées par la communauté scientifique, pointant le manque de données décisives et le risque de faux positifs. Leurs auteurs eux-mêmes ont relativisé les résultats. « Les résultats de ces études n’ont pas été confirmés, les méthodes employées n’ont pas été standardisées et les analyses sérologiques pourraient souffrir de signaux non spécifiques », tempère le rapport. Enfin, le rapport conclut vaguement que l’hypothèse selon laquelle le virus aurait été introduit à Wuhan via des surgelés infectés est « possible », tout en précisant qu’elle serait « extraordinaire » (dans le sens de tout à fait exceptionnelle).

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Cette hiérarchie des probabilités n’est au final qu’un pur compromis politique. La Chine pourra utiliser le rapport pour contrer toute volonté d’enquêter sur ses laboratoires, en rappelant que l’hypothèse d’un accident a été jugée « extrêmement peu probable ». Quand bien même, l’étude ne ferme pas la porte à cette piste et invite en conclusion à « une revue interne et administrative régulière des laboratoires à haut niveau de biosécurité dans le monde » et à un « suivi de nouvelles données fournies autour de possibles fuites de laboratoires ». Les virologues, eux, reçoivent pour mission de continuer à chercher le virus-parent du Sars-CoV-2 dans la nature.

Des probabilités très politiques

Cette quête d’un hôte intermédiaire est pourtant jusque-là restée vaine, admet le rapport lui-même : « Plus de 80 000 échantillons issus d’animaux sauvages, de bétail et de volaille ont été collectés dans 31 provinces de Chine, et aucun résultat positif aux anticorps ou à l’acide nucléique du Sars-CoV-2 n’a été identifié, que ce soit avant ou après l’épidémie de Sars-CoV-2 en Chine. »

À ce stade, aucune preuve d’une émergence naturelle de l’épidémie n’a été trouvée. Malgré des recherches approfondies dans toute la Chine, les chercheurs chinois n’ont trouvé aucune souche parente du Sars-CoV-2 au sein des espèces animales locales – pangolins, rhinocéros, singes, visons, pandas géants et pandas roux…

Comme l’expliquait un récent article d’un journaliste scientifique dans Newsweek, une activité humaine constitue pourtant un « canal » évident entre Wuhan et le réservoir naturel de cette famille de virus, située dans le Yunnan, à 1 000 kilomètres au sud-ouest. « Des accidents de laboratoire peuvent se produire. […] La souche la plus proche connue du Sars-CoV-2, le RaTG13 (96,2 % [de génome identique]), détectée dans des prélèvements anaux de chauves-souris, a été séquencée par l’institut de virologie de Wuhan », concède même le rapport… avant de conclure pourtant deux paragraphes plus loin que cette hypothèse serait « extrêmement improbable ».

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