MEMORABILIA

Éric Zemmour: «La gauche n’en a jamais fini avec la nation»

Scroll down to content

 Réservé aux abonnés

CHRONIQUE – Jean-Numa Ducange nous plonge dans l’histoire de la gauche européenne au XIXe siècle. Qui offre d’étonnantes similitudes avec celle d’aujourd’hui.

Par Eric Zemmour LE FIGARO 31 mùars 2021

Cette fois-ci était la bonne. Tout allait disparaître: les frontières, les nations, les religions, les peuples. Tout serait dissous dans le grand magma de la mondialisation, dont l’Union européenne serait le bienfaisant cheval de Troie. Comme l’avait prédit Marx, le capitalisme serait cet agent révolutionnaire indépassable qui charrie tout, détruit tout, pour que tout renaisse. Depuis la chute du mur de Berlin, la disparition de l’URSS, et le développement inouï du commerce mondial, la gauche a cru voir la fin de l’histoire. Libéraux et socialistes, unis par leur conception matérialiste de l’homme, nous emmenaient bras dessus, bras dessous vers des lendemains qui chantent d’où les nations et les religions seraient abolies.

À LIRE AUSSI :Jacques Julliard: «Catholicisme, république, socialisme: la faillite de trois universalismes»

Et puis, «caramba, encore raté!», le vent d’est nous ramène la nation, en Europe comme dans le monde, et le vent d’ouest porte le populisme. L’Islam sonne la révolte des religions contre le désenchantement du monde, provoquant par ricochet la réaction de ses adversaires millénaires, même des plus pacifiques, comme le bouddhisme ou le catholicisme. Même la race revient dans le débat public et c’est la gauche elle-même – on allait dire comme d’habitude! – qui la remet dans le jeu.

Le monde d’après 1945 est en voie de désintégration. Dans ses ruines, on découvre le monde du XIXe siècle, avec sa realpolitik de grandes puissances (où les États-Unis et la Chine ont remplacé l’Angleterre et l’Allemagne d’avant 1914), sa nouvelle révolution industrielle et la présence turbulente d’utopistes et d’idéalistes qui veulent «changer le monde».

Puisque nous revenons au XIXe siècle – mais nous ne l’avions jamais vraiment quitté, nous avait prévenus le regretté Philippe Muray -, montons dans la machine à remonter le temps pour y voir de plus près: c’est ce que nous propose un historien, professeur à l’université de Rouen, en Normandie.

Jean-Numa Ducange est un spécialiste de l’histoire de la social-démocratie. C’est donc par la gauche qu’il nous ramène au siècle de Hugo. Mais avec lui, le siècle de notre grand poète national est plutôt celui de Marx, Engels, mais aussi Kautsky, Bernstein, Bebel. On voit l’univers avec les lunettes de la social-démocratie allemande.

Pas facile pour un lecteur français, qui plus est un ignorant d’aujourd’hui, de se retrouver dans les congrès houleux de la première internationale, au milieu des querelles entre Bernstein et Bauer, Kautsky et Liebknecht, ou même celles de notre Jaurès avec Bebel. Ducange connaît bien sa matière, mais a du mal à en décoller. Son sens légitime des nuances plombe l’élégance de ses synthèses. On n’est ni dans Michelet ni même dans Braudel ou Furet.

Mais son intuition est la bonne: l’Allemagne a dominé le XIXe siècle comme la France, le XVIIe et le XVIIIe ; la social-démocratie allemande donne le la à toute l’histoire du socialisme de 1848 à 1914 ; et tous les grands socialistes, de Jaurès à Lénine, lisent en allemand les débats intellectuels qui secouent l’Internationale dans la revue de référence Die Neue Zeit. Marx et surtout Engels ne cachent guère leur tropisme germanique ; ils sablent le champagne pour fêter la défaite de la France devant la Prusse en 1870: l’internationalisme prolétarien, c’est comme le football, à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne.

Même s’il aime couper les cheveux en quatre, Ducange le reconnaît volontiers: «L’idée de la Grande Allemagne – soit en quelque sorte retrouver les frontières du Saint-Empire romain germanique mais avec une forme politique démocratique – s’impose comme un présupposé essentiel du mouvement ouvrier germanophone dès ses premiers pas.»

Ses premiers pas, c’est la révolution de 1848. Quand Berlin et Vienne donnent l’impression de vouloir effacer Paris comme capitale mondiale de la Révolution. Peu importent les résistances du grand Jaurès et les récriminations des «petites nations» (République tchèque, Hongrie, etc., ou même les colonies asiatiques ou africaines), c’est Deutschland über alles. On a l’impression que tout le discours internationaliste est pour les autres, et qu’il ne sert qu’à faciliter la domination du nationalisme allemand. Jusqu’au bout, Jaurès ne voudra pas y croire. Mais, au moment où il est assassiné, il était sur le point de rejoindre l’union sacrée de la France en guerre.

Les parallèles avec aujourd’hui sautent aux yeux. Le développement du capitalisme devait, selon nos penseurs marxistes, détruire les nations. Or, elles renaissent comme crocus de printemps, petites nations dominées et grands empires humiliés. Hier comme aujourd’hui. Le socialisme ébauche une alliance avec l’Orient alors colonisé pour mieux abattre les puissances capitalistes occidentales.

Mais la question coloniale (aujourd’hui on dirait l’islamo-gauchisme) divise les socialistes en «deux gauches irréconciliables», celle qui défend sa patrie (au nom de la République, en France) et ceux qui sont prêts à la sacrifier sur l’autel de la solidarité avec les peuples prolétaires (aujourd’hui, on dirait les «racisés»). Cette guerre va prendre un tour sanglant dans l’Allemagne vaincue de 1918: les sociaux-démocrates, attachés avant tout à la nation allemande, vont envoyer l’armée massacrer leurs anciens amis de l’Internationale, partisans de la révolution mondiale des Soviets. C’est 1848 contre 1917.

À LIRE AUSSI :Éric Zemmour: «La malédiction de la droite française»

Pendant ce temps-là, la gauche française provincialisée se croit toujours au centre du jeu avec le souvenir de la grande révolution de 1789. Entre arrogance et naïveté, suffisance et idéalisme, les socialistes français sont ballottés sans bien comprendre ce qui leur arrive, passant du joug de leurs maîtres allemands à celui de leurs maîtres russes, qui vont se réconcilier sur le dos de la France. Sempiternelle jobardise de la gauche française, qui est la seule à croire à ses discours humanistes et cosmopolites ; la seule à y sacrifier de gaieté de cœur les intérêts et la vie même de la nation et du peuple français.

On connaît la fin de l’histoire: les nazis étaient aussi – d’abord?- des socialistes. «L’Homme pense et Dieu rit», se moque le Talmud.

La gauche pense et l’histoire rit.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :