MEMORABILIA

« 70 % des 16-24 ans ignorent qui est Mao Zedong. » CAUSEUR.

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James Bartholomew fonde le Musée de la terreur communiste.

Good bye Staline!

Sylvie Perez, CAUSEUR, 31mars 2021.


Déportations, exécutions de masse, famines… Malgré l’horreur de l’expérience communiste, le mirage égalitaire continue d’éblouir une jeunesse bernée par sa propre inculture. C’est pour elle que James Bartholomew a fondé le Musée de la terreur communiste, dont les témoignages vidéo, documents et objets sont propres à dessiller les rêveurs les plus naïfs.


Avec gourmandise, James Bartholomew, journaliste et essayiste londonien reconverti en directeur de musée, démaillote de son papier bulle sa dernière acquisition, puis extrait d’une boîte capitonnée de satin une figurine de 30 centimètres de haut en parfait état représentant l’un des épisodes les plus abjects du maoïsme. Un garde rouge en porcelaine peinte parade, le pied posé sur le dos d’un intellectuel à genoux. Le héros de la Révolution culturelle brandit d’une main le Petit Livre rouge, et de l’autre désigne du doigt l’ennemi du peuple. L’objet, glaçant, dûment légendé, devrait marquer les esprits et ouvrir les yeux d’une génération peu au fait de l’histoire du communisme. Un sondage de 2015 publié par le think tank anglais New Culture Forum révélait que 70 % des 16-24 ans ignorent qui est Mao Zedong.Révolution culturelle en Chine : un garde rouge humilie un intellectuel. © Sylvie PerezRévolution culturelle en Chine : un garde rouge humilie un intellectuel. © Sylvie Perez

Longue est la route par le précepte, courte et facile par l’exemple… « Mon ambition n’est pas de changer le monde, mais de nous protéger du désastre. Il faut informer le public de la réalité du communisme », dit Bartholomew en dépliant le prototype d’un fascicule intitulé « Communisme : un recueil des faits », rédigé par ses soins et maquetté par un graphiste bulgare et bénévole. L’ouvrage, bourré de repères historiques et de données chiffrées, est destiné à être distribué dans les écoles. Un nouveau Petit Livre rouge ? « Plus court et nettement plus fiable », rigole Bartholomew.

94.35 millions de morts

Khieu Samphan, numéro 2 du régime khmer rouge, donna un jour à de jeunes révolutionnaires sa définition du communisme : « Zéro pour toi, zéro pour moi, la vraie égalité. » C’est cette calamité que Bartholomew voudrait éviter à ses compatriotes : « Le communisme, testé dans une vingtaine de pays, se caractérise par quelques invariants peu souhaitables : parti unique, régime de terreur, police politique, propagande d’État, fiasco économique, corruption, persécution de la population, famines. Le bilan du communisme, entre 80 et 100 millions de morts, se précise avec le temps, le travail des historiens et l’ouverture des archives à l’Est. Famine Rouge, l’ouvrage de l’Américaine Anne Applebaum(1), fournit l’estimation la plus à jour de la famine en Ukraine infligée par Staline au début des années 1930 : 3,9 millions de victimes. Concernant la Chine, je me fie aux travaux de l’historien Frank Dikötter. »(2)

Il a fallu attendre 2006 pour que les crimes du communisme intègrent la mémoire officielle de l’Europe. Le Conseil de l’Europe a alors publié une évaluation des morts du communisme : 94,35 millions (dont 65 millions en Chine, 20 millions en URSS, 2 millions au Cambodge, 2 millions en Corée du Nord, 1 million au Vietnam, 1 million en Europe Orientale). Une « Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme, rebaptisée « Journée européenne du souvenir » ou « Jour du Ruban noir », a été instaurée en 2009 mais, fixée le 23 août en référence au pacte germano-soviétique, elle est peu médiatisée – les Européens étant, à la mi-août, moins enclins au devoir de mémoire qu’à la baignade en mer. Si les pays de l’Est, derniers arrivants dans l’UE, ont voulu rappeler leurs souffrances pour bannir l’idéologie rouge, les partis communistes côté Ouest condamnent le stalinisme, pas le communisme. En vérité, depuis 1917 l’Europe n’a cessé de détourner le regard de la catastrophe communiste. En 1989, la chute du mur de Berlin fut une fête. Mais bientôt, les petits morceaux de mur se transformèrent en gadgets de la pop culture. On a oublié les victimes et les restrictions de liberté, et l’extrême gauche s’est refait une virginité.

Un musée intelligemment conçu

En 2015, une véritable Corbynmania a propulsé Jeremy Corbyn, le candidat le plus radical, à la tête des travaillistes anglais. Aux États-Unis, Bernie Sanders a été à deux doigts d’emporter les primaires démocrates. À la même époque, Bartholomew, qui est invité à donner une conférence à Budapest, est ébranlé par sa visite de la Maison de la terreur. « Ce musée du totalitarisme est très intelligemment conçu. J’y ai appris que des centaines de Hongrois avaient été envoyés au Goulag en Russie. Je l’ignorais, moi qui ai grandi pendant la guerre froide. Il m’a paru urgent de transmettre l’histoire du communisme à une génération née après la dissolution de l’URSS. » De retour au Royaume-Uni, il réunit autour de lui plusieurs personnalités, dont le philosophe Roger Scruton, pour initier un Musée de la terreur communiste(3). Encore sous forme numérique, le musée peut ouvrir 24 h/24 h et 7 j/7 j. En attendant de trouver un lieu d’exposition, Bartholomew présente sa collection en ligne.

A lire aussi, du même auteur: SOS antiracisme: touche pas à ma statue!

Un jeu d’échecs fabriqué par un « zek », un prisonnier du Goulag en Sibérie (sur la boîte on lit : « Joue bien et rêve de liberté, Magadan, 1945 »), une Trabant, un pistolet 7,65 millimètres de la Securitate roumaine, une sculpture de Mao grandeur nature… Après avoir réuni plus d’une centaine d’objets et affiches, Bartholomew rêve d’acquérir un tank russe T54. Par chance, l’une de ses accointances est un collectionneur de vrais trains (faut-il être anglais pour constituer une collection privée de locomotives !). Propriétaire d’un entrepôt, il lui fait l’amitié d’héberger ses pièces volumineuses en attendant l’ouverture d’un musée à Londres. « Ma priorité, ce sont les interviews », dit Bartholomew.

De l’Australie à l’Albanie, il recueille les récits des martyrs du communisme « avant qu’il ne soit trop tard ». Joseph Forgas, aujourd’hui professeur de psychologie en Australie, évadé de Hongrie à 22 ans ; Jaden Lam Phan, séparé de sa mère, jeté en prison et battu à l’âge de neuf ans après que son père a fui le Vietnam ; une écolière chinoise du temps de la Révolution culturelle ; une Russe nonagénaire née au Goulag : ils parlent dans des vidéos de quelques minutes. « Quand les témoins évoquent quelqu’un qui leur est venu en aide – un éclair d’humanité en plein cauchemar –, ils ne parviennent pas à contenir leur émotion, malgré le temps passé. L’autre constante, c’est la déception évoquée lorsque, passés à l’Ouest, ils se trouvent face à des thuriféraires communistes qui relativisent leur calvaire. »James Bartholomew, journaliste et directeur du Musée de la terreur communiste James Bartholomew, journaliste et directeur du Musée de la terreur communiste. © Sylvie PerezJames Bartholomew, journaliste et directeur du Musée de la terreur communiste © Sylvie Perez

Il y a les pseudo-amnésiques qui scotomisent la réalité et il y a les ignorants. 

« Les jeunes n’y sont pour rien, observe Bartholomew. Les programmes scolaires sont lacunaires. » Un coup d’œil aux manuels britanniques d’histoire niveau bac confirme ce jugement. Le volume dédié à la Russie 1917-1953 consacre quelques pages à la dékoulakisation. On y lit : « Bien que la collectivisation ne soit pas obligatoire, le Comité central envoya 25 000 ouvriers à la campagne pour en faire la promotion. Ces idéalistes contraignirent les paysans à collectiviser et s’occupèrent aussi de déplacer les koulaks(4). » Les « idéalistes » en question sont les équipes d’exécuteurs de l’« opération koulak » chargés des crimes de masse dans les campagnes (30 000 paysans fusillés, 2 millions déportés). Les manuels sont confus, ils édulcorent et parfois justifient la cruauté stalinienne. Un paragraphe audacieusement intitulé « Le succès de la collectivisation » admet : « Par rapport aux objectifs de Staline, la collectivisation a produit des résultats mitigés. En tant que moyen d’augmenter la productivité agricole, ce fut un échec. » Et conclut : « Néanmoins, ce procédé a permis de mettre les forces des campagnes au service de l’industrialisation. » Euphémismes dignes de la Pravda !

« Nous avons une longue tradition d’universitaires de haut rang très à gauche, qui influencent le contenu des manuels d’histoire », regrette Bartholomew qui entend intervenir auprès du ministère de l’Éducation pour réclamer la neutralité du cursus. Il a créé une Fondation pour l’histoire du totalitarisme qui organise un concours pour les lycéens. Le sujet cette année : rédiger un texte de 2 000 mots à propos de Witold Pilecki, officier polonais qui résista aux nazis puis aux communistes. Membre d’un réseau de résistance, Pilecki se fit interner à Auschwitz pour y organiser un soulèvement ; évadé en 1943, il documenta l’horreur puis, opposant au régime communiste, fut fusillé à Varsovie en 1948.

Le Musée de la terreur communiste dessillera-t-il ceux qui rêvent encore au paradis égalitaire ? Nos sociétés sont-elles guettées par le collectivisme ? Il y a des prémices troublantes. La repentance, la haine de soi, les excuses publiques, les projets de rééducation du peuple, l’admonestation des adultes par les jeunes façon Thunberg, le divorce d’avec la réalité, le dirigisme d’État, l’obsession égalitaire et son corollaire, la suppression des privilèges (le privilège blanc est en vogue, qui établit la culpabilité sans procès) : le climat actuel ne présage rien de bon. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, dit l’aphorisme révolutionnaire. Reste à savoir où est l’omelette.

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