MEMORABILIA

« Ne pas lâcher prise »

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Arnaud Teyssier: «Comme sous la IVe République, la médiocrité est partout, l’autorité nulle part»

LE FIGARO, 2 AVRIL 2021

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GRAND ENTRETIEN – Dans son nouvel essai, l’historien ressuscite le tandem de Gaulle-Pompidou, rapprochant la vision des deux hommes malgré leurs différences de style et de parcours. Selon lui, la vraie rupture avec le gaullisme a eu lieu après la mort de Pompidou et explique l’impuissance et la crise d’autorité de la France actuelle.Par Alexandre DevecchioPublié il y a 3 heures, mis à jour il y a 3 heures

LE FIGARO. – La plupart des observateurs tendent à opposer de Gaulle et Pompidou. Dans L’Énigme Pompidou-de Gaulle, vous montrez au contraire qu’ils partageaient une même vision, voire un style de gouvernement pas si éloigné. Quels sont leurs différences et leurs points communs?

Arnaud TEYSSIER. – Leurs différences étaient de génération, de formation et de caractère. De Gaulle, le saint-cyrien, né en 1890, avait connu la Grande Guerre et pris la mesure, au-delà d’une victoire chèrement acquise, des graves faiblesses françaises qu’elle avait révélées. Grand lecteur de Péguy, il s’est construit contre le système, convaincu qu’il conduirait au chaos: contre la politique des partis et des comités qui dominait la IIIe République, et contre la pensée militaire régnante qui peinait à s’affranchir des schémas les plus conformistes. Pompidou, né en 1911, était, lui, un pur normalien. «Ambitieux nonchalant», selon le mot de son camarade Julien Gracq, il était le produit étincelant de la méritocratie républicaine. Pour de Gaulle, l’action, le destin s’inscrivent dans une temporalité singulière: comme il discerne les failles profondes des démocraties occidentales, qui ont les apparences trompeuses de la force et de la stabilité, il veut agir sans tarder. Après avoir tenté en vain, des années durant, d’alerter les seules autorités politiques qui étaient susceptibles de l’entendre, juin 1940 sera pour lui l’heure de vérité: rupture totale et profonde avec le système, engagement farouche dans un combat pour le salut et le redressement de la France – mais un combat qui va durer trente ans, et dont les réformes de la Libération, la création de la Ve République, la modernisation des années 1960 et les ultimes projets de l’année 1969 – la participation, la régionalisation – ne sont que les jalons successifs, les étapes d’un unique dessein.

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La rencontre avec Pompidou, à la fin de la guerre, la relation de confiance qu’ils nouent pendant la période du RPF et qui va s’affirmer avec la Ve République s’expliquent avant tout par la remarquable intelligence du normalien: il comprend vite, saisit aisément ce que pense, ce que veut de Gaulle, il le seconde avec une efficacité redoutable, résout les difficultés, manœuvre, négocie, «arrange». Le tout avec une forme d’élégance qui séduit le Général. En somme, les deux hommes sont parfaitement complémentaires… mais ne se situent pas sur le même plan. Car la grande différence entre eux, c’est bien cette perception du Temps, et de l’action: de Gaulle voit loin.

Vers le milieu des années 1960, Pompidou, premier ministre, «décroche», il ne voit pas se profiler la fin du communisme, la crise du capitalisme, le retour de la question sociale et les nouvelles formes d’aliénation que les révolutions technologiques vont infliger au travail humain. Ou, pour être plus juste, il entrevoit ces phénomènes, mais, contrairement à de Gaulle, ne les ressent pas physiquement, dans toute leur intensité. Pompidou est un pragmatique. De Gaulle, c’est autre chose, il voit le réel dans toute sa profondeur, discerne d’instinct le passé où il prend sa source et l’avenir dans lequel il s’inscrit: «On ne saurait être moins mystique. Ce qu’il interprète, c’est le réel le plus réel», écrira François Mauriac. Le divorce entre les deux hommes est d’abord né de cela.

Pompidou partageait avec de Gaulle un amour de l’État, et la conviction que le capitalisme était sans avenir s’il n’allait pas de pair avec une puissance publique faisant prévaloir l’intérêt généralArnaud Teyssier

En 2019, pour le cinquantenaire de son élection, Pompidou a souvent été présenté comme un libéral. Est-ce conforme à la réalité historique? Que pensez-vous de la comparaison avec Macron?

En 2019, au moment où l’on a célébré le cinquantenaire de l’élection de juin 1969, on a vu surgir, au fil des commentaires, un Pompidou repeint aux couleurs du temps – modernisateur et libéral -, mais tout cela dans le sens un peu primaire où on entend le «libéralisme» dans notre pays. On a même pu le présenter comme une sorte d’ennemi de l’État fort, qui serait le nœud de tous les conservatismes. Bref, certains se sont empressés de tracer une filiation entre le pompidolisme et le macronisme. Au-delà du caractère artificiel et vain de ces rapprochements passablement courtisans, il s’agit d’un contresens majeur: Pompidou partageait avec de Gaulle un amour profond de l’État, et la conviction que le capitalisme était sans avenir s’il n’allait pas de pair avec une puissance publique active, fière, reconnue, faisant prévaloir inlassablement l’intérêt général. En 1970, peu de temps après son élection, il rappellera au Conseil d’État, dont il pressentait, semble-t-il, quelque tendance aux jurisprudences chancelantes, que l’action des pouvoirs publics «s’adresse non plus seulement à des individus isolés, mais à des groupes qui dans la meilleure des hypothèses n’ont de l’intérêt national qu’une vision fragmentaire, et qui, le plus souvent, n’ont d’autres préoccupations que la défense de la situation qui leur est propre ou la revendication des avantages qu’ils exigent». Et que «le temps n’est plus où dans un pays tel que le nôtre, l’autorité de l’État pourrait apparaître comme une menace pour la liberté du citoyen ; elle en constitue au contraire aujourd’hui la plus solide et la meilleure garantie». Il n’avait également que méfiance pour la décentralisation, comme il le fit sentir clairement dans l’un de ses derniers grands discours publics, à Poitiers, en janvier 1974. À l’époque, il est vrai, on ne parlait pas encore «des» territoires, mais «du» territoire. Et qu’on ne vienne pas nous dire que les temps ont changé, et que tout cela n’est que nostalgie d’un ordre révolu. La pandémie nous renvoie brutalement aux fondamentaux: un pays tout entier porté à bout de bras par l’État – mais un État qu’on a depuis trente ans affaibli et désarticulé, si bien qu’il semble toujours omniprésent, mais sans la cohésion ni la vision d’ensemble nécessaire à son efficacité. Il est donc le bouc émissaire parfait: l’État est impuissant (et pour cause), poussons donc plus loin dans l’erreur !

Selon vous, la vraie rupture avec le gaullisme est arrivée après la mort de Pompidou. Quels ont été les fossoyeurs du gaullisme, aussi bien à droite qu’à gauche?

Mitterrand a commencé le travail, mais on ne saurait, si j’ose dire, lui en faire grief: il a toujours haï le régime tel que de Gaulle l’avait conçu, et ne s’en est jamais caché. Les vrais fossoyeurs sont ceux que Disraeli pointait déjà du doigt, il y a deux siècles, chez les conservateurs britanniques: «Les purs enfants de la routine, péremptoires sur les petites questions et laissant les grandes sans réponse.» Ceux qui ont perdu le sens des institutions, en ont trahi l’esprit, ont réintroduit, de facto, les us et les manières de la IVe République à l’abri de l’armure constitutionnelle de la Ve. Certains ont commencé à s’affirmer dès l’époque de Pompidou ou dans son sillage: je n’ai pas besoin de les nommer, ils ont, pour la plupart, dominé la scène politique à droite pendant les décennies qui ont suivi. Le processus ne date pas véritablement du septennat giscardien, mais plutôt du milieu des années 1980, quand surgissent les artifices de la «gouvernance», auxquels succéderont bientôt les pièges de la «mondialisation». Pompidou a eu un jour cette formule terrible sur la IVe«Un régime où l’instabilité était partout et l’autorité nulle part.» Cette comédie s’est rejouée à l’envers, à partir du milieu des années 1980, lorsque les partis politiques, à la faveur des cohabitations et d’une décentralisation perversement conçue, ont laissé la vraie politique en jachère. François Mitterrand avait tendu un piège métaphysique aux héritiers du gaullisme, qui allait lui permettre de réinstaller la IVe République au cœur de la Ve, mais dans des conditions encore détériorées, dès lors que le pouvoir serait désormais protégé de l’instabilité par des institutions qui avaient été détournées de leur raison d’être: faites pour décider, trancher, gouverner, elles sont devenues l’ultime protection d’un pouvoir qui n’ose plus se mettre en jeu par le référendum. La Constitution n’est plus une arme, elle est désormais une forteresse. Nous vivons la IVe en pire: la stabilité (et non cette fois l’instabilité) est bien là, partout, mais l’autorité n’est à nouveau nulle part.

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Vous citez à plusieurs reprises cette phrase de Gracq que de Gaulle et Pompidou auraient pu prononcer: «Lorsqu’on gouverne, rien n’est pire que de lâcher prise.» Les successeurs de Gaulle et Pompidou ont-ils lâché prise? Cela explique-t-il la profondeur de la crise actuelle?

Extraordinaire formule, qui fascinait Pompidou: lâcher prise, pour un individu, c’est littéralement entrer dans la mort, avec douceur et sans souffrance, comme le prince de Salina à la fin de cette grande œuvre politique qu’est Le Guépard (1958). Mais pour une nation, lâcher prise, c’est trahir le devoir de gouverner, penser que les choses sont inéluctables, qu’il faut toujours «s’adapter». 

Les institutions de la Ve ont été façonnées par des hommes comme de Gaulle ou Pompidou avec la ferme intention d’en faire des instruments pour l’action, face à tous les faux déterminismes qui visent à subjuguer les peuples: d’où l’idée d’une monnaie forte, d’un État puissant, et d’un double ressort pour l’exercice de la souveraineté nationale – l’élection des représentants et le recours au référendum, qui sont placés au même niveau de légitimité par l’article 3 de la Constitution.

Or, c’est au moment même où il fallait affronter les premiers défis de la globalisation que ces institutions ont été retournées contre elles-mêmes. L’Europe, et même, pourquoi pas, la décentralisation auraient pu, à tout le moins, être des idées fortes, conduites avec cohérence et volontarisme pour démultiplier la force souveraine de la nation. Mais elles ont eu pour effet de la fragmenter, de la diluer, et sont devenues de splendides alibis pour l’impuissance collective. Le «droit à la différenciation» pour les collectivités territoriales finira le boulot…

L’Énigme Pompidou-de Gaulle, d’Arnaud Teyssier, Perrin, 368 p., 23 €.

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