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Pr Didier Pittet : « Laisser s’emballer l’épidémie coûte beaucoup trop cher »

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Pour l’infectiologue suisse, chargé par Emmanuel Macron d’évaluer la gestion française de la crise, il faudra attendre 2022 pour un retour à la vie normale.

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Le Pr Pittet du service prévention et contrôle de l'infection des Hôpitaux universitaires de Genève.

Le Pr Pittet du service prévention et contrôle de l’infection des Hôpitaux universitaires de Genève.

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Propos recueillis par Stéphanie Benz. publié le 31/03/2021 L’EXPRESS

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-Alors que l’épidémie s’emballe en France, et que le pays devrait bientôt connaître de nouvelles restrictions sanitaires, le Pr Didier Pittet livre son analyse de la situation. Co-inventeur du gel hydroalcoolique et chargé par Emmanuel Macron d’évaluer la politique de la France face à la crise sanitaire, ce médecin suisse donne aussi des perspectives pour les prochaines semaines et les prochains mois. Une fois cette nouvelle vague épidémique passée, nous n’en aurons pas fini avec ce virus, avertit-il. Il faudra attendre encore plusieurs mois – sans doute l’été prochain – pour revenir à une « vie normale ». 

L’Express : Peut-on imaginer éviter encore longtemps un nouveau durcissement des restrictions sanitaires en France, ainsi que leur élargissement à tout le territoire ?  

Didier Pittet : A partir du moment où l’incidence des nouveaux cas augmente dans des proportions importantes, il faut se rendre à l’évidence: les mesures barrières sont mal comprises ou mal appliquées ; celles-ci ont la capacité de stopper complètement la transmission, cela a été parfaitement démontré, en particulier dans les pays de la région Asie-Pacifique. Le renforcement des mesures a pour objectif unique de stopper les chaînes de transmission dont la maîtrise a été perdue au point que malheureusement des individus, y compris jeunes et en parfaite santé, sont victimes d’infections graves, parfois au prix de leur vie. Lorsque leur nombre est trop important, les services de santé peuvent être débordés, voir au point de devoir faire des choix que nous avons déjà vécus malheureusement mondialement: déprogrammations, pertes de chances, voir tri des patients dans certains pays. Le fait que le variant britannique, auquel nous devons l’essentiel de cette troisième vague en Europe, soit plus transmissible et plus virulent nous replace devant cette réalité. Ainsi, il est possible qu’il faille encore recourir à des restrictions plus importantes, y compris dans les départements déjà soumis aux restrictions les plus intenses.  LIRE AUSSI>> Il faut vacciner les profs « dès maintenant », car demain, « il sera trop tard » 

Il reste des différences territoriales en France, même si elles sont moins marquées qu’au printemps dernier, ce qui est attendu le virus étant devenu hyper-endémique. On peut espérer que les mesures régionalisées suffisent, car elles correspondent au mode de propagation du virus. Les transmissions sont très liées aux conditions locales, avec une diffusion bien plus rapide dans les agglomérations denses. Dans d’autres régions, au contraire, il peut être plus facile de respecter les consignes de distanciation physique. L’amélioration de la météo et la vaccination pourront peut-être y suffire à passer un cap et éviter les restrictions plus fortes. Sauf bien sûr si les indicateurs nous échappaient. Nous sommes vraiment sur une ligne de crête. Car par ailleurs, on voit bien que laisser s’emballer l’épidémie coûte beaucoup trop cher, que ce soit pour les malades non-covid, ou au plan socio-économique.  

A quelle échéance peut-on espérer revenir à une vie normale ?  

Tout dépend de ce que l’on entend par « vie normale ». S’il s’agit d’organiser des concerts avec 20000 personnes qui dansent et chantent ensemble, soyons clairs : nous n’y arriverons pas cet été. Pour cela, il faudrait atteindre l’immunité collective, qui amène le niveau de circulation du virus si bas qu’il ne cause plus de désastre. Un peu comme pour la rougeole aujourd’hui, par exemple. Cela suppose que 80% de la population au minimum soit protégée, ce qui ne sera probablement pas encore le cas cet été. En attendant, des événements pourront sans doute être organisés, mais avec certaines précautions : tests à l’entrée ou dans les 48h qui précèdent, certificat sanitaire pour les personnes vaccinées ou immunisées par une infection, et bien entendu respect des protocoles sanitaires. 

« Pourquoi le virus se gênerait-il ? »

Cet été sera donc moins insouciant que le précédent ?  

L’été dernier, nous avons été inconscients malgré les recommandations de certains experts ! Cette année, on peut espérer que les consignes soient mieux respectées, et qu’il y ait une unité de doctrine sur les déplacements internationaux, avec la généralisation de certificats sanitaires et de tests avant les départs. Je n’utilise volontairement pas le terme « passeport » et préfère celui de « certificat« , car il ne s’agira en aucun cas d’un document pérenne, mais simplement temporaire, précisant si vous avez bénéficié d’un test négatif récent, disposez d’une immunité naturelle ou avez été vacciné(e).  LIRE AUSSI >> La drôle de guerre d’Emmanuel Macron contre le Covid

Ce certificat facilitera la reprise des activités que nous aimons, et il disparaîtra avec la fin de la pandémie. Cet été, il faudra bien entendu que les gens puissent se détendre, se retrouver, que l’économie redémarre, car tout cela est nécessaire à la vie. Mais en même temps, la prudence restera de mise, car pour l’instant, environ 20% seulement des Français sont immunisés. Le virus garde donc un terrain de jeu immense.  

Mais la vaccination progresse… 

C’est une course. Et une course dans laquelle nous devons aller vite, car plus le virus circule, plus il peut développer de mutants et échapper à notre immunité, qu’elle soit naturelle ou post-vaccinale. Mais chaque jour, nous gagnons quelque chose. Chaque personne vaccinée, c’est une occasion de moins pour le virus de se reproduire. Mais le contrôle de l’épidémie repose pour l’instant sur le respect des consignes, l’hygiène des mains, la distanciation physique, les tests à large échelle, l’isolement. La vaccination s’y ajoute petit à petit. Toutes les mesures ne pourront donc pas être abandonnées d’un coup cet été. Si on faisait cela, nous nous retrouverions dans les ennuis en septembre.  

Une nouvelle vague à l’automne ne vous paraît donc pas exclue ?  

Pourquoi le virus se gênerait-il ? Tout dépendra de la couverture vaccinale. Avec 40% de la population immunisée, il ralentira, mais pas suffisamment. Les plus fragiles seront protégés, on évitera les hospitalisations massives, mais cela ne nous mettra pas à l’abri de nouveaux variants ni d’infections graves parmi la population qui ne se pensait pas vulnérable. Ensuite, à l’évidence, plus la couverture progressera, mieux ce sera. Mais si des variants plus contagieux arrivent, peut-être qu’il faudra vacciner 90% de la population…  LIRE AUSSI >> Nouveaux cas, incidence, vaccination… Visualisez l’évolution de l’épidémie en France

Donc non, l’été prochain ne sera pas « normal », et l’automne non plus. Par ailleurs, nous devons nous attendre à voir la grippe revenir. Cette année, avec les mesures barrière, la vaccination, et les confinements mis en place dans l’hémisphère sud au moment de son passage, elle n’a pratiquement pas circulé. En conséquence, nous sommes moins bien immunisés que l’année précédente. Ce virus-là pourrait donc aussi faire des ravages. Pour toutes ces raisons, il faudra sans doute attendre l’été 2022 pour y voir plus clair et avoir une situation plus apaisée.  

« Peu à peu, le Sars-Cov-2 se ‘fatiguera' »

Vous ne croyez pas possible d’atteindre l’immunité de groupe d’ici à la fin de l’année ?  

Tout dépendra des doses de vaccin disponibles. Tant que tous les pays ne seront pas libérés du Covid, aucun ne le sera, et pour cela, il faut tellement de doses… Il y a encore beaucoup d’efforts à faire en termes de solidarité internationale. Heureusement d’autres vaccins vont arriver, qui permettront de continuer à étendre les campagnes, à condition que le dispositif COVAX reçoive plus de soutien.  

A plus long terme, peut-on espérer en finir avec ce virus ?  

Nous pouvons imaginer trois scénarios. Le meilleur serait que le virus évolue dans un sens qui lui soit défavorable. Par le hasard des mutations, il deviendrait moins contagieux et disparaîtrait. Le scénario catastrophe, à l’inverse, passerait par une multiplication des variants qui échapperaient aux réponses immunitaires et vaccinales. Ils pourraient même acquérir des capacités de virulence et de transmission plus grandes encore. Il faudrait de nouveaux vaccins, nous serions engagés dans une course perpétuelle entre virus et vaccins, mais les variants d’échappement finiraient par gagner du terrain, et continuer à nous infecter encore et encore.  

Sombre perspective… 

Entre les deux, une hypothèse intermédiaire est certainement la plus raisonnable. Dans un premier temps, nous allons continuer à batailler, avec les gestes barrière et les restrictions. Les campagnes de vaccination mondiales vont peu à peu produire une immunité vaccinale qui s’ajoutera à l’immunité naturelle et finira par permettre le contrôle du virus. Celui-ci ne sera jamais total, mais il suffira pour maîtriser les chaînes de transmission.  

Une série de variants apparaîtront sans doute encore, contre lesquels il faudra se revacciner éventuellement au moyen de vaccins adaptés à ces variants, dits de 2e voire 3e génération. Mais peu à peu, le Sars-Cov-2 se « fatiguera » : il épuisera ses capacités de mutation, et finira par rejoindre les autres coronavirus endémiques qui vivent déjà avec nous depuis plusieurs centaines d’années et ne donnent plus que des infections banales, dont le rhume que nous attrapons-nous, grands-parents, à chaque fois que nous avons le plaisir de retrouver nos petits enfants qui coulent du nez en automne. 

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