MEMORABILIA

Trappes, histoire d’un déni français

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Territoire perdu pour les uns, ville à parfaire pour les autres, Trappes fait l’objet de tous les fantasmes. Deux mois après l’affaire Didier Lemaire, Valeurs actuelles a enquêté sur cette commune où l’on ne vit plus tout à fait à la française. 

Par  Amaury Bucco,  Victor-Isaac Anne. Publié le 3 avril 2021 VALEURS ACTUELLES

Dans cette commune de 32 000 âmes, l’Islam occupe une place centrale. ©LE PICTORIUM/ALAMY/STOCK PHOTOPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Une trouée de soleil perce un ciel plombé au-dessus de Trappes. En quelques minutes, des guirlandes de linge viennent festonner les balcons défraîchis du square Yves-Farge, dans l’est de la ville. En ce milieu de matinée, des enfants improvisent une séance de tirs au but au pied des immeubles, tandis que de nombreuses femmes, coiffées d’un hidjab pour la plupart, s’engagent dans une allée piétonne arborée qui serpente à travers les squares du quartier. Lestées d’un chariot de courses ou d’un cabas, elles prennent la direction du marché des Merisiers, dans le quartier éponyme, qui fait figure de centre névralgique de cette commune de 32 000 âmes.

Sur le parking du centre commercial, en face du marché, des grappes d’hommes discutent autour d’un café devant les véhicules stationnés. Aux plus âgés, les costumes gris, si caractéristiques des chibanis, aux plus jeunes la panoplie du “gars de cité”, survêtement de sport et baskets. Un peu plus loin, le long de la galerie marchande, deux jeunes Roms, qui n’ont pas 10 ans, tendent la sébile aux passants. Un homme adossé à la devanture du Carrefour Market, pétard au bec, couve d’un œil torve les petits mendiants. Comme un avertissement supplémentaire ou l’expression d’une fierté mal placée, l’homme, dont le jogging est remonté à mi-mollet, exhibe un bracelet de surveillance électronique.

De l’autre côté de la rue, entre les étals du marché comme dans divers autres endroits de la ville, nous le verrons, une autre forme d’ostentation, plus structurelle celle-ci, est de mise. Ainsi des différentes déclinaisons du voile islamique qui, burqa et niqab exceptés, obombrent le visage d’une grande partie de la clientèle féminine. Une prescription communautaire qui n’a pas de limite d’âge, comme l’atteste la présence de jeunes filles abritées sous une abaya de coton rose ou bleu pastel.

Sans l’usage du français – quoique disputé par bien d’autres langues -, nous pourrions raisonnablement nous croire dans une contrée étrangère. Mais non, nous sommes bien à Trappes, place des Merisiers, à quelques mètres du commissariat de la ville.

“Je n’avais jamais vu ça. Parfois, cela ressemblait à une scène de guerre”

Les policiers l’appellent le “bunker”, en référence à son impressionnante architecture militaire, voire médiévale : quelques rares fenêtres, toutes grillagées et un drapeau planté sur le toit, comme une prise de guerre en terrain hostile. Des garde-corps installés sur le pourtour du toit-terrasse permettent de riposter en cas d’attaque.

La plus spectaculaire remonte à juillet 2013. À la suite d’un contrôle de police visant une femme intégralement voilée, 200 à 400 habitants du quartier se jettent à l’assaut du bâtiment. Le siège dure plusieurs heures et nécessite, côté police, près de 700 tirs de grenades et cartouches de Flash-Ball. Un hélicoptère est également mobilisé. « Je n’avais jamais vu ça. Parfois, cela ressemblait à une scène de guerre » , confiait à l’époque un policier au Parisien. Depuis, les attaques continuent, épisodiques et moins violentes. La dernière remonte à… samedi 27 mars. Huit tirs de mortier d’artifice ont visé la façade du commissariat.

Trappes n’est pourtant pas une de ces zones de non-droit dans lesquelles la police craint de se rendre. La ville, qui bénéficie depuis 2001 d’un vaste programme de rénovation urbaine pour un montant de 360 millions d’euros, tend à s’aligner sur les standards bourgeois de Saint-Quentin, une commune voisine.

« Nous avons constaté une accalmie lors des contrôles de police au début des années 2000 », relate un policier passé par le commissariat de Trappes, qui croit y déceler l’influence grandissante des islamistes sur la ville. « Certains jeunes venaient nous voir pour prévenir que les “brigades” rôdaient dans le coin. » Les “brigades”, en référence aux adeptes du mouvement fondamentaliste tabligh, qui, tout de blanc vêtus, sillonnent la ville pour asséner leurs prescriptions religieuses aux habitants. Surtout aux plus jeunes.

Pas facile d’être flic à Trappes, malgré cette apparente accalmie. Le sauvage assassinat d’un couple de policiers, chez eux, à 40 kilomètres de là, dans la commune de Magnanville, plane encore dans les esprits. Par mesure de sécurité, les policiers qui travaillent à Trappes habitent loin de la ville et évitent de faire leurs courses dans les environs.

Ceux qui s’y sont essayés se rappellent avoir été suivis ou insultés. L’hostilité est palpable, et parfois même très visible, comme en ce 11 septembre 2001, jour des attentats du World Trade Center. Un fonctionnaire de police se remémore cette scène glaçante : « Je roulais à scooter dans le centre-ville de Trappes. Des habitants applaudissaient et criaient de bonheur. »

Quinze ans plus tard, Trappes obtiendra le triste record du nombre de départs en Syrie, plus d’une soixantaine entre 2014 et 2017. Sans grande surprise, le phénomène de radicalisation y demeure prégnant.

Une note de la cellule départementale de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire (Clir), rattachée à la préfecture, indique que 250 signalements pour radicalisation ont été examinés en 2020, dans les Yvelines. « Outre les traditionnelles associations sportives ou de soutien scolaire, la Clir a ciblé, peut-on lire dans cette note : des pratiques médicales illégales ; un site Internet organisant des pèlerinages à La Mecque ; une société de sécurité privée communautaire ayant été illégalement employée pour sécuriser l’espace public autour de la mosquée de La Verrière [connue pour son communautarisme, NDLR] ; une société de pompes funèbres prosélyte ; une librairie en ligne ; une salle communautaire prosélyte, etc. »

Plus d’une cinquantaine de structures sont actuellement suivies dans le département au titre de la lutte contre le séparatisme. Et notamment à Trappes, où un “plan Trappes” a été mis en œuvre en 2018 pour lutter contre l’islam radical, qui a conduit, indique la préfecture, « à la réalisation de 158 contrôles des comités opérationnels départementaux anti-fraude (Codaf), ayant débouché sur 80 procès-verbaux, 4 100 contrôles de la Caisse d’allocations familiales (Caf) et 38 contrôles de l’Union de recouvre-ment des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf) ». Une attention particulière est également accordée aux financements des combattants par leurs familles restées en France.

En février, la commune s’est de nouveau retrouvée sous les feux de la rampe. En cause, le témoignage de Didier Lemaire, professeur de philosophie dans un lycée de la commune, celui de la Plaine-de-Neauphle, déplorant l’islamisation de la ville.

Aux origines de ce qui va devenir un barnum médiatico-politique, une lettre ouverte de l’enseignant dans l’Obs en novembre 2020, quinze jours après l’assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) : « Professeur de philosophie à Trappes depuis vingt ans, j’ai été témoin de la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps », écrivait-il.

Le 5 février, dans les colonnes du Point , Didier Lemaire, qui est également un militant laïque, livre sans ambages le fond de sa pensée : « Je considère que Trappes est une ville définitivement perdue. » La déclaration retentit comme un coup de tonnerre. Bientôt, la polémique prend une ampleur nationale.

Tandis que la droite et une infime partie de la gauche, d’obédience universaliste, défendent le constat alarmant du professeur, une majorité à gauche dénonce des propos mensongers et stigmatisants. Ainsi du maire Génération. s de Trappes, Ali Rabeh, pour qui cette sortie de Didier Lemaire marque une entrée dans « l’ère de la postvérité, du préfascisme », comme il l’affirme fin février à l’Humanité.

Aux Merisiers, sans surprise, on partage l’avis du maire. Sékou, la trentaine, ne comprend pas la polémique : « Ce professeur est bizarre. Bien sûr qu’il y a des problèmes, personne ne va dire le contraire, mais de là à dire que la ville est perdue, c’est trop. Il ne comprend pas notre vie, c’est tout. » Une incompréhension qui circule sur les lèvres de tous ceux qui acceptent d’évoquer l’affaire.

Plus disert que son ami, qui « s’en bat les couilles » , Omar (le prénom a été modifié), un jeune homme brèche-dent de 24 ans, suggère que la controverse serait née d’un malentendu : « Les Français ne vivent pas comme nous. Je comprends que ça les choque. Mais pour nous, c’est normal. On a grandi là, on ne connaît que ça. Bref, en vrai, il n’y a aucun problème », explique-t-il avec un naturel déroutant.

Pour l’ancien député LR Alain Marsaud, au contraire, cette rhétorique du “eux contre nous” est l’illustration même du problème : « Ces témoignages sont terribles. Ils montrent que Trappes – comme bien d’autres villes en France – est devenu un biotope communautaire avec des us et coutumes étrangers au modèle français. » Dès 2016, l’ancien magistrat et chef du service central de lutte antiterroriste au parquet de Paris avait alerté sur la situation de Trappes en des termes sans équivoque : « une ville gouvernée par des islamistes, par des djihadistes, par des Frères musulmans, par des salafistes […] où la République est en train de disparaître ». Cinq ans plus tard, au vu de l’évolution de la ville, Alain Marsaud n’a plus guère d’espoir : « Hélas, je crois que le mouvement est irrémédiable et que le meilleur qui puisse nous arriver est la partition car nous n’arriverons pas à reconquérir le terrain républicain. »

Si quelques jours à sillonner la commune n’autorisent pas une telle conclusion, ils renseignent sur la place prépondérante occupée par l’islam. Outre une profusion de commerces halal et d’associations empreintes de religiosité, le tableau de cette emprise communautaire prend forme par petites touches, plus ou moins visibles, plus ou moins décelables.

Comme lorsque, dans cette petite allée derrière la grande mosquée, trois jeunes hommes s’empressent de dissimuler un pack de bières et des cigarettes au passage des fidèles. Ou encore lorsque, devant la résidence du Grand Neauphle, à deux pas de l’édifice, des adolescents ayant fait la prière buissonnière sont rappelés à leurs obligations de “bon musulman” par un croyant.

À 1,5 kilomètre de là, changement de décor. Signe de survie d’une tradition pluriséculaire, le clocher ardoisé de l’église Saint-Georges de Trappes s’élève au centre de la vieille ville.

L’église, vestige du vieux Trappes

Ils sont plusieurs centaines de fidèles à se presser chaque semaine sous le regard protecteur de Jojo et Maryse, un couple de paroissiens à la retraite, qui jouent les vigiles pour tenir éloigner d’éventuels ivrognes.

Le jour où nous nous y rendons, une voiture déboule en sens interdit dans la rue de l’église à toute allure, puis fait demi-tour, indifférente aux cris indignés de Maryse qui manque de se faire renverser. « N’importe quoi, ces jeunes ! », lance-t-elle, impuissante. Curé de la paroisse Saint-Georges de Trappes depuis 2015, l’une des plus pauvres des Yvelines, le père Étienne Guillet a eu, comme tout le monde, vent de l’affaire Lemaire.

Les deux hommes avaient prévu de se rencontrer avant le second confinement. Pour le père Guillet, ce n’est que partie remise : « On se verra, il faut que l’on puisse échanger », glisse-t-il de sa voix cordiale, même si le discours de Didier Lemaire lui paraît défaitiste et caricatural.

« Nous avons été extrêmement blessés par ce qu’il a pu dire. C’est terrible d’entendre qu’une ville est perdue. Pourquoi ce besoin de le répéter sur tous les plateaux télévisés ? Si moi, en tant que chrétien, je me mets à désespérer, alors je ferme mon presbytère », confie le père, qui veut croire qu’ « entre le catastrophisme et la naïveté, il existe une troisième voie » : celle de l’espérance.

Jean-Jacques Brot, préfet… et paroissien incognito

Ce discours ressemble étroitement à celui d’un autre fidèle de la paroisse : le préfet des Yvelines. Chaque dimanche, depuis de nombreuses années, Jean-Jacques Brot se rend à Trappes où il se mêle, incognito, aux autres paroissiens. Certains d’entre eux sont même devenus des amis. Est-ce là le secret de sa farouche hostilité envers Didier Lemaire ?

Entre les deux hommes, le courant ne passe pas. Des deux, c’est Jean-Jacques Brot qui a tiré le premier. Interrogé par le Monde début février, il accuse le professeur de philosophie de jeter de l’huile sur le feu, puis rétro-pédale quelques jours plus tard, via un communiqué. À regret : « Je ne peux admettre que mes propos aient nui à quoi que ce soit. »

Pas question non plus de reconnaître le moindre soupçon de courage à Didier Lemaire pour qui il ne semble avoir que du mépris. Les deux hommes doivent se rencontrer prochainement à la préfecture des Yvelines pour solder leur différend. « Mais le préfet a reporté plusieurs fois notre rendez-vous », indique Didier Lemaire, dépité.

Jean-Jacques Brot a toutefois trouvé le temps de nous recevoir à la préfecture de Versailles, au début de mars. Ce dernier a peu apprécié les attaques dont il a été la cible dans la presse, y compris de la part de Valeurs actuelles . Il nous le fait comprendre par un accueil glacial.

Plutôt que de revenir sur l’agitation médiatique suscitée par cette affaire, Jean-Jacques Brot préfère souligner le « travail méticuleux » effectué par la préfecture depuis trois ans pour ramener l’islam dans le giron de la République, et sanctionner durement les dérives sectaires. Une autre réalité que le préfet reproche au professeur de philosophie de ne pas évoquer : « Pardonnez-moi d’avoir introduit de la nuance là où Didier Lemaire se livre au systématisme. Les services de l’État mènent une action de tous les instants sur le territoire. De même qu’il serait mensonger d’affirmer que tout va bien à Trappes, il l’est tout autant de dire que tout est foutu. »

Quels que soient les désaccords, parfois profonds, que nos interlocuteurs ont avec Jean-Jacques Brot, tous ou presque saluent sa lutte contre l’islam radical dans le département : « Le préfet est très investi sur la question religieuse dans les Yvelines. Il prend ce sujet très au sérieux, contrairement à son prédécesseur, qui ne s’y intéressait pas du tout », explique ainsi Mgr Bruno Valentin, évêque auxiliaire de Versailles et ancien curé de Trappes, de 2001 à 2004, qui se souvient d’être intervenu à plusieurs reprises au lycée de la Plaine-de-Neauphle, où Didier Lemaire a enseigné, accompagné d’un imam et d’un rabbin. « C’était du temps où il y avait encore des juifs à Trappes », se rappelle-t-il.

Aujourd’hui, l’islam est la religion majoritaire, loin devant le christianisme, qui perdure grâce à l’afflux d’immigrés africains et indiens. La différence de taille entre les édifices religieux en témoigne. L’église Saint-Georges de Trappes, au clocher millénaire, peut accueillir jusqu’à 500 fidèles le dimanche. La grande mosquée de Trappes, à quelques kilomètres, peut en accueillir 2 400, soit cinq fois plus.

Chaque vendredi, plus d’un millier de musulmans se rendent à la prière collective. Un grand nombre d’entre eux arbore la panoplie du musulman rigoriste. La barbe bien sûr, tantôt longue jusqu’à la poitrine, tantôt teinte au henné, ainsi que le qamis, cette longue tunique traditionnelle qui descend jusqu’à la cheville. Une religiosité ostentatoire qui affleure chez certains jeunes au poil follet fièrement affiché.

À l’inverse, le souvenir d’une présence juive à Trappes s’est envolé dans les cendres de la synagogue brûlée en 2000. Les juifs qui vivaient autour ont depuis longtemps quitté la ville, lui préférant Maurepas et Élancourt, à quelques kilomètres. Ou Israël…

Seuls demeurent le fils de l’ancien président de la communauté de Trappes, Philippe Mimouni, et sa vieille mère, octogénaire. « À partir du moment où l’incendie de la synagogue a été ignoré et considéré comme un accident – un déni qui arrangeait tout le monde -, les juifs de Trappes ont compris qu’il n’y avait plus rien à faire ici », explique Philippe Mimouni dans les colonnes de l’hebdomadaire Actualité juive, convaincu que l’incendie de la synagogue n’a rien d’un accident (un mégot mal éteint, dira l’enquête officielle), à l’instar des journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, auteurs d’une enquête fouillée sur Trappes. « La vérité sur l’affaire de la synagogue, écrivent les deux journalistes du Mondele rappeur, ancien habitant de Trappes, La Fouine, l’a gardée pour un livre publié quinze ans plus tard sans que personne n’y prête vraiment attention. […] il révèle que les jeunes incendiaires s’étaient “laissé monter la tête par des islamistes en carton” , écrit La Fouine. Des religieux “bien lâches” qui souvent “restaient parler avec eux” , le soir, leur avaient “bourré le cerveau” . » Aujourd’hui, Philippe Mimouni et sa mère, les derniers juifs de Trappes, songent à faire leur alya.

Les chrétiens, eux, sont toujours là. Le père Étienne Guillet assure entretenir des liens fraternels avec les représentants de la communauté musulmane locale organisée autour de l’Union des musulmans de Trappes (UMT). Des activités communes sont proposées, comme des parties de football ou des repas. « Chaque fois qu’il y a eu des attentats contre les chrétiens, les représentants musulmans ont exprimé leur solidarité envers nous », rapporte le curé, qui s’enorgueillit du « témoignage très clair envoyé par l’Église dans la ville », grâce à l’école privée Sainte-Marie de Trappes notamment, où sont enseignées les bases de la religion catholique, y compris aux petits musulmans. « Notre religion est un formidable vecteur d’intégration, rappelle le père Guillet. Nous célébrons en français et répétons à chacun de nos fidèles que ce pays et son Église sont les leurs. » Même si, “bien sûr”, les conversions se font davantage du christianisme vers l’islam compte tenu des forces démographiques en présence et, sans doute aussi, des normes sociales qui s’imposent aux habitants… y compris à l’école publique.

“Le Coran explique que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre”

Au lycée de la Plaine-de-Neauphle, Didier Lemaire n’enseigne plus la philosophie. Accusé par le maire Ali Rabeh d’avoir surfé sur l’islamophobie ambiante pour stigmatiser les habitants, il n’est pas le bienvenu dans cette ville où il a enseigné pendant vingt ans. Les rares fois, ces derniers temps, où il est revenu à Trappes, une lourde escorte policière l’entourait. D’autres, bien avant lui, dans cette même école, avaient pourtant tenté de tirer la sonnette d’alarme. En vain. Le cas de Marie-Laure Ségal, professeur de philosophie au lycée de la Plaine-de-Neauphle de 1979 à 2000, en témoigne.

Ex-militante communiste, engagée dans l’aide aux étrangers, peu favorable à une stricte laïcité et fieffée “trappophile”, Marie-Laure Ségal est peu soupçonnable d’islamophobie. Elle a pourtant connu le même chemin de marginalisation que Didier Lemaire.

Tout commence un beau jour de la fin des années 1990, lorsqu’une élève d’origine mauritanienne lui signifie, en plein cours de philosophie, que Galilée a tort puisque le Coran explique que c’est le Soleil qui tourne autour de la Terre. L’élève avait visionné, peu de temps avant, des cassettes vidéo éditées par le Qatar. Le temps passe, et les réflexions de ce genre se multiplient dans les cours, tout comme se multiplie le voilement des filles, à la sortie de l’école. On rapporte au professeur de philosophie qu’à la cantine, certains employés poussent les enfants d’origine maghrébine à respecter les interdits alimentaires musulmans. Le rectorat, de son côté, fait la sourde oreille devant les signalements de Marie-Laure Ségal, qui finit par jeter l’éponge, excédée, mettant fin à sa longue carrière de professeur, au cours de laquelle elle aura vu passer de nombreux élèves, dont l’islamologue Rachid Benzine, la journaliste de France Inter Sophia Aram, ou encore Philippe Mimouni, le futur dernier juif de Trappes. En juin 2000, Marie-Laure Ségal prend sa retraite… mais le combat continue.

L’année suivante, au lendemain des attentats du 11 Septembre, la situation bascule. Marie-Laure Ségal ne manque pas seulement de soutiens, elle est attaquée en justice par l’Union des musulmans de Trappes (UMT) pour “injures par voie de presse envers un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion déterminée”, après avoir dénoncé dans un article du Monde de l’éducation l’influence néfaste de l’école coranique sur les élèves.

La directrice de l’école primaire Maurice-Thorez de Trappes, Sylvie Mérillon, est également dans le viseur de l’UMT pour avoir déclaré, dans le même article, que ses élèves « reviennent de cette école avec des propos racistes ou sexistes » . Elles seront toutes deux mises en examen avant que l’UMT ne retire sa plainte.

Lorsque Didier Lemaire arrive au lycée de la Plaine-de-Neauphle pour enseigner la philosophie en septembre 2000, Marie-Laure Ségal est déjà partie. Ils se ratent de peu, mais se croisent parfois, de loin. À l’époque, Didier Lemaire se méfie de cette gauche “stalinienne”, très présente au sein du personnel enseignant des banlieues.

Leurs chemins finissent par se croiser vraiment après les attentats de 2015, lorsque ce dernier rejoint l’association Parole à cœur ouvert (Paco), fondée par Marie-Laure Ségal et destinée à favoriser le dialogue entre habitants autour de la question de la radicalisation. L’association se délite rapidement en raison d’une défiance croissante entre membres athées et musulmans.

Décidés à poursuivre leur combat, Ségal et Lemaire fondent l’association Dire et Agir, un « cercle de réflexion et d’action contre l’emprise islamiste » . Début février, en pleine polémique, l’association publie un communiqué faisant très clairement le lien entre le parcours de ces deux enseignants : « Il y a vingt ans déjà, une autre professeure de philosophie, dans le même lycée, avait été poursuivie devant les tribunaux par des représentants des islamistes de Trappes pour avoir dénoncé les mêmes difficultés à enseigner l’esprit critique face au dogmatisme relayé par certains élèves. Rien n’a changé. Pire, l’islamisme se développe. »

Ici, comme dans bien d’autres territoires, tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir. Entre les défaitistes et les optimistes béats, il existe certainement une troisième voie.

Mais au terme d’une longue enquête, Valeurs actuelles ne l’a toujours pas trouvée.

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