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Antoine Buéno : Pourquoi les Gafa sont plus dangereux que la Chine

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Selon l’essayiste, le capitalisme de surveillance venu de la Silicon Valley sera bien plus pérenne – et cauchemardesque- que l’archaïque « techno-totalitarisme » chinois.

Article réservé aux abonnésGafa est l'acronyme des géants du Web que sont Google, Apple, Facebook et Amazon.

Gafa est l’acronyme des géants du Web que sont Google, Apple, Facebook et Amazon.

Par Antoine Buéno. publié le 05/04/2021 L’EXPRESS

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-Il est intéressant de mettre en parallèle les Gafa et la Chine.

Tous deux sont des puissances émergentes autour desquelles le monde est en train de se réorganiser. Gafa et Chine peuvent être considérés comme les deux facettes de la modernité, en particulier de la révolution technologique. Et tous deux constituent les plus grandes menaces actuelles pour la liberté. Les Gafa en créant un système de surveillance ubiquiste destiné à collecter des données personnelles monnayables. La Chine en mettant en place un techno-totalitarisme qu’elle tente d’exporter. 

Tout oppose ces deux modèles : surveillance de firmes privées côté Gafa contre surveillance d’Etat côté chinois ; surveillance internationale contre surveillance nationale ; surveillance à des fins économiques contre surveillance à des fins politiques ; logique horizontale et décentralisée pour les Gafa contre logique verticale et centralisée pour la Chine ; logique de rétribution des plateformes qui offrent des services numériques « gratuits » et logique chinoise de sanction policière. Les Gafa ont créé ce que Shoshana Zuboff appelle le capitalisme de surveillance tandis que la Chine développe sa surveillance par le capitalisme. Pour distinguer les deux, Shoshana Zuboff oppose d’ailleurs le big brother chinois au « big other » des Gafa. Or, de ces deux modèles, le plus à craindre pour l’avenir n’est peut-être pas celui que l’on croit.  LIRE AUSSI >> Nicolas Bouzou: L’Europe, spectatrice impuissante du duel entre la Chine et les Etats-Unis

Le techno-totalitarisme chinois pourrait prospérer dans le monde pour quatre raisons. Premièrement, indépendamment de toute influence chinoise, il peut séduire des régimes déjà autoritaires. Deuxièmement, la Chine veut exporter son modèle et met sa puissance économique au service de cet objectif. Comme au temps de l’URSS, pour les pays en développement, accepter les investissements chinois, c’est accepter un package qui, de manière plus ou moins tacite et à plus ou moins long terme va comprendre un volet politique. Troisièmement, contrôler une technologie comme la 5G ne peux qu’assoir l’hégémonie chinoise dans le monde, donc renforcer le régime, et lui donner des moyens sans précédent d’espionnage et de déstabilisation des autres pays. Enfin, les deux grands déterminants de notre avenir que sont la crise environnementale et la révolution technologique vont toutes deux favoriser des replis identitaires, nationalistes et populistes qui, eux aussi, seraient très tentés par le modèle Chinois.  

En 2100, la Chine aura perdu un tiers de sa population

Mais il existe trois raisons encore plus fortes de ne pas croire à l’avenir du techno-totalitarisme chinois : 

1/ Historiquement, le développement s’est accompagné, partout dans le monde, d’une libéralisation politique. La Chine nous prouve aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’une loi d’airain. Mais rien ne dit que cette résistance au principe dure indéfiniment. Le mouvement de Tien an men a prouvé que, en 1989 au moins, une partie de la société chinoise aspirait à la liberté. Plus récemment, le régime a failli basculer dans le libéralisme avant l’accession au pouvoir de XI Jinping. Et aujourd’hui Hong Kong est un redoutable talon d’Achille démocratique pour la Chine. 

2/ Le pacte totalitaire chinois tient sur la croissance économique. Il s’agit d’un deal liberté contre développement, dictature contre enrichissement. Or, rien ne garantit le maintien de la croissance chinoise aux niveaux observés au cours des dernières décennies. Premièrement, avec le rattrapage, la croissance a toujours tendance à se tasser pour s’aligner sur celle des pays développés. Or, la Chine achève maintenant son processus de rattrapage. De plus, la Chine va être confrontée à deux chocs majeurs qui pourraient lourdement obérer sa croissance. D’abord, un choc environnemental et sanitaire. 98% des Chinois respirent un air non conforme aux recommandations de l’OMS. Les maladies respiratoires sont devenues la première cause de mortalité en Chine. Le second choc majeur auquel la Chine va être confronté est un choc démographique. En 2100, la Chine aura perdu un tiers de sa population, 400 millions de citoyens. Il va être difficile de continuer de croître à un rythme soutenu dans ces conditions. 

3/ Si le techno-totalitarisme Chinois est impressionnant d’efficacité, il est aussi d’une extraordinaire inefficience. Pour mémoire, lorsque l’on évalue l’efficacité de quelque chose, on ne s’intéresse qu’à ses résultats. L’efficience met en relation l’efficacité avec les moyens investis. Or, compte tenu des moyens que réclame le techno-totalitarisme chinois, c’est une usine à gaz. Un Poutine prouve que l’on peut très bien tenir un pays sans le truffer de caméras, ni recourir à des IA dernier cri. Il suffit pour cela de museler toute forme d’opposition et d’organiser des élections ! Entre le régime Russe et le régime chinois, il y a autant de différence qu’entre une Formule 1 et un tank. Le techno-totalitarisme chinois semble moderne parce qu’il s’appuie sur la technologie la plus en pointe, mais son fondement est des plus classiques. C’est un bon vieux totalitarisme vertical et policier comme il en existe depuis le début du XXe siècle. Un régime fondamentalement archaïque et ringard beaucoup trop coûteux et lourd pour avoir vraiment de l’avenir. Contrairement au totalitarisme auquel pourrait conduire le système des Gafa. 

Dictature de la majorité

Un excellent épisode de la série Black Mirror illustre à merveille le type de totalitarisme dans lequel le capitalisme des plateformes numériques peut insidieusement nous faire basculer. Il s’agit de « Chute libre » (« Nosedive » en anglais). L’univers qui y est décrit ressemble beaucoup au nôtre : tout le monde est en permanence scotché sur son téléphone. Mais tout le génie de Black Mirror est d’introduire dans des univers ressemblant au nôtre un élément disruptif qui les fait basculer dans la dystopie. Dans « Chute libre », cet élément est un système de notation interpersonnelle généralisé. En effet, aujourd’hui, nous notons notre chauffeur Uber, notre médecin sur Doctissimo ou notre hôtel sur Tripadvisor. « Chute libre » imagine que, demain, tout le monde pourrait se noter en permanence. On pourrait noter son voisin pour son sourire dans l’ascenseur, son conjoint après une dispute conjugale, son collègue de travail etc. Dans « Chute libre », l’ensemble de ces notes fait fluctuer la côte de popularité de chacun. Et le niveau de vie des gens est fonction de leur côté de popularité puisque les gens mal notés se voient pénalisés par des malus sociaux et économiques. À l’inverse, des avantages ou bonus sont accordés aux individus bien notés.  LIRE AUSSI >> Gafa : la douce illusion du démantèlement 

Le résultat est absolument cauchemardesque. Un totalitarisme parfait car le système impose de se surveiller et se contrôler soi-même en permanence pour ne pas écoper de mauvaises notes. C’est le royaume de l’hypocrisie et de l’intériorisation. La côte de popularité accentue les inégalités préexistantes, en particulier économiques, puisqu’il est plus facile aux personnes les plus aisées et les plus insérées d’être agréables, souriantes et sympathiques. De plus, la surveillance généralisée est d’une efficience imbattable puisque chacun devient le flic de chacun. Via la plateforme, émerge un totalitarisme horizontal qui fait l’économie d’un appareil policier et même d’un Big Brother ! Si ce type de totalitarisme serait véritablement moderne et inédit, son risque est identifié de longue date. Alexis de Tocqueville, décidément l’un des plus grands prospectivistes de tous les temps, l’avait entrevu dans De la démocratie en Amérique. Dès 1835, il pointait le danger d’une dérive de la démocratie vers la « dictature de la majorité » à laquelle chacun devrait se soumettre. C’est ce danger que le capitalisme de surveillance rend aujourd’hui possible.  

Si la technologie menace les libertés, il faut donc sans doute craindre davantage l’usage qu’en font les démocraties que celui qu’en font les dictatures.  Sur le même suje

Antoine Buéno est conseiller prospective et développement durable au Sénat et l’auteur « Futur, notre avenir de A à Z » (Flammarion).   

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