MEMORABILIA

«La Chine veut gagner sans avoir à se battre»

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LE FIGARO , 6 avril 2021.

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ENTRETIEN – Pour le philosophe et diplomate singapourien Kishore Mahbubani , l’Occident doit se préparer à l’accession du pays au rang de première puissance mondiale.

Kishore Mahbubani, qui a notamment présidé le Conseil de sécurité des Nations Unies de Janvier 2001 à mai 2002, est l’auteur du Jour où la Chine va gagner (Éd. Saint-Simon), ouvrage dans lequel il se fait l’avocat de la montée en puissance de la Chine.

LE FIGARO. – Trente ans après l’effondrement de l’URSS assiste-t-on à une nouvelle guerre froide, entre les États-Unis et la Chine?

Kishore MAHBUBANI. – Nous assistons à une compétition géopolitique majeure, pas une guerre froide. Les États-Unis ont réussi à contenir l’Union soviétique très efficacement.

Cette fois-ci, la Chine est l’un des premiers partenaires commerciaux de l’Amérique. Et en même temps la Chine est plus intégrée avec le reste du monde que les États-Unis. C’est l’exact opposé de la guerre froide.

Il s’agit d’une compétition géopolitique classique qui se produit lorsque la première puissance mondiale prend peur et tente de contenir la puissance émergente.

Cela se produit depuis 2500 ans, depuis l’époque d’Athènes et Sparte. Cela n’a rien à voir avec le communisme. Même si la Chine était très démocratique, les États-Unis tenteraient de la rabaisser.

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Existe-t-il un risque de conflit armé?

Il ne faut pas sous-estimer ce danger. Surtout alors que des navires se suivent de très près, notamment en mer de Chine méridionale. Mais la Chine et les États-Unis possèdent des armes nucléaires, cela limite le risque.

L’Amérique a retenu une leçon de la première guerre froide: assurez-vous qu’il n’y aura jamais de conflit nucléaire. Elle ne peut pas se permettre de voir une seule de ses villes détruite par des armes nucléaires.

Vous dites que la volonté de Washington de contenir la Chine est une erreur stratégique. Pourquoi?

Les États-Unis ont lancé une compétition géopolitique contre la Chine sans élaborer au préalable une stratégie cohérente. Ils ont bénéficié d’un siècle de triomphes alors que la Chine a enduré un siècle d’humiliations. Les Chinois sont très prudents et pragmatiques, et très stratégiques dans leur pensée. De leur côté, les Américains se mettent en péril en partant du principe qu’il leur est impossible de perdre puisqu’ils ont gagné toutes les compétitions depuis cent trente ans. Si Teddy Roosevelt était le dirigeant de la Chine aujourd’hui, il prendrait tous les îlots contrôlés par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei.

Vous affirmez que la Chine n’est pas une puissance expansionniste. Son attitude en mer de Chine ne démontre-t-elle pas l’inverse?

Je fais la distinction entre être agressif et être sûr de soi. La Chine deviendra de plus en plus sûre d’elle-même alors qu’elle deviendra plus puissante. Elle n’est pas expansionniste. Je cite Graham Allison, qui dit que les États-Unis voudraient que la Chine soit comme eux. Attention à ce que vous souhaitez! Lorsque les États-Unis sont devenus une grande puissance, dans les années 1890 – la situation équivalente de la Chine aujourd’hui -, la première chose qu’ils ont faite a été de déclarer la guerre à d’autres pays et de saisir des territoires comme les Philippines à l’Espagne. Si Teddy Roosevelt était le dirigeant de la Chine aujourd’hui, il prendrait tous les îlots contrôlés par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei.

La Chine possède la puissance militaire pour le faire. Mais elle ne l’a pas fait. Elle revendique des territoires qui, historiquement, ont été sous son contrôle. Lorsque Xi Jinping a rencontré Barack Obama, il lui a proposé de démilitariser la mer de Chine méridionale. Au lieu de suivre leur intérêt en acceptant, les États-Unis ont augmenté les patrouilles militaires dans la région (en réponse à la prise de contrôle et de la militarisation par Pékin de récifs en mer de Chine, NDLR). Lorsqu’un pays devient plus puissant, il devient plus revendicatif. Toutes les grandes puissances utilisent cette puissance pour défendre leur intérêt national. Mais les Chinois continuent d’appliquer la doctrine de Sun Tzu selon laquelle la pire façon de remporter une guerre est de la mener. Ils créent les conditions pour gagner sans avoir à se battre.

Pourquoi l’Occident semble-t-il impuissant face à ce qui se passe à Hongkong et Taïwan?

Pour le gouvernement chinois, le Xinjiang et Hongkong font partie du territoire chinois et relèvent de ses affaires internes. Si demain la Chine envoie des troupes à Hongkong, pour en prendre le contrôle total, elle peut le faire selon le droit international. Taïwan est un problème plus complexe. On peut éviter une guerre à ce sujet, à condition que Taïwan ne cherche pas à devenir un pays indépendant. Tout dirigeant chinois qui donnerait l’impression d’être faible sur Taïwan commettrait un suicide politique.

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Après avoir mis entre parenthèses la question des droits de l’Homme pour privilégier les relations commerciales avec la Chine, les Occidentaux se réveillent à ce sujet. Est-ce salutaire?

L’intérêt national est plus important que les valeurs lorsqu’il s’agit de politique étrangère. L’Asie et le reste du monde voient le deux poids deux mesures de l’Occident sur la question des droits de l’Homme. Si l’Amérique était si préoccupée par ces questions, pourquoi avoir organisé la visite de Kissinger en 1971 alors que la Chine était en pleine Révolution culturelle? Les Occidentaux confondent faire le bien et se faire du bien. Si vous évoquez les questions de droits de l’Homme publiquement avec les Chinois, votre action est vouée à l’échec. On peut avoir un dialogue en privé.

La Chine peut-elle devenir démocratique?

À long terme, tous les pays atteignent une forme de démocratie. Le gouvernement sait qu’il est comptable de ses actes devant le peuple. Les Chinois ont développé leur propre forme de démocratie pour conserver son soutien.

Si les Chinois pensent qu’ils ont gagné ils commettent une erreur stratégique majeure. Car les États-Unis sont une puissance qu’il ne faut pas sous-estimerKishore Mahbubani

Ce n’est pas ce que disent les nombreux paysans dont la terre est confisquée par des responsables locaux du Parti communiste chinois pour mener des projets immobiliers et qui n’ont aucun recours devant une justice, elle aussi contrôlée par le PCC…

Le test, c’est de voir si les investisseurs internationaux ont confiance dans la stabilité du système et s’ils continuent d’investir en Chine.

Quelle est la plus grande erreur stratégique de la Chine?

Elle s’est aliénée une partie de la communauté des affaires en Occident. Mais elle en a tiré les leçons. Après la crise financière de 2008, Washington a envoyé une délégation à Pékin pour demander à la Chine de ne pas cesser d’acheter des bons du Trésor américains, pour préserver les marchés. Cela avait rendu la Chine arrogante.

La Chine a-t-elle déjà gagné?

Si les Chinois pensent qu’ils ont gagné ils commettent une erreur stratégique majeure. Car les États-Unis sont une puissance qu’il ne faut pas sous-estimer, la seule «hyperpuissance» comme le dit Hubert Védrine. En revanche, pour l’Amérique, il est inconcevable de devenir numéro deux. Elle ne s’y prépare pas.

Pourtant, il faudrait consacrer les dix prochaines années à convaincre la Chine de soutenir l’ordre multilatéral existant. Pour cela il faut davantage lui donner son mot à dire dans des institutions telles que le FMI. Lorsque la Chine deviendra le premier contributeur du FMI, son siège devra être déménagé à Pékin, capitale de la première puissance mondiale.

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L’Europe a-t-elle un rôle à jouer?

L’Europe doit regarder d’où vient la menace principale. Lorsqu’elle venait des chars soviétiques, cela avait un sens de travailler avec les États-Unis.

Aujourd’hui, cette menace n’est ni la Russie, ni la Chine pour l’Europe. C’est l’explosion démographique de l’Afrique.

Il est dans son intérêt de développer l’Afrique pour empêcher une nouvelle vague de migration, qui doperait les partis d’extrême droite. Pour la développer, le meilleur partenaire est la Chine, pas les États-Unis.

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