MEMORABILIA

« Le cannabis quasiment aussi addictif que les opioïdes chez les adolescents »…

ATLANTICO. 6 avril 2021

Une étude de la JAMA Pediatrics montre que contrairement à ce que l’on pourrait croire, le cannabis est aussi addictif que les opioïdes chez les adolescents

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Atlantico : Quel est le pouvoir addictif du cannabis ? Est-ce vraiment une drogue « douce » comme certains le disent ?

Jean Costentin * : Le pouvoir addictif du cannabis est élevé.  Malgré son statut illicite, théoriquement susceptible d’exposer son consommateur à un emprisonnement d’une année ou à une amende de 3.500 €,  sa prohibition est transgressée par plus de 40% de nos concitoyens qui l’ont expérimenté (montrant la facilité d’en obtenir). C’est à partir de cette expérimentation que 20% d’entre eux, passent d’un usage expérimental, ou très erratique, à un usage régulier, correspondant à au moins un « joint » (tabac+ résine de cannabis) ou un « pétard » (la plante elle même/chanvre indien/marijuana/herbe) tous les trois jours ; ce niveau de consommation concerne 1.300.000 Français.  Le principe psychotrope principal du chanvre indien/cannabis, est le tétrahydrocannabinol / THC. Il est, de toutes les drogues connues, la seule à se stocker très durablement dans l’organisme, dans les organes riches en graisses/lipides, dont très particulièrement le cerveau.  

Loin d’être une drogue douce, c’est une drogue très lente. Chez un consommateur au long cours,  à partir du moment où est stoppée toute consommation, si l’on suit chaque jour dans ses urines l’élimination des cannabinoïdes, on constate qu’elle s’étend sur plus de 8 semaines. Fumer un joint tous les 3 jours assure une stimulation, à un niveau significatif, des cibles biologiques de son action cérébrale, les récepteurs CB1 (cannabinoïdes de type1, car il en existe du type 2 au niveau de différents organes périphériques) ; ces récepteurs sont ubiquistes, ce qui signifie qu’on les trouve de façon très diffuse dans la quasi totalité des structures cérébrales, où leur stimulation par le THC développe simultanément de multiples actions. La stimulation des récepteurs CB1 induit, dans une petite structure cérébrale, le noyau accumbens, la libération d’un neuromédiateur, la dopamine, « le neuromédiateur du plaisir », qui stimule à son tour des récepteurs dopaminergiques du type D2. Quand cette stimulation diminue l’individu consomme à nouveau la drogue qui était à l’origine de leur stimulation, pour ne pas éprouver le mal être, l’incomplétude, la tristesse, les troubles de type dépressif associés à l’arrêt de la stimulation des récepteurs D2. Avec le tabac il faut recharger  toutes les heures l’organisme en nicotine, avec le cannabis c’est tous les trois jours qu’il faut le recharger en THC.  

Atlantico : Le fait que le taux de THC a augmenté considérablement ces dernières années peut-il expliquer que les jeunes deviennent « addicts » plus rapidement ? 

Jean Costentin : L’accroissement de la teneur en THC contribue de façon majeure à son pouvoir addictif. L’augmentation de la teneur en THC des cannabis et autres résines/shit en circulation est d’un facteur 6 au cours des 40 dernières années, avec de surcroît des nouveaux modes de consommation qui accroissent la cession du THC à l’organisme (pipe à eau, nébuliseur, détournement des cigarettes électroniques en recourant à « l’huile de cannabis », « dabbing », et bien sûr, nouveaux cannabinoïdes de synthèse avec des puissances décuplées voire centuplée relativement au THC. Des doses / des concentrations plus élevées de THC stimulent plus intensément les récepteurs CB1, libèrent davantage de dopamine dans le noyau accumbens, stimulant plus intensément les récepteurs D2, déplaçant vers le haut le niveau de réglage de la perception du plaisir, créant des besoin de plus en plus importants en matière de dose, de fréquence d’utilisation, et d’adjonction  d’autres drogues, aboutissant à l’escalade des drogues et aux polytoxicomanies, qui sont de plus en plus fréquentes. 

Atlantico : Une étude de la JAMA Pediatrics montre que contrairement à ce que l’on pourrait croire, le cannabis est aussi addictif que les opioïdes chez les adolescents. Comment l’expliquer ?

Jean Costentin : Un article récent de la revue JAMA pediatric (de grande rigueur scientifique) établit que le pouvoir addictif du cannabis est supérieur ou égal à celui des opioïdes et des opiacés chez les adolescents. Les cibles biologiques visées par les opiacés et opioïdes sont les récepteurs de type mu / mu comme morphine,  mais l’expression finale commune est comme pour le cannabis la libération de dopamine et la stimulation des récepteurs D2. Les effets des morphiniques sont beaucoup plus brefs (quelques heures) que ceux du cannabis, et la disponibilité, raréfiée par le prix, contraint à espacer les administrations, créant l’alternance On / Off, qui pourrait expliquer cette différence d’avec le THC. Cependant  la dépendance physique des morphiniques, qui est à l’origine de troubles physiques lors de l’abstinence, (troubles  qui sont moins apparents avec le THC à très longue durée d’action) est un élément de l’addiction que l’on considérait comme très important, s’ajoutant à la dépendance psychique commun à toutes les drogues. Cependant le pouvoir d’accrochage/addictif  de la nicotine ou de la cocaïne qui sont considérables s’observent en l’absence d’une dépendance physique.

Cette publication rebat en partie les cartes des poids relatifs des dépendances psychiques et physiques dans la puissance addictive des drogues. C’est aussi en cela que cette publication est très intéressante. Elle constitue un argument de plus contre la légalisation du cannabis qu’une mission  parlementaire essaie à toute force de promouvoir, s’abritant les résultats minables d’une « consultation citoyenne » interrogeant des citoyens désinformés, et préoccupés par d’autres sujets en cette période de pandémie dramatique. On approche des 100.000 morts, presque autant que les 130.000 décès annuels  provoqués par le tabac et l’alcool.  

  • Jean Costentin est membre des Académies Nationales de Médecine et de Pharmacie. Professeur en pharmacologie à la faculté de Rouen, il dirige une unité de recherche de neuropsychopharmacologie associée au CNRS. Président du Centre National de prévention, d’études et de recherches en toxicomanie, il a publié en 2006 Halte au cannabis !, destiné au grand public.

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