MEMORABILIA

En Turquie, bruits de bottes et remobilisation

LETTRE TURQUE. Un début de fronde au sein de l’armée a été maté par le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui se méfie toujours autant du pouvoir des militaires.

Par Guillaume Perrier. Publié le 08/04/2021 LE POINT

La publication d’une lettre, dimanche dernier, signée par 104 amiraux à la retraite de la marine turque a retenti comme un coup de semonce.

Dès le lendemain, dix d’entre eux, soupçonnés d’en être les instigateurs, ont été placés en garde à vue. « Cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression », c’est « un coup d’État politique », a tonné le président turc Recep Tayyip Erdogan. D’ailleurs, fait-il remarquer, « chaque attaque contre la démocratie en Turquie a été précédée de telles déclarations ».

Et, de nouveau, le palais bruit de rumeurs, de soupçons de conspirations. Dans un pays qui a connu tant de complots et d’interventions de l’armée dans son histoire récente, une telle mise en garde n’est jamais anodine.

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Erdogan se souvient sans doute du mémorandum sur le fondamentalisme, publié par le chef d’état-major Yasar Büyükanit sur le site des forces armées, tard dans la nuit, le 27 avril 2007. Il était alors Premier ministre et devait affronter une armée hostile, pesant de tout son poids sur les institutions civiles, mobilisant plusieurs millions de manifestants dans les rues pour défendre « la laïcité », à quelques semaines des élections. On parlait alors en Turquie d’un « coup d’État électronique ».

À quatre reprises dans son histoire moderne, en 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie a vu le pouvoir civil être renversé par l’armée. Chaque génération a connu son traumatisme. Erdogan avait 6 ans en 1960, lors du coup de force mené par des officiers contre le Premier ministre Adnan Menderes, et il se souvient d’avoir vu son père pleurer. Il en avait 26 en 1980, lorsque la junte de Kenan Evren imposa son ordre brutal sur le pays, emprisonna des centaines de milliers de personnes. Et il en avait 43 en 1997, lorsque, jeune et charismatique maire d’Istanbul, il était l’étoile montante du parti islamiste Refah tandis que son leader historique, Necmettin Erbakan, était Premier ministre. Une simple menace d’intervention avait eu raison du gouvernement de coalition. Dans la foulée, Erdogan avait été condamné, déchu de son mandat et incarcéré pendant quatre mois, privé de vie politique pendant cinq ans.

Factions au sein de l’armée

Après l’arrivée au pouvoir de l’AKP et d’Erdogan, au début des années 2000, on pensait cette pratique des coups d’État révolue. L’armée était « rentrée dans ses casernes » et elle se soumettait au pouvoir élu. La menace de putsch devenait une arme à double tranchant, facile à retourner contre son adversaire. Des projets furent déjoués, des centaines d’officiers jugés puis finalement relaxés.

Mais, s’ils ont perdu depuis longtemps toute légitimité et toute forme de soutien aux yeux de la population, les bruits de bottes n’ont pas disparu du champ politique turc. La confirmation a été apportée le 15 juillet 2016, quand des militaires factieux ont attaqué Ankara et Istanbul pour renverser l’ordre constitutionnel. Cette fois, ils ne représentaient pas la majorité de l’armée, contrairement aux précédents. Ils étaient le signe de profonds conflits au sein d’un appareil d’État désormais dominé par Erdogan.

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C’est encore le principal enseignement que l’on peut tirer à la lecture de la lettre des 104 amiraux contestataires. Ceux-ci appartiennent pour une partie d’entre eux à la mouvance kémaliste-souverainiste, un courant très anti-islamiste, plutôt anti-Otan et « eurasiste » qui s’est rallié au pouvoir depuis 2016 pour soutenir la politique étrangère d’Erdogan. 

Parmi les dix officiers arrêtés figure Cem Gürdeniz, qui a forgé la stratégie de la « patrie bleue », celle qui a guidé les navires turcs en Méditerranée ces derniers mois. Les amiraux avertissent Erdogan du danger, selon eux, pour la sécurité de la Turquie de remettre en question la convention de Montreux, signée en 1936 et qui régit le passage des détroits turcs. Le projet de canal voulu par Erdogan à Istanbul bouleverserait les équilibres géopolitiques et pourrait entraîner une course à la militarisation dans la région.

Mais, de l’épreuve de 2016 comme des précédentes, le « Reis » est ressorti revigoré. Dès le lendemain matin de la reprise en main, cette tentative avortée fut qualifiée par le président de « cadeau de Dieu ». Dans ses discours, il se pose régulièrement en victime de l’oppression des putschistes, les mêmes qui ont eu raison de son ami Mohamed Morsi, le Frère musulman égyptien.

Et la simple menace des militaires suffit encore aujourd’hui pour resserrer son pouvoir et renforcer sa légitimité. Plus de 500 organisations civiles, associations, syndicats, se sont mobilisées mardi pour réaffirmer leur rejet de toute interférence des militaires dans le jeu politique. Et du message des amiraux on retient surtout la forme, unanimement condamnée, plutôt que le fond.

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