MEMORABILIA

« Guerre froide, moindre mal ». Philippe Gélie.

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Lettre internationale du jeudi 8 avril. Par Philippe Gélie. LE FIGARO
 -Je vous propose cette semaine une amorce de réflexion sur un thème qui promet de dominer l’analyse des rapports de force internationaux durant les décennies à venir – un débat que nous serons donc très loin de pouvoir conclure ici: tout à leur compétition géostratégique, les États-Unis et la Chine, entraînant le reste du monde avec eux, sont-ils entrés dans une nouvelle guerre froide, pour le meilleur ou pour le pire ?

 
Le porte-avions chinois Liaoning passe au large d’Okinawa (Japon) en route pour le Pacifique, le 4 avril 2021. Defense Ministry of Japan / REUTERS 



Des blocs se reforment. 
C’est assez clair de part et d’autre. L’Administration Biden veut formaliser une «alliance des démocraties» pour faire pièce aux régimes autoritaires qui prétendent affirmer la supériorité de leur modèle. Il n’est pas anodin que la première réunion multilatérale convoquée par le nouveau chef de la Maison-Blanche à la mi-mars fût celle du «Quad», un forum informel associant aux États-Unis l’Inde, l’Australie et le Japon.

À la confrontation directe choisie par Donald Trump, le démocrate de la vieille école cherche à substituer une stratégie d’endiguement: il a commencé par des manœuvres d’encerclement dans la zone Indo-Pacifique, avant de mobiliser l’Europe via l’UE et l’Otan.

En face, la Chine est engagée de longue date dans une diplomatie expansionniste à travers ses «routes de la soie» et l’accaparement d’infrastructures stratégiques, de l’Asie à l’Europe en passant par l’Afrique. Sa tactique est désormais bien connue: prendre appui sur des maillons relativement faibles (les Balkans occidentaux négligés par l’Europe, la Grèce ou l’Italie au plus fort de la crise financière) et «faire peser sa puissance et sa richesse immenses sur des États plus petits et isolés: plus l’asymétrie est grande, mieux c’est», expliquent dans la revue Foreign Policy l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères Thomas de Maizière et l’ancien secrétaire d’État adjoint chargé de l’Europe, Wes Mitchell.

Nouvel axe
S’y ajoute, depuis le changement de président à Washington, l’esquisse de nouvelles alliances censées répondre au choc des modèles politiques. Entre la Chine et la Russie d’abord: fin mars la visite du chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, s’est conclue par une déclaration commune dans laquelle Pékin et Moscou affirment que le modèle occidental (démocratie, état de droit, protection des droits humains) «ne reflète pas la volonté de la communauté internationale».
Sans qu’il s’agisse d’un pacte formel, les liens économiques se resserrent, les manœuvres militaires communes se multiplient et un projet de station de recherche spatiale sur la Lune doit même voir le jour.

À lire aussi : L’axe Pékin-Moscou va-t-il se renforcer ?

Avec l’Iran ensuite:
début avril, un accord de partenariat stratégique sur 25 ans a été signé entre Pékin et Téhéran, qui change la donne en Asie, estime l’Asia Times. Il prévoit notamment de porter les échanges entre les deux pays à 600 milliards de dollars en dix ans, contre à peine 16 milliards $ aujourd’hui. 

La Turquie ou l’Arabie saoudite figurent aussi sur la liste des alliés potentiels auxquels le régime chinois fait la cour. Qui se ressemble – peu ou prou – s’assemble.

Myopie européenne:
L’effort de la Maison-Blanche pour «coaliser les démocraties» ne va pourtant pas de soi. Malgré l’agressivité de Pékin, de nombreux gouvernements occidentaux restent alléchés par les promesses du marché ou des investissements chinois.
Position difficilement tenable à terme, comme l’a illustré l’accord d’investissement passé entre l’UE et la Chine au début de l’année. Censé affirmer l’indépendance européenne envers l’Administration Biden, le voilà mort-né depuis que le bloc s’est joint aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni pour sanctionner des responsables de la répression contre les Ouïgours.
La riposte de Pékin vise notamment des élus au Parlement européen, dont le feu vert est requis pour son entrée en vigueur…

À lire aussi : Les Européens ont un rôle à jouer dans la prévention d’un conflit dans le détroit de Taïwan

Course aux armements:
Il est important de souligner que le vrai risque pointé par les experts de la Chine n’est pas celui d’une guerre froide, mais bien d’une guerre chaude.

L’ambition affichée par Pékin de mettre la main sur Taïwan, par la force si nécessaire, constitue la principale menace d’affrontement direct entre les deux puissances, qui se livrent déjà à une course aux armements, notamment en mer de Chine et dans le Pacifique.

À cette aune, le schéma d’une nouvelle guerre froide peut être considéré comme un moindre mal. On en voit les ingrédients: un affrontement idéologique, une compétition acharnée pour la suprématie mondiale, une stratégie diplomatique de renforcement des blocs, sans oublier une kyrielle de conflits périphériques (IndeBirmanieCorée du Nordmer de Chine…). Les pions sont en place pour une partie à hauts risques.

 

Les pensées de Xi Jinping sont désormais inscrites dans la Constitution chinoise, au même titre que le Petit Livre Rouge de Mao. GREG BAKER / AFP 

Trois points faibles. 
Les stratèges américains commencent même à chercher «l’arme fatale» qui leur permettrait de gagner cette «seconde guerre froide», à l’instar de la première.

Bret Stephens, l’une des plumes conservatrices du New York Times, suggère ainsi que l’empire de Xi Jinping, comme l’URSS après 70 ans d’existence, a plus de chances de s’écrouler de lui-même que d’être vaincu de l’extérieur.

Selon lui, les États-Unis peuvent tenter d’exploiter trois points faibles du géant chinois: son nationalisme expansionniste, qui ne peut manquer de rebuter ses voisins; le culte de la personnalité imposé par Xi, car «plus un seul homme a de pouvoir, plus l’ensemble du régime est vulnérable à ses erreurs de jugement»; enfin la répression des mouvements spirituels et religieux, parce qu’«aucun gouvernement dans l’histoire n’a jamais pu contrôler la conscience morale»de ses citoyens.

Ce qui ne dispense pas, ajoute Stephens, «de bâtir des alliances, d’exercer une pression économique et de préserver une puissante dissuasion militaire».

Téléphone rouge. 
Les échanges commerciaux mis à part, la situation est donc aussi périlleuse qu’au début de la guerre froide avec le bloc soviétique, quand chaque étincelle risquait de provoquer un embrasement général – du blocus de Berlin à la crise des missiles sur Cuba.

À l’image du téléphone rouge alors instauré entre Kennedy et Khrouchtchev, il devient urgent que les deux mastodontes encadrent leur compétition stratégique en établissant des canaux de dialogue et des mécanismes de contrôle permettant d’éviter un conflit «accidentel».

C’est la recommandation très clairvoyante de l’ancien premier ministre australien, Kevin Rudd, dans la revue Foreign Affairs.

S’ils y échouent, poursuivant sur leur trajectoire de collision, chacun en ce monde devra bientôt choisir son camp.


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