MEMORABILIA

Philippe de Villiers : « Macron n’est pas à la hauteur de sa fonction »

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ENTRETIEN. Dans son nouvel essai, « Le Jour d’après » (Albin Michel), Philippe de Villiers part en guerre contre les Gafa… et Emmanuel Macron.

Propos recueillis par Jérôme Cordelier. Publié le 07/04/2021 LE POINT

Cet homme est-il un Janus bifrons ? Philippe de Villiers est un entrepreneur visionnaire, audacieux, progressiste, qui a impulsé l’idée du Vendée Globe et qui, surtout, en quarante ans, a fait du Puy du Fou, né d’une rêverie solitaire au cœur du bocage vendéen, l’un des parcs les plus attractifs d’Europe, tremplin économique pour une région, et bien au-delà – un  Puy du Fou espagnol vient d’ouvrir, après d’autres, à Tolède .

Mais Philippe de Villiers est aussi un combattant réactionnaire – et fier de l’être ! – arc-bouté sur ses valeurs, nostalgique d’un pays puissant et glorieux, claquemuré pour certains dans une histoire de France sépia. Descendu des estrades politiques, il enchaîne les best-sellers pour donner des coups de boutoir à une modernité qui sonnerait le glas de notre civilisation. « Je suis un sonneur de tocsin », lance Philippe de Villiers depuis sa – modeste – thébaïde des Herbiers.

Avec style et brio, décochant des flèches cinglantes, le Vendéen charge à la hussarde contre les géants du numérique, ces Gafa qui, d’après lui, se sont saisis du Covid-19 comme d’une « fenêtre d’opportunité » pour accélérer le « big reset », la « grande réinitialisation du monde ». Nous sommes en guerre contre le virus ? Ce sera pire « le jour d’après », annonce le prophète.

Ainsi s’intitule son ouvrage, qui sort chez Albin Michel avec un bandeau alléchant : « Ce que je ne savais pas… et vous non plus. » Complotiste ? « Pas du tout », récuse l’auteur dans l’entretien qu’il nous a accordé.

Nouvelle guerre des mondes. C’est violent, saignant, outrancier, mais efficace et, il faut le dire, savoureux : le fougueux septuagénaire en a à remontrer aux jeunes polémistes qui se noient dans la jacasserie. On ne baguenaude pas sur un champ de bataille : voilà notre bretteur qui n’hésite pas – scène d’anthologie – à dévoiler un dîner privé avec les Macron, y compris les dissensions au sein du couple présidentiel. 

Parce que l’hôte de l’Élysée, « young leader » de Davos, au nom d’un postmodernisme enfantin, selon l’auteur, est au service de l’ennemi. « Ce pays est trop vieux pour lui, grince Philippe de Villiers à peine la table quittée. Pas assez digital, pas assez mobile, trop classique, trop provincial. Il veut le refaire, le réformer, il y tient, ce sera au forceps. C’est son reset à lui et son cancel intime. Il est d’un autre monde, le monde à venir, le monde numérique. » La nouvelle guerre des mondes a commencé.

Conflit de générations. Devant son téléviseur, pendant l’allocution du président Macron, le 31 mars. « Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de sa fonction […], il ne sait pas que l’Histoire est tragique. » 

Le Point : Nous vivons, écrivez-vous, « le naufrage d’une société ». Et pourquoi pas une nouvelle renaissance ?

Philippe de Villiers : C’est un effondrement de civilisation qui a été accéléré par le Covid. Nos gouvernants ressemblent à un chirurgien qui convoquerait son patient pour lui ouvrir le ventre une troisième fois. Nous subissons un « juin 1940 sanitaire ». Nous sommes le seul pays du Conseil de sécurité de l’ONU qui n’a pas trouvé son vaccin. La start-up nation est en Ehpad, sous perfusion. Nous avons déchiré les tissus de la France industrieuse et Emmanuel Macron a laissé s’installer un mur invisible entre la société française et une contre-société vindicative. Je lui avais dit : « Le prochain président sera jugé non pas sur ce qu’il aura changé mais sur ce qu’il aura sauvé, c’est-à-dire les murs porteurs. » Or, aujourd’hui, les murs porteurs – l’autorité, la liberté, l’identité, la souveraineté – se sont écroulés. Le décolonialisme, la cancel culture, le racialisme, l’indigénisme désignent un phénomène qu’il faut oser qualifier : c’est la colonisation de la France. Une colonisation de peuplement avec un différentiel démographique défavorable. Une colonisation de conquête : déjà 200 à 300 territoires sur notre sol ne sont plus français. Et une colonisation des esprits : les assaillants veulent obtenir la récusation de l’héritage par les héritiers. Et les assaillis – nos élites – ne croient plus que la France vaut encore la peine d’être défendue comme figure de l’Histoire et communauté de destin. Ils parlent de la laïcité, de la république, jamais de la France.

Êtes-vous déclinologue ?

Non, car rien n’est irréversible. Mais je constate un véritable renversement de civilisation. Nous entrons dans un monde où l’on sacrifie la jeunesse, la transmission au nom du tout-sanitaire, où l’on sacrifie la société de voisinage au nom du tout-numérique et où l’on dénature l’espèce humaine au nom du posthumanisme. Avec la pandémie, la classe dirigeante a goûté au contrôle total et les géants du numérique veulent en finir avec tout ce qui entrave la digitalisation, en priorité l’économie traditionnelle de proximité, c’est-à-dire les métiers de la main et du cœur. Le programme est annoncé noir sur blanc dans le manifeste de Davos, intitulé Covid-19 : la grande réinitialisation, où il est écrit : « Beaucoup d’entre nous se demandent quand les choses reviendront à la normale. La réponse est : jamais ! » Ce livre, paru le 2 juin 2020, perçoit la pandémie comme « une fenêtre d’opportunité pour réinitialiser notre monde », c’est-à-dire livrer notre for intime aux algorithmes. C’est l’équivalent du Manifeste du Parti communiste de 1848.

Comment l’entrepreneur audacieux que vous êtes observe-t-il le politique nostalgique et réactionnaire que vous êtes aussi ?

La nostalgie créatrice assure les plus belles fécondités tant en entreprise que dans la vie publique. L’audace entrepreneuriale du Puy du Fou et du Vendée Globe tient justement à leur puissance de fulgurances entraperçues. Ce sont des cercles d’harmonie que le politique rêve de cultiver à grande échelle en refusant les abandons du mémoricide français. Je suis nostalgique de la France des Trente Glorieuses, où il y avait encore un État, une sociabilité et où on ne se sentait pas étranger chez soi.

Pourquoi défendez-vous un discours d’assiégé ?

Ce n’est pas le bon mot. Je vous parle de « colonisation », car c’est la réalité que nous avons sous les yeux.

  Observez le jeu d’Assa Traoré , elle a converti tout une gauche à la lutte des races. Nous sommes envahis par des gens qui veulent détruire notre trésor national et nous « coloniser » pour mieux nous… « décoloniser ». Toute ma vie, j’ai été un lanceur d’alerte (souvent trop en avance) : le premier à prononcer le mot « souverainisme », à dénoncer le libre-échangisme mondial, à sauver les abeilles des engrais chimiques, à pointer du doigt l’adhésion de la Turquie à l’Europe, à anticiper l’islamisation de la France avec mon livre Les Mosquées de Roissy. Regardez, aujourd’hui, ce qui se passe avec la grande mosquée de Strasbourg. Le muezzin arrive…

À vous lire, le virus nous précipite dans les bras du nouveau capitalisme planétaire des Gafa, dont Emmanuel Macron serait l’agent zélé. Vous cédez à la mode complotiste ?

Je ne crois pas au complot. Il y a juste la feuille de route des grands rentiers du Web. Je ne dis pas que le virus a été inventé, mais qu’il a été accueilli par la Big Tech comme une « fenêtre d’opportunité », selon le mot du patron de Davos.

Ils imposent aux États une suzeraineté à partir de leurs cyber-fiefs. Avec une théophanie numérique, une religion, une conception du monde, qui entend imposer aux entreprises une « charte éthique » mettant en pratique la « cancel culture », au nom des minorités et du climat. Ils installent ce qu’ils appellent eux-mêmes un « capitalisme de surveillance », avec de nouveaux maîtres, de nouveaux sujets, les serfs de la glèbe numérique, et une nouvelle manière de vivre : la société distanciée.

Heureux. Balade à vélo dans le bocage vendéen, le 1 er avril. Depuis « Le moment est venu de dire ce que j’ai vu », en 2015, Philippe de Villiers enchaîne les best-sellers.

Et Emmanuel Macron est au service du projet ?

Il en est le ludion utile. Je retrouve les trois jeunes hommes qui virevoltent en lui. Le joueur du Touquet, qui prend son risque au casino et croit que la société est un jeu de dominos. Le jeune acteur d’Amiens, imprégné de la phrase de Jouvet « Le théâtre, c’est le verbe », qui croit que le verbe suffit à l’action – et qui n’incarne pas. Et il y a enfin le « young global leader » du Forum mondial, qui se sent plus proche des « people from anywhere » que des « somewhere ». « T’as voulu voir Vesoul et on a vu Davos… »

Emmanuel Macron a toujours été aux côtés du Puy du Fou. Pourquoi lui planter des coups de poignard dans le dos ?

Cette expression ne correspond pas du tout à l’esprit de mon livre. Et ce serait faire offense à Emmanuel Macron que de le soupçonner d’acheter le silence de ses hôtes. Tout le monde sait bien qu’Emmanuel Macron et moi n’avons pas les mêmes idées.

À de nombreuses reprises, j’ai discuté avec lui et j’ai compris qu’il était profondément multiculturaliste. Quand il nous a parlé du « privilège blanc », je me suis dit : « C’est foutu. » Quand on est un homme politique, qui plus est un chef d’État, on s’expose à vivre l’amitié dans la vérité. Mais il y a un moment où la vérité devient trop cruelle : Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de sa fonction, il n’habite pas le corps du roi ; comme Giscard, il ne sait pas que l’Histoire est tragique.

Pris dans une logorrhée euphorisante, il ne s’aperçoit pas que les Français ne le croient plus. On lui reproche de concentrer le pouvoir : c’est faux ! Pour la pandémie, il a transmis les pleins pouvoirs au biopouvoir, le maréchal Delfraissy ; pour le climat, il a cédé au hasard : le tirage au sort ; pour le vaccin, il a laissé la haute main aux commissaires de Bruxelles ; et pour ses réformes, il s’est soumis à l’État profond en nommant, comme fers de lance des « sous-préfets à la relance ». Incroyable !

Vous dévoilez un dîner privé à l’Élysée avec les Macron . Pas très correct…

C’est drôle : les journalistes passent leur temps à raconter des dîners privés secrets auxquels ils n’ont jamais participé, et voilà qu’ils s’offusquent que j’en raconte un auquel j’ai vraiment participé et qui n’était ni privé ni secret. Quand je suis invité à l’Élysée, je n’ai pas l’habitude de m’y rendre avec une cagoule sur la tête. Ce dîner du 4 mars 2019 fut pour moi un dévoilement : j’ai compris qu’Emmanuel Macron ne prenait pas la mesure de la gravité de la situation, alors que notre pays roule vers l’abîme.

À sa place, que feriez-vous ?

Je me battrais d’abord pour la reconquête de la souveraineté externe. La France se laisse attirer par les vertiges d’une Amérique qui nous inflige les fruits de sa décadence. Nous pouvons redevenir une grande puissance, en faisant un « Bruxellit », une Europe des nations, avec l’Angleterre, la Russie…

Il nous faut aussi recouvrer notre souveraineté interne, en imposant sur notre territoire une francisation de notre art de vivre, en affirmant tout simplement qu’en France on a des clochers, pas des minarets, que l’on peut changer de religion et serrer la main des femmes, que l’on ne porte pas de tenue vestimentaire du VIIe siècle.

Pour devenir français, les musulmans doivent changer leur rapport avec le Coran, ce que beaucoup sont prêts à faire, accepter de se défaire de la tutelle des pays d’origine et apprendre à aimer leur patrie adoptive. De notre côté, donnons-leur envie de nous ressembler ! Et pas seulement en martelant les valeurs de la République, ils s’en moquent : on n’arrête pas une lame de feu avec un Code de la route mais avec une romance, une épopée. Proposons-leur notre feu sacré, en redonnant vigueur à l’imaginaire collectif que nous avons perdu.

Comment remédier au déclin économique ?

Le Covid et le succès des start-up montrent que « small is beautiful ». L’agilité des nations compense les effets de taille : voyez comment Israël a développé la vaccination. Pareil pour les entreprises : aujourd’hui, le capital est remplacé par la matière grise. Nous sommes entrés dans un monde inédit où peuvent s’allier l’infiniment petit et l’infiniment puissant. Nous avons un trésor en France : nos PME. Pourquoi croyez-vous que les Chinois font appel au Puy du Fou plutôt qu’à Disneyland ou au Cirque du Soleil ? On dit que la France est trop petite pour l’Europe ; moi, je pense que l’Europe est trop petite pour la France.

Vous qui êtes intuitif, ne pensez-vous pas que les Français sont d’ores et déjà fatigués d’une répétition du duel Macron – Le Pen ?

Marine Le Pen se chiraquise doucement. Je pense que ce duel n’aura pas lieu. Emmanuel Macron n’est pas sûr de se représenter. On ne peut pas enfermer pendant un an un peuple sans payer l’addition : la décongélation à venir produira des avalanches. La course des petits chevaux est donc prématurée. Pour l’instant, la seule question qui vaille tient à l’enjeu de cette présidentielle : va-t-on fabriquer des Français de désir ou entretenir des plantes d’hébétude qui promènent leurs étourdissements dans l’air du temps ?

Avant. Au Puy du Fou avec Emmanuel Macron, le 19 août 2016. Onze jours plus tard, le ministre de l’Économie quittera le gouvernement Valls…

Pourriez-vous défendre un tel programme ?

Si j’étais candidat , on ne comprendrait pas ce que j’ai à dire car il n’y a pas encore de prise de conscience du grand déclassement. La défrancisation galopante exigerait une politique de civilisation…

On a fait du peuple français un peuple légume, sous serre close. Si l’on veut sauver la France, il faut une politique d’assimilation et non pas d’intégration, à savoir donner à ceux qui nous regardent, qui vivent chez nous, l’envie de nous ressembler, leur transmettre le désir d’adopter notre histoire, notre art de vivre, notre langue. Je ne serai pas candidat, mais je compte peser dans le débat ; ma parole n’est pas encore celle d’un vieillard dans une Marpa [maison d’accueil rural pour personnes âgées].

Votre frère Pierre pourrait-il être un recours ?

Pierre est un grand soldat. Si on lui avait confié la logistique de la vaccination, il y a longtemps qu’il nous aurait sortis du pétrin. Mais il n’a aucune envie d’aller dans la pétaudière…

Dans le livre qu’il publie ces jours-ci,  Édouard Philippe s’amuse que l’arrière-petit-fils de docker qu’il est se fasse traiter d’aristocrate du pouvoir par le vicomte que vous êtes…

Je lui ai simplement dit qu’il faisait partie des élites technocratiques, loin du peuple. La conversation a été rude, l’homme est intelligent, pas désagréable. À moi aussi, mes tendresses d’antan : l’impôt du sang, depuis la Lorraine, au service de la France. Je suis petit-fils de soldats tombés au champ d’honneur ; je suis pour l’alliance du docker et du serment de 1914, donc je lui tends la main. C’est ça la France. Cela étant, j’ai l’impression que l’arrière-petit-fils de docker s’est mis en embuscade sur le port, derrière les grues, au cas où le chef de chantier Macron serait poussé dans le radoub.  Édouard Philippe est l’homme des Gilets jaunes et le disciple d’Alain Juppé, qui nous a vanté les mérites de « l’identité heureuse », c’est son drame.

Vous ne résistez pas à une formule cinglante, c’est votre drame à vous ?

Il y a pire drame que celui-là. D’ailleurs, à chacun le sien : moi, c’est plutôt le coup de griffe à Édouard Philippe et lui plutôt le coup d’épaule à son bienfaiteur, Macron. C’est un drame délicieux d’être francophone ! Regardez comme la novlangue d’En marche nous plonge dans la somnolence.

J’ai connu l’époque des Peyrefitte, Guichard, Mitterrand, Deniau, où la littérature armait les fleurets mouchetés de la politique. Je ne suis pas encore gagné à l’écriture inclusive, j’en demande pardon aux jeunes talents de la start-up nation.

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