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Djibouti : ce micro-Etat que les grandes puissances s’arrachent …

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Ismaïl Omar Guelleh brigue un 5ème mandat dans une présidentielle sans suspense, une « stabilité » opportune pour les pays étrangers installés militairement dans cet Etat clef pour la sécurité et le commerce mondiaux.

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Le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, devant l'Assemblée générale des Nations Unies, à New York le 30 septembre 2015

Le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, à New York le 30 septembre 2015

Charlotte Lalanne publié le 09/04/2021 L’EXPRESS

-Promis, juré, Ismaïl Omar Guelleh quitterait son trône en 2016… disait-il cinq ans plus tôt. Las, à 73 ans, le président djiboutien brigue, ce 9 avril, un cinquième mandat, après 22 ans à la tête de cet État confetti d’un million d’habitants, devenu un hub stratégique convoité par les puissances étrangères.

Djibouti bénéficie en effet d’un emplacement unique : il est situé face au détroit de Bab-al-Mandeb, par où transite 40 % du trafic maritime mondial, dont 6,2 millions de barils de pétrole brut par jour (selon les chiffres 2018 de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques). Et représente à la fois une vigie idéale pour observer la péninsule arabique, à quelques kilomètres de là, et une porte d’entrée dans la Corne de l’Afrique. 

De cette position privilégiée, Ismaïl Omar Guelleh, dit IOG, a fait un business. Plusieurs grandes armées étrangères ont installé sur son territoire une base militaire. La rente, estimée à 170 millions de dollars annuels, représente environ 10% du PIB national. Surtout, elle constitue une assurance-vie pour ce dirigeant autoritaire que les États-Unis, la France ou la Chine – parmi les présents – se gardent bien de critiquer.

A l’image des précédentes, cette élection laisse peu de place au doute et le résultat ne devrait pas susciter de réactions indignées. « C’est le deal  » explique Sonia le Gouriellec, maître de conférences à l’Université catholique de Lille, spécialiste de la Corne de l’Afrique. « D’ailleurs, IOG a été reçu à Paris avec les honneurs en février dernier, alors qu’il était en campagne, ce que certains ont vu comme un adoubement. » 

Le mythe d’un Etat menacé 

Comment ce micro-Etat de 23 000 km2, plus petit que la Bretagne, s’est-il rendu aussi indispensable ? Il y a 50 ans encore, le Général de Gaulle ne donnait pourtant pas cher de la peau de Djibouti indépendant, dernière colonie à avoir rompu ses liens avec la « mère-patrie » tricolore en 1977. L’écrivain Romain Gary prédisait, lui, la catastrophe. « Le départ des Français de Djibouti ? Ça ferait trente mille morts après l’entrée des Ethiopiens ou des Somaliens et autant sans l’aide de personne… » écrit-il en 1971 dans Les trésors de la mer Rouge. « Dès sa naissance, le pays a été menacé, dépeint comme un État né pour mourir, explique Sonia le Gouriellec, auteure de Djibouti, la diplomatie de géant d’un petit Etat(Presses Universitaires du Septentrion, 2020).

Ce mythe fondateur de l’Etat djiboutien est l’une des clefs pour comprendre pourquoi il a ouvert ses portes à autant de puissances extérieures. » Lesquelles ont rapidement pris des options stratégiques, mues par des intérêts divers. 

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Elles ont bien sûr été attirées par la situation géographique de Djibouti, double porte vers l’Océan Indien et la Mer Rouge, autoroute maritime commerciale qui mène à la Méditerranée et donc aux marchés européens via le canal de Suez, dont le récent blocage a coûté des milliards à l’économie.

Mais la chronologie des installations étrangères sur ce petit bout de terre aride raconte bien d’autres enjeux. Sécuritaires d’abord : au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis implantent à Djibouti une base militaire qui deviendra le point d’appui de leurs opérations au Moyen-Orient, notamment de la traque d’Oussama ben Laden, dont la famille est originaire du Yémen voisin. Le camp Lemonnier demeure aujourd’hui la seule base permanente américaine en Afrique, avec 4000 hommes, loin devant les 1450 soldats français, présents en vertu d’un accord de défense signé dès l’indépendance. A partir de 2008, l’émergence de la piraterie dans le golfe d’Aden va attirer d’autres troupes : l’Union européenne lance l’opération « Atalante » et installe son quartier général à Djibouti, où le Japon – dont plusieurs bâtiments ont subi des actes de piraterie – s’ancre à son tour, en 2011.  

La Corne de L’Afrique, carrefour commercial et géostratégiqueL’Express

Commerce, contre-terrorisme et lutte contre la piraterie

« Le commerce des bases » tourne à plein, et Ismaïl Omar Guelleh n’hésite pas à faire jouer la concurrence. En 2014, par exemple, quand, pour obtenir un meilleur loyer de l’armée américaine, il menace Washington de faire entrer l’Ours russe – qui a, depuis, jeté son dévolu sur le Soudan – dans la bergerie. L’année suivante, lors de sa visite, le secrétaire d’Etat John Kerry semblait également avoir cimenté le partenariat privilégié avec Djibouti en écartant la Chine, rapporte Sonia le Gouriellec. 

Raté ! Deux ans plus tard, IOG accueille Pékin les bras ouverts. Combien de soldats y sont stationnés ? Difficile à savoir. Une chose semble certaine, la Chine est là pour longtemps. Car cette base sert les ambitions économiques de l’Empire du milieu, dont le méga projet des nouvelles routes de la soie – comprenant notamment des liaisons maritimes et des voies ferroviaires – passe par la Corne de l’Afrique. « Contrairement à la France, la Chine pense la région dans sa globalité, décrypte Sonia le Gouriellec ; d’où sa construction d’un chemin de fer entre Djibouti et l’Éthiopie, l’idée étant d’exporter des bien construits en Ethiopie par les ports djiboutiens. Et sa volonté de protéger ses intérêts économiques par des infrastructures sécuritaires. »  Sur le même sujet

De fait, l’influence de Pékin grandit à vue d’oeil à Djibouti, comme le prouve son emprise sur le coeur battant du pays : son port. En décembre dernier, la société China Merchants Group, le plus grand opérateur portuaire de Chine, qui détient une participation de 23,5% dans celui de Djibouti, a signé un accord d’investissement de 350 millions de dollars pour sa rénovation. Il se murmure d’ailleurs que Pékin entretient de très bonnes relations avec Aboubaker Omar Hadi, le tout-puissant président de l’Autorité des ports de Djibouti depuis 2011… Qui pourrait bien, un jour, détrôner Ismaïl Omar Guelleh. 

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