MEMORABILIA

Henri Guaino: «Si cette image d’Erdogan et Von der Leyen était un tableau, le titre qui lui conviendrait serait “Soumission”»

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La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a essuyé un affront à Ankara. L’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée y voit un symbole de la faiblesse congénitale de l’Union européenne.

LE FIGARO. – Alors que les dirigeants européens étaient reçus par Erdogan, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a été contrainte de s’installer en retrait, sur un divan, quand le président du Conseil européen, Charles Michel, et le président turc ont pris place plus loin, sur deux fauteuils proches et un peu plus en hauteur. Qu’est-ce que cela dit du rapport de force géopolitique entre l’Union européenne et la Turquie?

Henri GUAINO. – L’image en dit plus long sur l’Union européenne que bien des discours. Et ce qu’elle dit est rien moins qu’anecdotique. Elle ressemble à l’un de ces tableaux dans lesquels les peintres de cour mettaient chaque personnage à une place bien précise pour souligner les hiérarchies sociales et les rapports de puissance. Si cette image était un tableau, le titre qui lui conviendrait le mieux serait «Soumission», car c’est exactement ce qu’il exprime. Avec la femme reléguée au loin sur le canapé sans que ni celle-ci ni le président du Conseil européen ne bronchent sous prétexte que la forme serait moins importante que le fond. Mais la forme révèle le fond. En acceptant cette forme, à travers ses deux plus hauts représentants, l’Union européenne signe l’acte de soumission de la civilisation européenne devant l’un des dirigeants les plus acharnés à sa destruction. Par là, l’Union européenne, en tant que construction institutionnelle qui devait empêcher le continent européen de sortir de l’histoire, révèle sa vraie nature: construite sur l’idéologie de la fin de l’histoire et de sa dimension tragique, elle affaiblit les peuples européens et la civilisation européenne face à tous ceux qui veulent les dominer ou les détruire.

Voilà ce que dit cette image à tous ceux qui ne l’avaient pas encore compris.

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L’Union européenne sous-estime-t-elle la menace représentée par Erdogan?

L’Union européenne, qu’il ne faut pas confondre avec les peuples européens et avec la civilisation européenne, est forte avec les faibles et faible avec les forts. Elle se couche devant les États-Unis, la Chine, Erdogan. Mais elle rejette la Russie au mépris de l’histoire et des intérêts géopolitiques de l’Europe. Elle est devenue, hélas, le réceptacle de ce qui demeure de l’esprit munichois en Europe. La diplomatie avant tout, c’est ce qu’a fait dire Mme von der Leyen. C’est ce que disaient les diplomates français et britanniques dans l’entre-deux-guerres face à Hitler.

« Erdogan décide pour lui-même. M. Charles Michel ne décide pour personne. »

À quoi cette faiblesse tient-elle selon vous?

Quand un État est menacé dans ses intérêts vitaux par un dictateur qui ne connaît que le rapport de force, il ne faut rien céder à ce dernier, sinon on est condamné à céder toujours plus jusqu’à ce que le pire devienne inévitable. Mais l’Union européenne n’est pas un pays. D’ailleurs, l’image montre que pour Erdogan, ce sont les États seuls qui comptent. Car, au-delà de la question du statut de la femme, il y a la différence de nature entre la Commission européenne, organe bureaucratique, et le Conseil européen, organe de décision qui réunit les chefs d’État et de gouvernement et qui sur le plan géopolitique est la seule chose qui compte aux yeux des puissances du monde. Et, sur la Turquie, les États membre de l’Union sont divisés, au point qu’ils n’ont même pas cherché à défendre les frontières extérieures de l’Europe lorsque la Turquie a violé les eaux territoriales grecques, hormis la France. C’est toute l’ambiguïté de cette construction, qui se barde de règles, de procédures, de contraintes parce que les États qui la composent n’ont en réalité pas la volonté de défendre ensemble l’indépendance de l’Europe face aux puissances qui la menacent. La chimère fédéraliste est une fuite en avant devant cette évidence que les États européens ne partagent pas une même vision des intérêts vitaux qu’ils ont à défendre ensemble. Le résultat, c’est que l’on a à la fois les contraintes et la faiblesse: Erdogan décide pour lui-même. M. Charles Michel ne décide pour personne.

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Peut-on parler de choc des civilisations?

Ceux qui n’ont pas encore compris que l’Occident en général, l’Europe et chacun de ses États en particulier, était confronté, à l’extérieur et à l’intérieur, à une véritable guerre visant à la destruction de sa civilisation n’ont rien compris à la crise de civilisation que nous traversons et au risque qu’elle finisse dans la plus grande violence. La relation des autorités allemandes avec le régime d’Erdogan, qui ne cache rien de ses intentions, est exemplaire de cet aveuglement.

« L’Union européenne qui dissout toutes les volontés nationales pour les remplacer par un carcan technocratique et juridique n’est pas un multiplicateur de puissance, mais un accélérateur d’affaiblissement. »

Ne serions-nous pas encore plus faibles sans l’Union européenne?

L’Union européenne qui dissout toutes les volontés nationales pour les remplacer par un carcan technocratique et juridique n’est pas un multiplicateur de puissance, mais un accélérateur d’affaiblissement. Je ne comprends pas comment on peut encore désormais nier cette évidence.

La gestion européenne de la crise sanitaire témoigne-t-elle de cet affaiblissement?

Elle fait partie de ces évidences qui devraient nous conduire à changer de logique et d’idéologie. On pourrait parler de la question des frontières intra-européenne pendant l’épidémie et de l’espèce de naïveté idéologique de la France arc-boutée sur la libre circulation quand l’Allemagne ne demande jamais l’avis de quiconque pour ouvrir les siennes à un million de réfugiés ou pour les fermer pour se protéger d’un virus, pas plus qu’elle ne consulte qui que ce soit quand elle suspend l’utilisation d’un vaccin. Mais le plus emblématique reste la négociation des vaccins, où l’idéologie comptable du moindre coût, chère à la technostructure de l’Union, l’a emporté sur toutes les autres considérations, avec les résultats que l’on connaît.

Êtes-vous certain que nous aurions fait mieux sans l’Europe? Le fait d’être à 27 n’est-il pas une force?

Quand on additionne des gens qui veulent une chaise et des gens qui veulent le contraire, on ne devient pas plus fort mais plus faible. Et, quand il s’agit d’une question de vie ou de mort, ça tourne à la catastrophe. Cette expérience désastreuse devrait servir de leçon à tous ceux qui militent pour une Europe sanitaire ou pour une Europe de la défense intégrée.

Vous avez été au cœur de la crise économique de 2008 lorsque vous étiez conseiller de Nicolas Sarkozy. La politique économique de l’Europe est-elle à la hauteur de la crise sociale qui s’annonce? Quel regard portez-vous sur le plan de relance européen?

Non, elle n’est pas à la hauteur, même si la BCE a fait son travail, bien qu’à mon sens elle aurait dû financer directement les Trésors publics plutôt que de racheter les dettes sur les marchés financiers. La Chine reprend sa progression. Les États-Unis devraient avoir consacré sur 2020 et 2021 quelque 8 000 milliards de dollars de soutien à l’économie et d’investissement. La disproportion avec l’Europe est considérable. Quant au plan de relance européen, il est quantitativement faible et c’est un peu une escroquerie. Il n’apporte rien sur le plan macroéconomique que la BCE n’aurait pu faire avec la politique monétaire, notamment pour que les pays les plus en difficulté puissent emprunter et avec des taux faibles. Et, contrairement à ce que l’on prétend dans les sphères gouvernementales, il n’apporte aucune ressource supplémentaire aux États puisqu’ils devront rembourser la dette européenne à travers une hausse de leur contribution au budget communautaire. Ainsi, la France recevra 40 milliards et devra en rembourser pas moins de 60.

Les seules conséquences sont politiques. La première est l’accroissement des pouvoirs de la bureaucratie communautaire à travers les conditionnalités qui encadrent les financements. La deuxième, c’est l’amorçage du processus qui conduit au fédéralisme budgétaire au mépris des traités et dans le dos des peuples, ce qui se paiera, un jour ou l’autre, par une aggravation de la crise des démocraties européenne déjà inquiétante.

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