MEMORABILIA

Mathieu Bock-Côté: «Erdogan et ceux qui s’humilient devant lui»

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CHRONIQUE – La scène disgracieuse de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sans siège lors de sa rencontre en Turquie, témoigne d’une psychologie de vaincus.

Par Mathieu Bock-Côté LE FIGARO. 9 avril 2021

On ne peut que s’étonner du fait que certains s’étonnent encore des provocations de Recep Tayyip Erdogan. Convenons que la dernière était théâtrale. Recevant dans son palais présidentiel Charles Michel, le président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, ils furent soumis à une mise en scène vexante, le premier étant invité à s’asseoir comme un bon élève avec Erdogan, la seconde étant condamnée à prendre place à bonne distance sur le sofa, comme si elle n’était qu’une nuisance dans le paysage. La scène était disgracieuse, visait explicitement à rabaisser les invités, transformés en tapis, et représentait une authentique manifestation de misogynie. Que les dignitaires européens se soient prêtés à ce jeu étonnera – ou pas.

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Il était difficile de ne pas y voir un consentement à l’humiliation, témoignant d’une psychologie de vaincus, le faible s’inclinant devant le fort, et faisant passer sa génuflexion pour une marque de pragmatisme, et pourquoi pas pour une ruse, celle du dirigeant ne se laissant pas piéger par son orgueil. La servilité aime se faire passer pour de la force morale et la lâcheté pour le parachèvement de la subtilité. Les deux dirigeants européens se sont ridiculisés et Charles Michel a aggravé son cas en cherchant à relativiser la situation pour la réduire à un malentendu.

On en trouve évidemment pour faire semblant que rien ne se soit passé. C’est une des spécialités de la pensée de notre temps: expliquer que ce qui arrive n’arrive pas. L’intelligence croit témoigner de sa puissance en fuyant le réel, en le décrétant illusoire. Pourtant, ce qui arrive est évident pour ceux qui veulent voir: le nationalisme turc se mue sous nos yeux en impérialisme, hanté par le désir d’une grande revanche historique. Il renoue avec le fantasme ottoman, qui s’appuie en plus aujourd’hui sur l’immigration turque en Europe, laquelle peut prendre la forme de véritables enclaves turques sur le Vieux Continent, et qu’Erdogan n’est pas loin de considérer comme des colonies de peuplement.L’Europe devient un mot, un terme, un concept, n’ayant plus grand-chose à voir avec ce que fut historiquement l’Europe

Ces populations turques installées en Europe occidentale, Erdogan les décourage formellement de prendre le pli de leur pays d’accueil, en présentant l’éventualité de leur assimilation comme un crime contre l’humanité, comme il l’a dit en 2008. Autrement dit, il leur demande de se comporter non pas comme des Européens d’origine turque, mais comme des Turcs en Europe, et cherche à les instrumentaliser politiquement sans la moindre gêne avec une rhétorique islamiste. Faut-il rappeler, par ailleurs, le chantage constant d’Erdogan qui menace toujours d’ouvrir les vannes migratoires vers l’Europe, et qui se comporte objectivement comme son ennemi?

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Les technocrates et gestionnaires qui peuplent aujourd’hui la classe politique occidentale peinent à le comprendre, tout occupés à réduire le monde aux exigences du marché et du droit, et ne croyant plus, au fond d’eux-mêmes, à l’existence des civilisations, ni même à la leur. Ramollis intellectuellement par le constructivisme, ils ne veulent voir dans les peuples que des aménagements sociaux provisoires, artificiels, contractuels, étrangers aux passions humaines, et n’ayant rien à voir avec la longue durée. Leurs lunettes théoriques sont embuées. Cette décadence de l’esprit, devenu incapable de comprendre les permanences de l’histoire, ils la nomment modernité et ne cessent de la revendiquer.

Peut-être ont-ils raison en ce qui les concerne: la construction européenne n’a d’européenne que le nom, et sachant que ses promoteurs les plus militants rêvent encore, sans toujours le dire, de l’étendre à la Turquie, elle pourrait s’affranchir un jour de sa géographie. L’Europe devient un mot, un terme, un concept, n’ayant plus grand-chose à voir avec ce que fut historiquement l’Europe. Il faut relire les théoriciens européistes des années 1990 et 2000 pour voir jusqu’où pouvait aller l’éloge du vide. L’Europe officielle ne représente qu’une forme d’impuissance institutionnalisée, mais parvenant à paralyser les nations qui la composent avec ses réglementations kafkaïennes et son obésité bureaucratique.

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L’alliance entre l’Occident et la Turquie avait tout son sens pendant la guerre froide. «Politics make strange bedfellows», ont coutume de dire les anglophones. Elle est contredite par la présente époque, qui les classe dans des camps différents, et peut-être même opposés. Mais en cherchant désespérément à faire comme si ce n’était pas le cas, les élites européennes confessent qu’elles ne se croient pas capables de faire preuve de force. Il ne faut certes pas abuser des analogies historiques, mais s’il existe une telle chose qu’un esprit de Munich, c’est dans leur aplatissement devant le Grand Turc qu’il se manifeste aujourd’hui.

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