MEMORABILIA

Cette explosion politique majeure qui menace tôt ou tard la France …

Des manœuvres sur un éventuel report aux régionales aux décisions de politiques sanitaires, les décisions publiques semblent principalement être indexées sur le maintien d’Emmanuel Macron au pouvoir.

Et les oppositions se montrent incapables de canaliser l’exaspération d’une part grandissante de l’opinion française, largement orpheline de représentation.

Emmanuel Rivière et Christophe Boutin. ATLANTICO. 13 avril 2021

Atlantico : De nombreuses enquêtes d’opinions semblent placer le duel Macron/Le Pen comme étant inéluctable pour 2022, mais il ne semble pas satisfaire les Français toujours selon ces sondages. Le contraste entre ces intentions de votes stables et un désir de changement et une colère rampante d’une grande partie de la population mène-t-il à une explosion politique elle aussi inéluctable ?

Emmanuel Rivière : Ce phénomène n’est pas particulièrement nouveau. Par le passé des enquêtes ont montré que les électeurs ne voulaient pas d’un duel au second tour qui semblait pourtant se profiler. Le contraste actuel montre que ce second tour n’est pas aussi inéluctable que ce que suggèrent les enquêtes d’opinion. Lorsque l’on interroge les Français aujourd’hui, ils ont tendance à favoriser les plus en vue : Emmanuel Macron  a réussi à élargir son socle électoral durant sa présidence et Marine Le Pen a conservé une capacité à reproduire son électorat d’une élection à l’autre. Dire toutefois que ce second tour est inéluctable, c’est ne pas entendre notre histoire électorale depuis plusieurs décennies La dernière fois que l’on a reproduit le duel de l’échéance précédente, était en 1981. 

Le paysage politique est éclaté en quatre blocs qui ne peuvent plus, comme avant 2012, se réduire à deux. Cet éclatement en quatre crée la fragilité à laquelle on a pu assister en 2017. Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, il y a eu un procès absurde en illégitimité de son élection.

Christophe Boutin : Il semble bien qu’il y ait ici une sorte de contradiction, puisqu’effectivement les Français donnent systématiquement dans les sondages portant sur le premier tour des élections présidentielles de 2022 dix points d’avance à Emmanuel Macron et Marine Le Pen par rapport à leurs challengers éventuels, ce qui les qualifie ainsi pour le second tour. Or, parallèlement, et vous avez raison de le noter, le retour de l’affiche de 2017 ne semble pas les satisfaire.À LIRE AUSSILe cas Le Pen : peut-on gagner une présidentielle quand seuls 34% des Français souhaiteraient vous voir élue ?

Encore faudrait-il aller plus loin et se poser ici la question de savoir pourquoi les Français ne sont pas satisfaits du retour du duel de 2017. Est-ce parce qu’ils trouvent que le renouvellement de la vie politique française n’est pas suffisant, et que d’autres figures auraient dû émerger, qu’il s’agisse d’opposants à Emmanuel Macron de droite ou de gauche, mais aussi, pourquoi pas, de figures nouvelles venant du camp présidentiel ? Est-ce parce qu’ils sont lassés de voir Marine Le Pen, dont certains craignent, et d’autres espèrent, qu’elle ne puisse pas franchir le fameux « plafond de verre » qui l’empêcherait d’accéder à la magistrature suprême, servir une nouvelle fois de marchepied à Emmanuel Macron, comme avant elle son père à Jacques Chirac ? Est-ce parce qu’ils sont déçus de voir que, presque quatre ans après son élection, et malgré une politique qu’ils critiquent, Emmanuel Macron conserve autant de fidèles ? Vous le voyez, l’analyse des motivations de la réponse que l’on peut faire à une telle question montre le caractère nécessairement simplificateur de tout sondage.

L’autre point important signalé, c’est effectivement cette tension, ce désir de changement qui existe en France. On rappellera que c’est ce même désir qui a permis à Emmanuel Macron d’arriver au pouvoir, les Français étant las de l’alternance entre une droite et une gauche dont ils estimaient, à la fois, qu’elles faisaient sensiblement la même politique dans le domaine économico-social, ne se différenciant guère que sur le « sociétal », et, en même temps, qu’elles se refusaient l’une comme l’autre à traiter les questions qui les inquiétaient plus particulièrement, celles de l’identité, de l’insécurité et de l’immigration. Or les choses n’ont guère changé sous Emmanuel Macron, qui a simplement accéléré la fuite en avant européo-mondialiste et accompagné les lubies sociétales.

Quelle explosion politique alors ? Le vote pour Jean-Luc Mélenchon, ou Marine Le Pen,  ce vote pour « les extrêmes » – encore qu’il faille ici revoir cette dénomination dans les deux cas – est classiquement fait par les électeurs qui veulent « renverser la table » et ainsi pousser les politiques à opérer un changement radical – et ce quand bien même ne seraient-ils pas en accord avec la totalité du programme, et s’agirait-il du fameux « vote de protestation ». Si elle s’exprime par les urnes, cette colère que vous évoquez devrait donc emprunter ces voies… à moins qu’apparaisse d’ici 2022 une autre personnalité à même de la canaliser en fédérant les mécontents..

Atlantico : Si la majorité ne parvient pas à réunir l’opinion publique en sa faveur et semble tout faire (report des élections régionales, gestion de la crise sanitaire) en ne pensant qu’à la réélection d’Emmanuel Macron, les oppositions ne réussissent pas non plus à porter la voix de ces Français insatisfaits et déçus d’une perspective qui soit ce court-terme électoral. Comment expliquer cet échec et comment récupérer ces orphelins de la vie politique française ?

Christophe Boutin : Je pense que lorsque vous parlez ici « des oppositions », vous n’envisagez pas les partis « extrémistes », Rassemblement national et France insoumise, que nous venons d’évoquer, mais cette opposition représentée, à droite par LR, et à gauche par l’alliance qui pourrait se  se créer entre le PS et EELV. Pourquoi ces oppositions ne ne parviennent-elles pas à exister ? D’abord, parce que le programme du président reprend en partie les leurs, mordant sur celui des Républicains pour ce qui est des réformes économiques et sur celui de la gauche pour les réformes sociétales et environnementales. Ajoutons que, sur le plan de la gestion de la crise sanitaire, Emmanuel Macron est finalement relativement peu mis en cause, et ce de manière très logique et fort juste, puisque ses principaux concurrents n’ont guère de propositions à faire.

Alors, effectivement, il est possible que, devant l’absence de candidats de droite comme de gauche ayant un programme qui soit réellement d’opposition, un certain nombre de Français hésite à se rendre aux urnes, n’ayant envie ni de cautionner le pouvoir en place, ni de céder à la tentation du vote sanction qui les amènerait à choisir les extrêmes. Pour récupérer ces électeurs, il faudrait donc ces deux choses : des leaders sinon charismatiques, ne rêvons pas, mais au moins clairement désignés et soutenus par leurs pairs – mais nous sommes sans doute ici trop loin de l’élection présidentielle pour ce faire, et on sait que certains attendent justement du résultat des régionales qu’elles permettent au moins en partie de faire un tri – et de vrais programmes d’opposition.

Il y a bien des oppositions, il y a des parlementaires qui se battent au quotidien contre les réformes engagées, à droite par exemple en matière d’euthanasie, ou contre ces réformes prétendument sociales qui contribueraient selon eux à disloquer la famille et la société, à gauche contre le durcissement autoritaire du régime. Mais l’existence de cette opposition n’est sans doute pas encore suffisante pour permettre de faire revenir des électeurs partis vers des choix plus extrémistes, ni même pour vraiment motiver ceux qui pourraient se réfugier dans l’abstention.

Atlantico : Assisterons-nous à des tensions politiques suite au manque de représentativité de certains camps au sein de la classe politique ? 

Emmanuel Rivière : Personne ne peut aujourd’hui prétendre être le symbole de la victoire de plus de la moitié du pays. Il sera le choix de la moitié des électeurs, mais plus vraisemblablement celui de la victoire d’un quart, d’un tiers, ce qui rend évidemment les lendemains plus complexes. Là où en 2017, il y avait une sorte d’attente malgré tout de renouvellement et de recomposition du paysage politique, très peu des indicateurs synonyme de crise se sont améliorés, notamment l’image des partis politiques. Le nombre de personnes se disant proche d’un parti politique a diminué presque de moitié. 

Cette promesse de renouvellement dans un paysage manifestement bouleversé n’ayant visiblement pas donné une grande satisfaction, le risque d’instabilité est important. Il y a alors plusieurs scénarios : celui de l’explosion, celui de l’émergence d’une force de rupture non plus du centre mais de la périphérie du spectre politique plus dangereux, ou une grande passivité d’électeurs car ils n’y croient plus. C’est un autre constat que l’on peut faire dans nos études, un certain niveau de personnes qui tant qu’on ne les embête pas trop avec des mesures fortement impopulaires et douloureuses, finissent par se désintéresser de la vie politique. Il y a donc le scénario de l’explosion, mais également celui de l’implosion politique par déception et désespoir. 

Atlantico : Alors que la tension sociale (gilets jaunes, émeutes dans les banlieues, crise des retraites) ne fait qu’augmenter depuis l’élection d’Emmanuel Macron, et que le paysage socio-politique post-covid laisse présager une augmentation toujours plus grande des revendications et indignations violentes, comment envisager une canalisation de cette violence par une majorité, ou une opposition qui n’y parvient pas ?

Christophe Boutin : Que la tension soit de plus en plus palpable dans la société française, c’est je crois une évidence pour tous les observateurs. Il y a cette tension sociale que vous avez évoquée, qui a pris la forme notamment de la crise des Gilets jaunes, mais cette dernière, au moins dans sa structuration initiale, a aussi montré qu’il fallait voir, au-delà de la seule crise économique, l’expression d’une véritable crise identitaire ressentie par une part de la population.

Or, jour après jour, la crise sanitaire démontre combien les réformes entreprises en France, non pas uniquement par Emmanuel Macron, loin de là, mais depuis des décennies, ont porté atteinte à la capacité de résilience d’un pays qui n’a plus de tissu industriel permettant de fournir des produits de première nécessité, incapable de produire un vaccin, et dont les structures de soins sont en grande détresse. Bref d’une société qui incarne pleinement ce déclassement qui inquiète tant les Français dans leur vie personnelle aussi, un déclassement rendu plus sensible encore lorsque cette société fragilisée se voit contrainte d’accepter des visiteurs illégaux qui contribuent à la dislocation de l’idée de solidarité nationale

Une fois la crise sanitaire passée – si tant est d’ailleurs qu’elle passe un jour -, on nous annonce d’abord une crise économique, liée à ce que ce déficit que l’on aura creusé un peu plus et dont on nous assure qu’il faudra le rembourser, et, derrière, une crise sociale. Elles vont nécessairement se traduire par ces revendications plus ou moins violentes que vous évoquez, et, comme nous l’avons vu, il n’est pas certain que des projets alternatifs arrivent à canaliser la colère de nos concitoyens. Face à de tels soubresauts, et lorsque l’on se refuse à traiter les causes des crises, il ne reste que deux solutions : la compensation ou la répression. Mais si le pouvoir sait dans certains cas acheter la paix sociale (passe-droits, subventions, quasi extra-territorialité), il sait aussi, dans d’autres, user d’un appareil répressif qu’Emmanuel Macron a passé quatre années à perfectionner, de textes attentatoires aux libertés individuelles en nouveaux modes d’utilisation des FSI. C’est un mode de canalisation…

Emmanuel Rivière : La solution à cette crise qui couve, même si certains indicateurs se sont améliorés à la faveur de la crise de la Covid-19, c’est la reconnexion des politiques publiques avec les Français délaissés. Ils ont l’impression que tout ce qu’on leur promet de positif ne voit pas ou presque jamais le jour, et qu’en revanche on prend parfois des décisions qui leur font mal avec une vision caricaturale de leur réalité. Cela a été typiquement le moment déclencheur des gilets jaunes, pour qui c’était la double peine : à la fois touchés dans leur portefeuille et leur liberté de déplacement tout en étant déconsidérés, considérés comme des rétrogrades irresponsables et irrespectueux de la planète. Pour éviter l’explosion, il faut faire apparaître un projet commun dans lequel ces personnes abandonnées auraient une place ; si c’est facile à dire, la tâche est bien plus ardue car ce sont des idéaux et des modèles de sociétés qui s’affrontent. 

Atlantico : Y aura-t-il une multiplication de ces personnes abandonnées après la crise et d’autant plus de difficultés à résoudre ces tensions après la crise de la Covid ?

Emmanuel Rivière : Tout dépend de la sortie de crise. Au regard des indicateurs internationaux, en France on constate qu’un certain nombre d’amortisseurs ont fonctionné modérant l’impact sur les revenus et les conditions de vie. Le phénomène qui n’est pas négligé par les Français est l’explosion de la dette et les modalités de réduction de cette dette. Considérer que l’on peut bénéficier de taux extrêmement faibles pour laisser filer la dette est bien moins risqué qu’un violent tour de vis fiscal et social pour réduire les déficits et renforcer la productivité qui serait potentiellement très explosif. 

On réagit beaucoup à ce qui nous est tangible : des augmentations d’impôts, des baisses de services, des fermetures de structures font réagir, mais on n’a jamais vu quiconque protester dans la rue car x milliards de dette est insupportable. L’autre élément très tangible pour beaucoup de Français est le sort après la crise des petits commerces, des restaurants. Si quelques-uns ferment mais qu’il s’en ouvre d’autres, l’impact sera modéré, mais si la crise a un effet d’accélérateur sur des délocalisations par exemple alors que l’on s’attendait, sur des enjeux de souveraineté, de respect de l’environnement ou d’emploi, à ce qu’on réinternalise, cela peut devenir un facteur de risque de cette explosion. On observe dans nos études des inquiétudes fortes face à l’avenir, mais il faut garder à l’esprit que ça n’est pas forcément dans les périodes de crises qu’il y a cette explosion, mais bien plus souvent par la suite, dans l’appréciation de la réponse au moment où on sort de la crise.

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