MEMORABILIA

Luc de Barochez – L’Europe trébuche sur une ottomane…

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ÉDITO. Le « sofagate » n’est pas un simple imbroglio protocolaire. Il met au jour la malignité d’Erdogan et la faiblesse géopolitique de l’UE.

Le president turc, Recep Tayyip Erdogan recoit le president du Conseil europeen, Charles Michel, et la presidente de la Commission europeenne, Ursula von der Leyen, le 6 avril a Ankara.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan reçoit le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 6 avril à Ankara.© Mustafa Kaya / XinHua

Par Luc de Barochez. Publié le 13/04/2021 LE POINT

Le clergé byzantin débattait de sujets aussi abscons que le sexe des anges quand les armées ottomanes marchaient sur Constantinople au XVe siècle. L’Union européenne fait preuve du même aveuglement en se querellant sur des arguties protocolaires, alors que les libertés et le mode de vie de ses citoyens sont en danger. Le faux pas diplomatique que ses dirigeants ont commis à Ankara est triplement dommageable. Il expose la rivalité puérile des institutions bruxelloises, la médiocrité de leurs leaders et la faiblesse internationale de l’UE.

Rappelons les faits. En visite le 6 avril en Turquie pour renouer un dialogue difficile avec le président Erdogan, le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, sont reçus dans le palais grandiose du « néosultan ». L’Allemande découvre, interloquée, que deux fauteuils sont prévus pour trois. Toute honte bue, elle doit s’asseoir en retrait, sur un canapé. On apprendra par la suite que l’arrangement avait été validé au préalable par les services de l’ancien Premier ministre belge. Autant pour la solidarité institutionnelle européenne.

L’UE, objet de raillerie

Le président turc, à qui on offrait sur un plateau l’occasion d’humilier l’UE, n’allait pas laisser filer l’occasion. Cependant, la victime de sa perfidie – et de la goujaterie de Charles Michel – n’est pas seulement la présidente de la Commission. Après tout, Ursula von der Leyen est responsable de l’imprévoyance de ses services. Plus grave, c’est le projet d’« Europe puissance », de souveraineté européenne, qui est mis à mal. Comment l’Union européenne peut-elle prétendre peser dans le monde si elle est un objet de raillerie ?

À LIRE AUSSILuc de Barochez – Le talon d’Achille d’Erdogan

On est en droit d’attendre des chefs des institutions européennes un comportement autrement plus adulte au moment où les valeurs qu’ils sont censés défendre sont défiées sur tous les fronts. La Turquie d’Erdogan promeut les thèses dangereuses de l’islamisme politique. Elle foule aux pieds les droits humains, encore récemment lorsqu’elle a quitté la convention internationale contre les violences faites aux femmes. La Russie mobilise contre l’Ukraine et martyrise Alexeï Navalnyau goulag. L’Iran accélère ses préparatifs nucléaires. La Chine, non contente d’avoir dissimulé au monde les prémices de la pandémie, asservit les Ouïgours, assassine la démocratie à Hongkong et menace Taïwan. Les militaires birmans tirent sur les civils. Le djihadisme gagne du terrain en Afrique. Le Covid continue à tuer sur tous les continents.

Fiascos diplomatiques

Pendant ce temps, l’Europe se déchire pour savoir lequel de ses différents présidents a le droit de prendre place dans un fauteuil. Le spectacle est pitoyable. Les failles de l’Union sont exploitées sans pitié par ses adversaires, qui considèrent que ses valeurs libérales et démocratiques sont autant d’obstacles à leur appétit de pouvoir. Le 5 février, c’était Josep Borrell, le haut représentant pour les Affaires étrangèresqui se faisait humilier par les dirigeants russes lors d’une visite à Moscou. Même le Royaume-Uni, pourtant ex-membre du club, refuse d’octroyer le statut d’ambassadeur au nouveau représentant de l’UE à Londres.

La complexité institutionnelle de l’UE nourrit les fiascos diplomatiques. Le traité de Lisbonne de 2007 a créé le poste de président du Conseil européen, auparavant occupé à tour de rôle par les dirigeants nationaux. À quoi sert cette innovation, sinon à ajouter une couche bureaucratique inutile ? Le titulaire manque de légitimité démocratique quand il va donner des leçons de démocratie à Ankara ou à Moscou.

Si l’on va au fond des choses, cependant, la première raison de l’échec de l’Europe puissance est que les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept se liguent pour l’empêcher d’advenir. Ils nomment des personnages insignifiants à Bruxelles pour qu’ils ne leur fassent pas d’ombre. Le résultat est que l’UE est mal représentée. Une Europe qui ne croit pas elle-même à son projet ne peut pas être respectée par ses adversaires. Une Europe faible à l’intérieur ne peut pas être forte à l’extérieur.

Le 29 mai 1453, les janissaires turcs percèrent la muraille de Constantinople. Bientôt, le sultan Mehmet II le Conquérant fit son entrée dans la majestueuse basilique Sainte-Sophie, qu’il convertit en mosquée – un geste que le président Erdogan vient de répéter.

L’Empire byzantin, qui avait plus d’un millénaire derrière lui, se pensait éternel.

L’Union européenne, elle, n’a que quelques décennies. Elle ferait bien de prendre conscience de sa fragilité et de devenir, enfin, adulte.

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