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Bruno Tertrais : La nouvelle géopolitique des détroits

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L’incident du canal de Suez est venu nous rappeler brutalement à quel point l’économie mondiale est devenue dépendante du transport maritime.

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Bruno Tertrais, spécialiste de l'analyse géopolitique, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et senior fellow à l'Institut Montaigne.

Bruno Tertrais, spécialiste de l’analyse géopolitique, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et senior fellow à l’Institut Montaigne.

par Bruno Tertrais publié le 14/04/2021 L’EXPRESS

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Les Français ne le savent pas toujours, mais le détroit le plus fréquenté du monde est celui du Pas-de-Calais, par lequel passent plus de 400 navires de commerce par jour.

Large et bordé de nations en paix les unes avec les autres, il n’est pas au coeur d’enjeux géostratégiques majeurs. Pas plus que celui de Gibraltar, même si les possessions acquises hier par le Royaume-Uni et par l’Espagne (Ceuta et Melilla) pour le contrôler sont contestées. 

Bosphore, porte de sortie de la flotte russe

La situation est différente pour quelques voies navigables importantes situées dans des zones en tension, au Moyen-Orient et en Asie.

On se souvient qu’en 1956 la nationalisation du canal de Suez a été à l’origine de la désastreuse expédition du même nom. Et qu’en 1967 le blocus du détroit de Tiran par l’Egypte a constitué un casus belli pour Israël.

Quant à celui d’Ormuz, qui sépare le sultanat d’Oman de l’Iran, Téhéran menace fréquemment de le fermer. Et que dire du Bosphore, porte de sortie de la flotte russe stationnée en mer Noire, contrôlé par la Turquie et vital pour les économies de la région ? Aux termes de la convention de Montreux, signée en 1936, Ankara peut y suspendre la libre circulation des navires battant pavillon d’un pays avec lequel il est en conflit ou s’il s’estime menacé d’un « danger de guerre imminent ». Concernant le deuxième détroit le plus important du monde par le trafic, celui de Malacca, qui sépare Singapour de l’Indonésie et de la Malaisie, il est à la fois le tuyau d’essence qui alimente la croissance des économies asiatiques et la principale voie d’exportation de biens chinois vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. 

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Infographie
InfographieL’Express

Or, si les détroits et canaux ont toujours joué un rôle majeur dans la géopolitique mondiale, celui-ci est amplifié aujourd’hui par trois facteurs. Premièrement, bien sûr, l’accroissement phénoménal, depuis trente ans, du trafic maritime international, qui représente près de 90 % des échanges de marchandises. Ce qui explique le recours à des porte-conteneurs de plus en plus grands… tel, justement, celui qui a « bouché » le canal de Suez pendant quelques jours. Déjà doublée, cette voie devra sans doute être, comme celle de Panama, encore élargie à l’avenir. 

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Deuxièmement, l’extension des droits sur les zones maritimes liée à la mise en oeuvre de la convention de Montego Bay, entrée en vigueur en 1994, a rendu plus importantes certaines voies stratégiques moins présentes dans l’actualité, comme le canal de Mozambique, où la France occupe une place de choix grâce à ses territoires ultramarins. Troisièmement, la montée des impérialismes maritimes, notamment chinois. Pékin investit depuis longtemps dans des Etats contrôlant les détroits ou canaux (tel Panama) et développe sa première base militaire à l’étranger à Djibouti, à l’embouchure de celui de Bab-el-Mandeb.

En cas de conflit en Asie, le contrôle des détroits serait un enjeu majeur, bien que leur blocage, dans une économie mondialisée, serait contre-productif. 

Routes alternatives

Mais un quatrième facteur pourrait conduire à abaisser les tensions autour de ces goulots d’étranglement : le développement de routes alternatives.

Pour les hydrocarbures, la multiplication des oléoducs et gazoducs. Pour les marchandises, l’ouverture des voies arctiques – même si ces dernières impliqueront aussi des enjeux géopolitiques pour les nations riveraines, le Canada pour le passage du Nord-Ouest et la Russie pour la route maritime du Nord (prolongée par le passage du Nord-Est, vers l’Atlantique), que cette dernière entend bien contrôler.

Quant au détroit de Béring, qui sépare la Russie et les Etats-Unis de seulement quelques dizaines de kilomètres, il retrouvera alors le rôle stratégique majeur qu’il avait au temps de la guerre froide.  

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