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Visite d’Erdogan en Libye: les bonnes affaires du président turc

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Recep Tayeep Erdogan s’est rendu en Libye lundi 12 avril. Pour l’essayiste Christian Makarian, le président turc, cherche à renforcer ses intérêts économiques et stratégiques, auprès d’un pays qui peut lui apporter une ouverture en Méditerranée.

Par Christian Makarian LE FIGARO. 14 avril 2021

«Erdogan ne perd donc pas une occasion de célébrer le rapprochement avec la Libye». ADEM ALTAN/AFP

Christian Makarian est éditorialiste, essayiste et spécialiste des relations internationales. Il a notamment publié Généalogie de la catastrophe (éditions du Cerf).


À maints égards, la Libye présente pour le président turc un éventail inégalable de bénéfices en Méditerranée.

Premièrement, le plan stratégique. Prendre position durablement en Libye offre à Recep Tayyip Erdogan la possibilité – par l’effet d’une alliance de peu de frais entre un pays fort et un pays faible – d’étendre considérablement le domaine maritime de la Turquie, ( c’est moi qui souligne. Artofus. ) lequel se trouve précisément limité en mer Égée par la limite des eaux territoriales fixée à 6 miles avec la Grèce depuis 1936.

En 2019, l’accord signé entre Ankara et Tripoli a délimité bilatéralement les frontières maritimes entre la Libye et la Turquie dans une zone très prometteuse en matière de ressources gazières ; la Turquie est un pays qui est presque dépendant à 100 % en ce qui concerne ses approvisionnements énergétiques.

Les intérêts économiques turco-libyens dépassent largement l’enjeu gazier ; ils portent le vaste marché de la reconstruction d’un pays qui dispose de ressources pétrolières abondantes.

En conséquence, les navires turcs effectuent des forages dans des zones fixées arbitrairement avec la Libye, mais qui empiètent incontestablement sur l’espace maritime grec ou chypriote car l’accord turco-libyen n’est reconnu par aucune autre nation. Une épreuve de force délibérément choisie par Erdogan, qui souffle alternativement le chaud et le froid avec la Grèce.

Deuxièmement, l’enjeu économique. Les intérêts économiques turco-libyens dépassent largement l’enjeu gazier ; ils portent le vaste marché de la reconstruction d’un pays qui dispose de ressources pétrolières abondantes. Les entreprises turques sont en première ligne et il n’est pas étonnant que 14 ministres et une délégation impressionnante d’entrepreneurs et de chefs d’entreprises aient accompagné le président turc lors de sa visite à Tripoli, le 12 avril.

C’est aussi un moyen pour Erdogan de compenser par la conquête de marchés extérieurs le marasme économique profond qui secoue son pays. Depuis le début de son «règne», le lien entre le leader turc et les milieux d’affaires est fondamental pour conforter et accroître son pouvoir.

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«En Libye, nous devons désormais nous concentrer sur la reconstruction, sur le développement et sur le bien-être de nos frères libyens, affirme Recep Tayyip Erdogan. La Turquie, avec sa structure institutionnelle solide et son secteur privé puissant, soutiendra tous les aspects de la reconstruction des infrastructures et superstructures libyennes. Nous nous sommes mis d’accord sur les actions à mettre en œuvre pour accélérer le retour du secteur privé turc en Libye

Dans cette perspective ambitieuse, redonner aux autorités de Tripoli la possibilité de recouvrer la souveraineté sur l’ensemble du pays est essentiel puisque la majeure partie des puits pétroliers se trouve à l’est, en Cyrénaïque.

Or cette région, dont la capitale est Benghazi, reste aux mains du maréchal Haftar, soutenu par les Russes. Ce dernier était, jusqu’en février 2021 et l’accord interlibyen conclu à Genève sous l’égide des Nations Unies, l’ennemi juré des hommes en place à Tripoli.

Après avoir aidé le gouvernement de Tripoli à infliger une défaite à Haftar (les combats, féroces, ont duré d’avril 2019 à juin 2020), Erdogan, qui n’a pas hésité à livrer des armes en masse aux milices pro-Tripoli et à employer des mercenaires djihadistes recrutés en Syrie (et ailleurs) pour parvenir à ses fins, entend désormais poursuivre sa marche différemment et ménager Haftar.

Il s’agit de prolonger le plateau anatolien, déjà de taille conséquente, par ses prolongations maritimes – ce qui demande justement d’étendre la Zone Économique Exclusive de la Turquie.

Après l’accord de Genève, Haftar a en effet accepté de soutenir le nouveau dirigeant de Tripoli, Abdel Hamid Dbeibah, un homme d’affaires de 61 ans qui se montre plus nettement conciliant que son prédécesseur (Faïez Sarraj était à couteaux tirés avec Haftar). Il se trouve que Dbeibah, dont la réputation d’affairiste semble bien répandue, est aussi le principal représentant local des grandes entreprises publiques turques, très intéressées dans la pacification du marché libyen.

En toute logique, Erdogan envisage maintenant d’ouvrir un consulat turc à Benghazi. Tous les moyens sont mobilisés pour que l’implantation turque en Libye soit irréversible: le président turc a ainsi promis de fournir 150 000 doses de vaccin anti-coronavirus à la Libye.

Toutefois, il reste aux Turcs à consolider leurs acquis. D’une part, il leur faut obtenir une meilleure répartition des revenus du pétrole, aujourd’hui principalement concentrés entre les mains d’Haftar. Sujet épineux.

D’autre part, il s’agit de panser les plaies de la campagne militaire qui a chassé les forces d’Haftar en 2020. Pour cela, les Turcs devront s’entendre avec les Russes, qui épaulent et arment toujours activement Haftar. Tout reste à faire. Pour l’heure, si certains groupes de mercenaires sont repartis, les effectifs des conseillers turcs présents sur place n’ont cessé d’augmenter.

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Troisièmement, la cause idéologique. La Libye apporte un nouveau trophée au slogan nationaliste de la fameuse «patrie bleue» (mavi vatan), un concept forgé par un amiral pourtant passé dans le collimateur d’Erdogan. Il s’agit de prolonger le plateau anatolien, déjà de taille conséquente, par ses prolongations maritimes – ce qui demande justement d’étendre la Zone Économique Exclusive de la Turquie.

Au-delà, Erdogan ne cesse d’exalter à propos de la Libye «ces terres où nos ancêtres ont marqué l’histoire». La mise en valeur du passé ottoman fait l’objet d’un effort de propagande constant en Turquie, à grands coups de reconstitutions historiques ou de séries télévisées carrément kitch. L’histoire, dans sa version complètement arrangée, est l’instrument favori d’un président turc qui n’a pas fait d’études supérieures, ou si peu. Mais… ça marche.

Depuis le XVIe siècle et l’occupation ottomane, la Libye occupe une place un peu à part dans l’ensemble des territoires dominés par l’empire ottoman.

Or, depuis le XVIe siècle et l’occupation ottomane, la Libye occupe une place un peu à part dans l’ensemble des territoires dominés par l’empire ottoman.

D’une part, il a existé en Libye un peuplement turc, qui a fait partiellement souche, ainsi qu’une sorte de dynastie turque, les Karamanli, qui a régné plus d’un siècle sur le pays en fournissant des pachas du même clan. Les Ottomans ont également recruté de force des combattants dans les Balkans, selon leurs habitudes, et les ont déplacés en Tripolitaine. Ce peuplement a laissé des descendances jusqu’à aujourd’hui.

Enfin, et principalement, c’est en Libye que le jeune et brillant officier Mustafa Kemal s’est fait remarquer par ses premiers faits d’armes contre les troupes colonisatrices italiennes, en 1911-1912. Après la prise de Tripoli par les Italiens, Kemal se porte en effet volontaire, mène la contre-offensive et remporte une victoire à Tobrouk. Même si la victoire est de courte durée, puisque l’empire ottoman signe peu après la cession de la Libye à l’Italie, elle a contribué à propulser la carrière militaire de celui qui allait devenir plus tard Atatürk.

Erdogan ne perd donc pas une occasion de célébrer le rapprochement avec la Libye, «avec laquelle, a-t-il déclaré en 2020, nous avons une fraternité datant de 500 ans».

Une fraternité déclamatoire qui habille surtout des intérêts bien pesés, lesquels soulignent une fois de plus à quel point les Européens ont perdu la main.

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