MEMORABILIA

Variants brésiliens et sud-africain : la France échappera-t-elle au scénario catastrophe ?

Scroll down to content

Encore minoritaires, ces mutants pourraient causer un redémarrage de l’épidémie à moyen terme. A moins que les pouvoirs publics ne prennent la mesure du problème, plaident des scientifiques.

 Article réservé aux abonnés

Les variants du Sars-cov-2, moins sensibles à l'immunité, aujourd'hui minoritaires en France, pourraient alimenter l'épidémie dans les mois à venir.

Par Stéphanie Benz, avec Valentin Ehkirch. publié le 15/04/2021 L’EXPRESS

******************

Plus de 800 cas du variant brésilien P1 déclarés en quelques jours, une origine mystérieuse, beaucoup de jeunes touchés… Ce cluster géant, apparu dans une station de ski de Colombie britannique, au Canada, a fait prendre conscience au monde de la menace que représente le Brésil, où l’épidémie galopante a entraîné l’apparition de dangereux virus mutants. 

En France, la nouvelle a fait l’effet d’un électrochoc. « C’était la première fois que l’on voyait la capacité de ce virus P1 à se diffuser rapidement en dehors du continent sud-américain », souligne le Pr Rémi Salomon, qui représente la communauté médicale de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris. Sur les réseaux sociaux et sur les plateaux télévisés, ce médecin, et d’autres, ont rapidement alerté sur le danger de continuer à voir arriver quotidiennement dans l’Hexagone plusieurs centaines de voyageurs en provenance du Brésil. Face à la polémique, le gouvernement a fini par annoncer la suspension temporaire des vols depuis ce pays, et d’autres mesures sont attendues dans les prochains jours. 

LIRE AUSSI >> Avec 92 variants détectés, la situation brésilienne doit-elle alerter le monde entier ?

Mais même si nos frontières finissaient par ne plus être des passoires, nous serions sans doute loin d’en avoir fini avec les variants menaçants, qu’il s’agisse du variant P1 venu du Brésil, du B.1.351, apparu en Afrique du Sud, ou d’une nouvelle version mutée du variant britannique. Déjà présents sur le territoire national, ces nouvelles versions du SARS-CoV-2 ont un point commun : elles présentent la même mutation, appelée E484K, qui leur donne la propriété de contourner en partie l’immunité liée à une précédente infection ou à la vaccination. « A un moment ou à un autre, ces virus pourraient entrer dans une phase d’expansion rapide. Personne ne peut savoir quand, mais ce serait tout à fait possible », s’alarme le Pr Rémi Salomon. 

Malgré une situation en apparence rassurante, le virus pourrait une nouvelle fois nous surprendre

Jusqu’ici, dans l’Hexagone, ces variants inquiétaient peu. Avec seulement 5% des cas recensés d’après les données publiées par Santé publique France, ils restent en effet très minoritaires en métropole. Et parmi ces variants inquiétants, le B.1.351 serait le plus représenté, loin devant son cousin brésilien. « S’ils se diffusent plus facilement que la souche historique, ils paraissent un peu moins contagieux que le variant britannique, qui les a supplantés partout où ils se trouvaient en compétition, du moins pour le moment », constate le Pr Olivier Schwartz, responsable de l’unité Virus et immunité à l’Institut Pasteur.  

De ce point de vue, le cas mosellan avait de quoi rassurer : alors que le variant sud-africain s’y est implanté dès le début de l’année, et a pu représenter jusqu’à 55% des cas, il est aujourd’hui redescendu à 30% des infections dans le département. Si les limiers du tracing des contacts peinent encore à comprendre comment il est arrivé là, ils observent aujourd’hui une plus grande prévalence de la souche britannique. « Le variant sud-africain s’est développé en Moselle en même temps que s’étendait dans le pays le variant anglais. Mais ici aussi, c’est l’Anglais, plus contagieux, qui a fini par gagner la guerre », confirme le Pr Christian Rabaud, infectiologue au CHU de Nancy.  

LIRE AUSSI >> Mutations et course folle, comment les variants ont changé le visage de l’épidémie

Pour autant, de nouvelles données très récentes en provenance de l’étranger montrent que le virus pourrait encore une fois nous surprendre. Depuis quelques jours le Royaume-Uni, où la vaccination s’est déployée à grande échelle, voit surgir des cas de variants sud-africain qui inquiètent. Dans le sud de Londres, les autorités sanitaires sont à l’affût : 44 cas confirmés de cette variation ont été observés le 13 avril. En conséquence, la « plus grande opération de tests sur une résurgence à ce jour » a été mise en oeuvre. Les résidents et personnes travaillant dans la région seront testées par PCR et antigéniques toutes les deux semaines, et les tests positifs seront séquencés, a annoncé le ministère de la Santé. Sur twitter, l’épidémiologiste de Harvard Eric Feigl-Ding a également alerté sur la croissance très rapide du variant P1 au Royaume-Uni, et en Hollande. « C’est une tendance inquiétante », note-t-il.  

Un nombre de cas probablement sous-estimé

Dans l’Hexagone, mieux vaudrait donc ne pas se fier au calme apparent, alertent aujourd’hui un certain nombre de scientifiques. Première raison, selon le Pr Renaud Piarroux, épidémiologiste et chef de service à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, ces variants sont déjà certainement bien plus présents sur le territoire que ne peuvent le laisser penser les données officielles. « Santé publique France compte moins de 5000 cas par semaine. Mais moins de la moitié des tests positifs font l’objet d’un criblage, et tous les cas ne sont pas dépistés. Donc en réalité, le nombre de nouveaux cas de variants est sans doute plus proche de 2000 à 3000 par jour, ce qui est beaucoup », estime le chercheur. Mais plus que le nombre, c’est surtout la tendance qui s’avère inquiétante, selon cet expert : « Début janvier, il n’y avait pas beaucoup de cas, probablement moins de 200 par jour, et depuis, leur nombre croît. Ils ne disparaissent pas, bien au contraire ». 

La suspension des vols avec le Brésil, à laquelle le gouvernement s’est finalement résolu, ne nous met pour autant à l’abri de voir arriver de nouveaux cas importés. « Il n’y a pas que le Brésil, s’inquiète ainsi Rémi Salomon. Le Chili est concerné, ainsi que plusieurs autres pays d’Amérique latine, mais aussi la Guyane. Et on voit aussi ces cas émerger en Amérique du nord, au Canada mais aussi aux Etats-Unis dans le Massachusetts et en Floride où une centaine ont été recensés très récemment. Cela veut dire qu’il pourrait arriver relativement vite en Europe, donc il faut faire le maximum ». Le médecin appelle à l’instauration d’une liste « noire » de pays, à l’instar de ce que le Royaume-Uni a mis en place. Il faudrait surtout une politique européenne : « Le premier cas de P1 importé en France était une personne venant de Manaus, mais ayant transité par Francfort… », rappelle-t-il. Enfin, comme d’autres experts, il plaide pour la mise en oeuvre de quarantaines obligatoires à l’entrée sur le territoire, plutôt que pour une interdiction des vols : « Je ne trouverais pas choquant que l’on garde les gens dix jours dans des hôtels réquisitionnés par l’Etat avec un contrôle strict et des amendes en cas de non-respect, et qu’on leur demande de faire une PCR avant de pouvoir circuler librement », lance-t-il encore. 

LIRE AUSSI >> Cet été, à l’automne, plus tard… Quand sortira-t-on de la crise sanitaire ? 

Mais au-delà de la question des cas importés, ce que semblent craindre le plus aujourd’hui les scientifiques, c’est une diffusion lente mais inexorable de ces nouveaux virus, à partir des cas déjà disséminés sur le territoire. « Tout se passe en termes de darwinisme et de sélection naturelle, explique le Pr Axel Kahn. Dans une population faiblement immunisée, c’est le variant le plus contagieux, donc le britannique, qui a l’avantage. Mais à partir du moment où la population va être protégée contre le variant anglais, quels seront les variants les plus avantagés ? Ceux qui s’avèrent le moins inhibés par les anticorps vaccinaux. C’est aussi simple que cela ». 

« Une protection moins durable »

Et, de fait, l’immunité conférée par une infection naturelle avec la souche qui circulait en 2020 ou avec le variant britannique, mais aussi par les vaccins actuels, paraît moins efficace contre ces variants. « Nous avons étudié in vitro l’efficacité de sérums de convalescents et de sujets vaccinés avec le vaccin Pfizer sur les variants sud-africains et brésiliens. Ces travaux montrent bien que le variant sud-africain est plus résistant aux anticorps que le variant anglais. Le variant P1 brésilien, lui, paraît intermédiaire, plus résistant que l’anglais, mais quand même un peu plus sensible que le sud-africain », note Olivier Schwartz, de l’Institut Pasteur. Sur le terrain, une étude sud-africaine avait déjà montré l’absence d’efficacité du vaccin Astrazeneca contre le variant apparu dans ce pays, comme l’a rappelé la Haute autorité de santé dans une note récente.  

Des essais cliniques menés avec les vaccins Janssen et Novavax, toujours en Afrique du Sud, avaient trouvé une efficacité réduite (à respectivement 49% et 57%). Il n’existe pas encore de données en vie réelle sur les vaccins Pfizer et Moderna, relève encore la Haute autorité de santé : « Toutefois, si l’activité neutralisante post-vaccinale des anticorps obtenue avec ces deux derniers vaccins, est diminuée in vitro, elle l’est de manière beaucoup moins marquée qu’avec le vaccin d’AstraZeneca. On peut donc émettre l’hypothèse que ces deux vaccins restent efficaces in vivo. » Sur le terrain une très récente étude israélienne pourrait amener à nuancer cet espoir, le vaccin Pfizer paraissant tout de même moins protecteur face au variant sud-africain. Il s’agit toutefois d’une étude en pré-publication, et portant sur un tout petit nombre de sujets. Elle demande donc encore à être confirmée. « Cette moindre efficacité pourrait surtout se manifester par une protection moins durable », estime Olivier Schwartz. 

La crainte : un redémarrage de l’épidémie à l’automne

Avec ces nouveaux variants plus résistants, le virus nous joue donc encore un mauvais tour : « Il faut les surveiller comme le lait sur le feu », martèle le Pr Piarroux. La crainte de cet épidémiologiste : « Que ces nouvelles générations de virus continuent à se transmettre, même au sein d’une population en partie vaccinée. Il pourrait donc rester un fond de circulation virale, non négligeable, pendant l’été, du fait de ces variants, qui pourraient faciliter le redémarrage d’une épidémie à l’automne prochain ». Pour l’éviter, une seule solution, selon cet expert : « Se montrer très efficace dans la lutte contre le virus au printemps et pendant l’été ». Une analyse partagée par le Pr Axel Kahn : « Il faut tout faire pour ramener le virus au niveau le plus bas possible. Puisque le confinement paraît insupportable pour les Français, il faudrait au moins limiter au maximum les activités à l’intérieur : interdire le travail en présentiel, privilégier l’école à l’extérieur, les restaurants en terrasse, réduire les jauges dans les transports… », souligne-t-il. 

LIRE AUSSI >> Antoine Flahault : « En France, la vaccination est une stratégie de sauve-qui-peut »

Combinées à la vaccination, ces mesures pourraient permettre de reprendre totalement le contrôle sur l’épidémie, veulent croire ces experts. Car si le dispositif mis en place par l’Assurance-maladie avait gagné en efficacité en début d’année, il s’est retrouvé à nouveau débordé par l’accélération de l’épidémie. « C’est seulement en ramenant le nombre de cas à un niveau très bas que l’on pourra avoir un contact tracking efficace de l’ensemble des cas, dont le but, il faut le rappeler, est avant tout d’isoler les contacts, pour casser les chaînes de transmission en évitant que les contacts ne transmettent eux-mêmes le virus s’ils deviennent positifs », souligne Renaud Piarroux.  

Menaces sur la stratégie vaccinale

A défaut de maîtrise de l’épidémie ? Le risque de voir apparaître dans l’Hexagone de nouveaux mutants inédits, comme on l’a déjà vu avec le variant breton ou le variant dit d’Henri-Mondor. Et surtout, la montée en puissance des variants pourrait sans doute finir par remettre en question la stratégie vaccinale. « Dans un monde idéal, il ne faudrait vacciner qu’avec les vaccins à Arn-messager, qui restent malgré tout les plus efficaces », lance le Pr Axel Kahn. Le cas de la Moselle a montré, déjà, que cette question était loin d’être théorique. Compte tenu de la présence du variant sud-africain, la HAS a recommandé d’y « privilégier l’accès aux vaccins pour lesquels on dispose de données en faveur du maintien d’un niveau élevé d’efficacité contre ce variant », à savoir les vaccins à ARN messagers (Pfizer/BioNTech et Moderna). Exit, donc, l’AstraZeneca.  

Mais dans la foulée, l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est et la préfecture de la Moselle publiaient un communiqué commun dans lequel elles expliquaient que la campagne de vaccination se poursuivrait « telle qu’elle avait été engagée depuis février ». En continuant donc à utiliser AstraZeneca. Et en suscitant l’ire du représentant départemental de l’Ordre des médecins… Anecdotique? Sur le terrain les élus constatent surtout les inquiétudes engendrées par ces hésitations. « Les administrés se posent des questions, ils m’écrivent pour me dire que la ville de Metz ne doit pas se faire dicter le produit par le préfet mais par les médecins, et ils demandent du Pfizer », souffle Khalifé Khalifé, médecin retraité devenu premier adjoint au maire de Metz délégué à la santé.  

Un casse-tête qui pourrait devenir plus fréquent : « Si les variants se développent, il faudra s’organiser, faire travailler ensemble virologues et épidémiologistes pour savoir quel vaccin utiliser sur quel territoire », relève Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des coronavirus. Reste à espérer que nous n’en arriverons pas là. « Car sans maîtrise de la diffusion des variants, le seul espoir de sortir enfin de cette crise sera d’attendre l’arrivée de nouveaux vaccins adaptés aux variants », souligne le Pr Piarroux. Or les négociations entre l’Union européenne et les fabricants commencent à peine… 

*****************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :