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« L’origine du Covid-19 est un souci majeur de santé mondiale »

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Dans un texte publié par « Le Point », des scientifiques appellent à une vraie enquête sur la source du coronavirus. Entretien avec l’un de ses signataires.

Rhinolophus ferrumequinum / Grand rhinolophe / Great Horseshoe Bat (C)ARTHUR L./HorizonFeatures/Leemage
Rhinolophus ferrumequinum / Grand rhinolophe / Great Horseshoe Bat ©ARTHUR L./HorizonFeatures/Leemage© leemage via AFP

Propos recueillis par Jérémy André (correspondant à Hongkong)

Publié le 13/04/2021

-L’étude conjointe de la Chine et de l’Organisation mondiale de la santé sur l’origine du Covid-19 n’a pas convaincu, c’est le moins qu’on puisse dire. Dès le départ, la mission a été dénoncée à cause des conflits d’intérêts de l’un de ses membres, collaborateur de longue date de l’Institut de virologie de Wuhan, au cœur de toutes les interrogations. Ménagée pour s’assurer de sa coopération, la Chine en a profité pour redoubler son obstruction et ne fournir que des données très lacunaires. Elle a imposé de privilégier l’hypothèse d’une zoonose, une émergence naturelle, sans en apporter aucune piste ni preuve concrète, ainsi qu’une étrange théorie des surgelés, pourtant jugée contraire à la science partout ailleurs dans le monde, et finalement obligé le texte à exclure hâtivement l’hypothèse des laboratoires.

Si les autorités chinoises ont les moyens d’opérer un tel détournement de la vérité scientifique sur leur sol, elles ne semblent pas encore en mesure de l’imposer à la planète entière. Face au tollé, les conclusions du rapport ont été contredites, même par le directeur de l’OMS : en réaction, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, pourtant jusque-là si conciliant avec Pékin, a insisté sur la nécessité d’investigations complémentaires de toutes les hypothèses, même celle du laboratoire. Des scientifiques internationaux lancent désormais un appel, publié par Le Point et le New York Times, qui livre une feuille de route ambitieuse pour élucider la plus grande question scientifique de notre temps. Entretien avec l’un des signataires, José Halloy, professeur de physique à l’université de Paris.

Le Point : Pourquoi appeler à une nouvelle enquête sur l’origine du Covid-19 ?

José Halloy : Il est important de comprendre comment ce virus est apparu, simplement pour empêcher de prochaines pandémies. Des informations importantes sont désormais détenues par des scientifiques chinois. Or, les autorités chinoises font de la rétention d’informations. Dans ces conditions, ni la zoonose ni aucune autre hypothèse ne sont vérifiables. Les experts internationaux qui ont participé à l’étude conjointe ont fait comme si l’on pouvait croire sur parole leurs homologues chinois. Mais en science, on ne croit pas sur parole, il faut pouvoir vérifier ! Il faut donc une nouvelle enquête, une vraie enquête et des études scientifiques, avec un accès direct aux données, si l’on veut espérer comprendre l’origine du Covid-19.

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Mais si la Chine continue de faire barrage, à quoi cela servira-t-il ?

Si la Chine continue à faire barrage, sans accès aux données ni au territoire chinois, il se peut qu’on n’ait jamais la réponse. On pourra, selon le souhait de la Chine, faire des recherches dans les pays voisins, pour collecter de nouvelles souches de la même famille de virus et reconstruire une évolution potentielle. Mais on ne trouvera jamais la réponse définitive si jamais l’ancêtre le plus proche du Sars-Cov-2, le virus à l’origine de la pandémie, se trouve en Chine. Or, le plus proche parent connu à l’heure actuelle, le RATG-13, a été collecté dans le Yunnan, une province dans le sud-ouest de la Chine. Une autre possibilité serait d’analyser à fond toutes les données génomiques accessibles et de chercher si elles révèlent des traces d’une expérience de laboratoire. Mais la communauté scientifique ne fait pas suffisamment ce travail, car cette question dérange. Si la Chine continue sur son attitude actuelle, il y a donc de fortes chances qu’on ne le sache jamais. La réponse remettrait pourtant en cause toute la prévention de la pandémie par l’OMS. Car, pour le moment, cette prévention repose sur la surveillance des virus dans la nature, c’est-à-dire le prélèvement de pathogènes potentiellement dangereux, leur stockage et leur manipulation en laboratoire. Mais si cette pandémie provient d’un accident de laboratoire, cela signifie que cette stratégie comporte plus de risques que de bénéfices, et qu’il faudrait la revoir. L’origine du Covid-19 est donc un souci majeur de santé mondiale.

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Vous n’êtes pas virologue. Pourquoi s’être investi dans ce débat ?

Je m’y intéresse depuis 2011, depuis bien avant la pandémie. Depuis cette époque, il existe des débats intenses sur les expériences dites de gain de fonction. On sait désormais qu’elles étaient pratiquées par l’Institut de virologie de Wuhan. Celles-ci reviennent à modifier un virus issu de la nature en accélérant ses mutations in vitro, sans nécessairement éditer son génome par ingénierie génétique, mais plutôt par une forme de sélection. On peut, par exemple, prendre un virus normalement contagieux uniquement pour certains animaux, et le rendre contagieux pour les humains. De telles expériences avaient été menées sur la grippe aviaire dès les années 2000 pour tester comment le virus passe d’une espèce à l’autre. Mais cette pratique avait fait débat, parce qu’elle accentuait un risque dans le but de l’étudier. La controverse a entraîné un moratoire sur ce type d’expériences en 2014 par le National Institute of Health américain, levé en 2017. Des expériences du même type sont faites sur des coronavirus.

L’hypothèse d’un accident de laboratoire n’est pas farfelue. Elle n’est pas sortie de nulle part, ce n’est pas un phénomène irrationnel et inventé, comme on a voulu le faire croire.José Halloy

C’est pour cela que l’hypothèse d’un accident de laboratoire n’est pas farfelue. Elle n’est pas sortie de nulle part, ce n’est pas un phénomène irrationnel et inventé, comme on a voulu le faire croire. En outre, les accidents de laboratoire sont un phénomène connu, qui a même provoqué certaines pandémies, comme une pandémie de grippe de 1977, à la suite d’un accident dans un laboratoire soviétique. Dès l’apparition du Covid-19, les scientifiques comme moi qui connaissaient bien le sujet se sont donc posé la question. Après, je tiens à préciser que je ne suis pas en faveur d’une hypothèse ou de l’autre. Je suis neutre. À ce jour, je ne connais pas l’origine de ce virus. J’aimerais simplement qu’on étudie cette question à fond, et qu’on pose même les questions qui fâchent.

Des accusations de « conspirationnisme » ont pourtant été lancées contre ceux qui s’interrogeaient, par des scientifiques liés à la Chine et même précisément à l’Institut de virologie de Wuhan. Quand on ajoute à cela la propagande, la manipulation de la science, les mensonges, les dissimulations, les informations non communiquées, l’origine du Covid-19 est-elle en train de devenir le plus grand scandale scientifique de tous les temps ?

Le problème n’est pas propre à la Chine, mais propre à la situation de la recherche mondiale. La concurrence, le système d’évaluation permanente et de financement sur projets, le mélange des genres entre recherche fondamentale, appliquée, civile et militaire, ont créé une ambiance délétère. Il y a aussi des avantages à cela, cela ne crée pas que des problèmes, mais cela en génère un certain nombre qu’on ne peut pas ignorer. Par exemple, ceux qui étudient les zoonoses ont intérêt à mettre la focale sur la zoonose, que ce soit vraiment ou non l’origine de la pandémie, et demandent aujourd’hui qu’on multiplie leurs financements. Mais si l’hypothèse des laboratoires se vérifiait, qu’on démontrait que ce virus a été sorti de la nature par des chercheurs, voire transformé, il faudrait au contraire contrôler plus strictement ces pratiques.

C’est ce qui provoque un réflexe corporatiste de défense de leur travail et de leur méthode par certains virologues. Ils ont raison de mettre en garde contre ceux qui voudraient censurer trop fort la recherche scientifique. Mais cela ne devrait pas empêcher de mettre en place une législation mondiale qui permette d’estimer et de contrôler les risques. On peut se contenter de simplement retirer un article scientifique quand il y a un cas de fraude sur un sujet moins sensible. Mais on ne peut pas accepter des irrégularités dans ce domaine de la biosécurité. On s’en rend compte aujourd’hui, quand on a affaire à une pandémie, les enjeux sont considérables : des millions de morts, des millions de personnes malades, une crise économique sans précédent.

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Malgré ces graves enjeux, pourquoi la communauté scientifique ne se mobilise-t-elle pas ?

Donald Trump a joué un rôle de repoussoir pour les scientifiques, quand il a repris ce débat en le politisant, en s’en servant pour attaquer la Chine et en parlant de « virus chinois ». Dès lors, les scientifiques ont associé cette idée aux fake news que Trump n’avait cessé de propager durant son mandat. D’autant plus que des spécialistes, dont certains liés à la Chine, avaient publié dès février 2020 dans la revue The Lancetun article dénonçant l’hypothèse des laboratoires comme du « conspirationnisme ». Cela a tétanisé la communauté scientifique, très perturbée par la problématique des fake news. Depuis, le débat était verrouillé. Maintenant que l’administration Biden est restée sur une ligne semblable à l’administration Trump, et que certaines informations sont confirmées par des services réputés fiables, que les questions sont également posées par le directeur général de l’OMS, on peut cependant espérer que la communauté scientifique osera sortir du bois.

Donald Trump a joué un rôle de repoussoir pour les scientifiques, quand il a repris ce débat en le politisant, en s’en servant pour attaquer la Chine et en parlant de « virus chinois ».José Halloy

La France, qui a bâti le P4 de l’Institut de virologie de Wuhan, est muette. Pourquoi ?

C’est une question qu’il faut poser au président de la République et pas à moi. Je ne suis qu’un scientifique, je ne représente pas la France, et ces questions géopolitiques ne sont pas ma spécialité.

Mais on peut simplement remarquer que la Chine est de plus en plus agressive, et qu’il y a donc des risques géopolitiques à prendre position sur le sujet.

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