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Pr Piarroux : « Le Brésil de l’Europe, c’est nous ! La France est un incubateur à variants »

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Le Pr Renaud Piarroux, épidémiologiste et spécialiste de la gestion des épidémies, s’inquiète de la volonté de rouvrir vite le pays, alors que le virus circule beaucoup.

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Le Pr Renaud Piarroux est épidémiologiste, chef de service de parasitologie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, et spécialiste de la gestion des épidémies.

Le Pr Renaud Piarroux est épidémiologiste, chef de service de parasitologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, et spécialiste de la gestion des épidémies.

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Propos recueillis par Stéphanie Benzpublié le 17/04/2021 L’EXPRESS

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Tenace, convaincu… et convaincant. Spécialiste reconnu de la gestion des épidémies, le Pr Renaud Piarroux ne ménage pas sa peine, depuis déjà plusieurs mois, pour essayer d’améliorer la gestion de la crise sanitaire en France.

Chef de service de parasitologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et chercheur à l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique, ce pédiatre de formation a joué un rôle décisif dans la lutte contre l’épidémie de choléra qui sévissait en Haïti au tournant des années 2010. Très vite lors de l’émergence du sars-cov-2, il a compris la gravité de la menace.

A Paris, il s’est mobilisé pour mettre en oeuvre une organisation efficace pour le traçage et l’aide à l’isolement des personnes infectées, Covisan, avant de contribuer à adapter le dispositif de contact-tracing de l’Assurance-maladie. Aujourd’hui, il se dit inquiet de l’émergence de variants préoccupants alors que l’épidémie se maintient à un niveau élevé dans notre pays, et plaide inlassablement pour une stratégie de contrôle plus forte du virus. Entretien.  

L’Express : L’épidémie semble marquer le pas, au moins dans les départements où les mesures de restriction ont été mises en oeuvre en premier. Peut-on espérer voir cette vague se terminer rapidement ?  

Pr Renaud Piarroux : Pour l’instant, nous semblons effectivement avoir passé le pic des infections en Ile-de-France, mais pas encore au niveau national. Et nous n’y sommes pas encore du tout pour ce qui concerne les réanimations. En Ile-de-France, le nombre de malades hospitalisés en soins critiques est déjà proche de 1800, ce qui est colossal. Pour la suite, tout dépendra des mesures de gestion qui seront mises en oeuvre. Si l’exécutif reste sur sa ligne de « vivre avec le virus », en misant essentiellement sur la vaccination pour freiner l’épidémie et en faisant le minimum sur le reste, la descente sera lente.  « Il y a un risque de voir ces nouvelles générations de virus pouvoir continuer à se transmettre, même au sein d’une population en partie vaccinée »

Faut-il s’inquiéter des variants sud-africains et brésiliens, alors qu’ils restent pour l’instant très minoritaires dans le pays ?  

Santé publique France compte moins de 5000 cas de ces variants par semaine. Mais moins de la moitié des tests positifs font l’objet d’un criblage, et tous les cas ne sont pas dépistés. Donc en réalité, le nombre de nouveaux cas de ces variants est sans doute plus proche de 2000 à 3000 par jour, ce qui est beaucoup.

Mais plus que le nombre, c’est surtout la tendance qui est inquiétante : début janvier, il n’y avait pas beaucoup de cas, probablement moins de 200 par jour, et depuis leur nombre croît. Ils ne disparaissent pas, bien au contraire. Donc, oui, je suis un peu inquiet quand même. Le problème c’est que ces deux variants, ainsi que certains mutants issus du variant britannique portent tous la même mutation E 484 K qui semble gêner la réponse immunitaire générée par la souche qui circulait l’an dernier et par le variant britannique tel qu’il était à l’origine.  

Cela signifie qu’une précédente infection ou une vaccination pourraient être moins protectrices contre ces variants. Il y a donc un risque de voir ces nouvelles générations de virus pouvoir continuer à se transmettre, même au sein d’une population en partie vaccinée. Il pourrait donc rester un fond de circulation virale cet été, non négligeable, qui faciliterait le redémarrage d’une épidémie à l’automne. Comme en Afrique du Sud, où une nouvelle épidémie s’est développée dans une population en partie immunisée par la vague précédente. C’est maintenant qu’il faudrait tout faire pour éviter cela ici.  

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Cela veut dire que la vaccination, à elle seule, risque de ne pas suffire à maîtriser l’épidémie ?  

Au fur et à mesure du déploiement de la vaccination, le nombre de nouveaux cas d’infection va baisser. Mais ensuite, tout va dépendre du cocktail de vaccins utilisés sur le territoire. Car tous les vaccins ne présentent pas le même niveau de protection contre ces variants. On sait par exemple que les vaccins ARN (Pfizer et Moderna) gardent une certaine efficacité contre le mutant sud-africain mais que celui d’Astrazeneca est peu efficace. Pour l’instant, nous avons peu de données concernant le variant brésilien. Le risque est donc que le nombre de cas diminue globalement, puisque tous les vaccins sont très efficaces contre le variant britannique dominant actuellement, mais que la proportion de personnes infectées par ces variants inquiétants, elle, augmente.  

La fermeture des frontières avec le Brésil, réclamée par de nombreux médecins, n’est-elle pas de nature à nous mettre à l’abri de ces difficultés ?  

C’est une mesure qui arrive tardivement car les variants préoccupants sont déjà bien implantés chez nous. Une quarantaine obligatoire et contrôlée à l’arrivée sur le sol français serait plus efficace. Enfin, avec une épidémie non maîtrisée et un niveau de circulation viral aussi important que celui que nous connaissons aujourd’hui, nous sommes nous-mêmes devenus des incubateurs de mutations.

Le Brésil de l’Europe, c’est nous, même si nous ne sommes pas les seuls. Regardez : des nouveaux variants apparaissent déjà en France. On a parlé du variant breton et du variant d’Henri-Mondor, mais il y en a d’autres.  « La doctrine reste toujours d’éviter la saturation des hôpitaux et de vivre avec le virus pour permettre une réouverture rapide du pays »

Que peut-on faire dans ces conditions ?  

Dans l’idéal, il faudrait faire un traçage spécifique de ces variants inquiétants, avec des mesures renforcées autour des patients infectés et de leurs contacts. Le problème, c’est qu’au niveau de contaminations actuel, avec plus de 30000 nouveaux cas par jour, c’est impossible.

Les PCR de criblage et le séquençage pour repérer les variants ne sont pas systématiques, car le nombre de tests positifs est trop important. De même, le contact tracing de l’Assurance-maladie n’arrive pas à suivre. Ce service s’était pourtant beaucoup amélioré. Les agents appelaient les personnes infectées ou leurs contacts plus longtemps, prenaient le temps de leur parler, pouvaient envoyer des infirmiers à domicile si nécessaire. A un moment donné jusqu’à 28% des nouveaux cas étaient connus précédemment comme contacts, ce qui était plutôt un bon résultat, mais cette proportion a à nouveau diminué. Avec l’accélération de l’épidémie, les agents de l’Assurance-maladie ont dû revenir sur une procédure dégradée, avec des SMS qui remplacent les appels. Donc ils perdent en efficacité. La seule solution à présent serait de tout faire pour diminuer le plus possible l’incidence.  

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Les mesures actuelles ne vous paraissent pas suffisantes ?  

Nous ne sommes pas sur un confinement fort comme l’an dernier. Il faudrait probablement garder les écoles fermées une ou deux semaines de plus et être extrêmement prudent sur la réouverture, en se fixant des objectifs d’incidence à atteindre avant de pouvoir commencer à relâcher les mesures.  

Mais on voit bien que ce n’est pas du tout la philosophie actuelle : la doctrine reste toujours d’éviter la saturation des hôpitaux et de vivre avec le virus pour permettre une réouverture rapide du pays. Le président continue d’évoquer la mi-mai pour le redémarrage d’un certain nombre d’activités. Comme la vaccination va avancer, cela ne créera vraisemblablement pas une nouvelle vague, mais cela nous empêchera de nous trouver à un niveau suffisamment bas pour prendre le contrôle de l’épidémie et traquer efficacement les variants inquiétants.  

C’est un des problèmes de la stratégie française actuelle, avec bien sûr le maintien d’un nombre de décès important dans la durée, mais aussi de formes longues du covid. Et également le risque, comme on l’a dit, de voir émerger des variants préoccupants locaux. De nombreux pays ont réussi à maîtriser l’épidémie, même sans vaccins, mais pour cela, ils ont agi avec rigueur à un moment où les contaminations étaient suffisamment basses pour qu’il soit possible de faire un contact tracing poussé pour chaque cas. L’exemple danois est éloquent : ils ont réussi à passer de 3000 cas par jour à 600. Grâce à un traçage de bonne qualité, ils arrivent à contenir l’épidémie.  

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L’arrivée des autotests ne vous paraît pas de nature à améliorer encore le dépistage et l’isolement des personnes positives ?  

Bien au contraire. Ces tests faits à la maison par prélèvement nasal sont considérés comme insuffisants pour le diagnostic quand on a des symptômes. De plus, ils ne sont pas faits pour les enfants, et ils ne sont ni très sensibles, ni très spécifiques. En gros, on dit aux Français : faites des autotests, mais s’ils sont positifs, allez faire une PCR, et s’ils sont négatifs, continuez à respecter les gestes barrière.

Le risque c’est d’avoir beaucoup de faux négatifs, et des positifs qui ne se signaleront pas, et pour lesquels il ne pourra pas y avoir de traçage des cas. Pour maîtriser l’épidémie, l’important est d’isoler les positifs, mais surtout leurs contacts, pour casser les chaînes de transmission. Appeler au déploiement de ces tests, c’est vraiment le signe que l’on abandonne toute ambition de ramener l’épidémie à son niveau le plus bas possible. 

Donc en France, nous devons nous attendre à avoir de nouvelles vagues après celle-ci ?  

Les vaccins et l’immunisation par la maladie ont une efficacité, même réduite, sur les variants. Donc on peut imaginer que le scénario du pire, une quatrième vague plus forte que la troisième, pourra être évité.

Mais avec ces variants, on va quand même remettre une pièce dans la machine, avec le risque d’une reprise épidémique à terme.  

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