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Wenyuan Wu: «La France ne doit pas répéter nos erreurs sur la discrimination positive»

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ENTRETIEN – Directrice exécutive de l’association Californiens pour l’égalité des droits, Wenyuan Wu voit cette victoire comme le signe d’un changement profond à l’œuvre dans l’opinion, mais qui se heurte à la résistance de puissants groupes de pressions formés par les médias, des grandes entreprises et les milieux intellectuels, qu’elle qualifie «d’industrie de la diversité».

Par Adrien Jaulmes. LE FIGARO 15 avril 2021

Wenyuan WU. Illustration Fabien Clairefond


LE FIGARO. – Que signifie le rejet de la discrimination positive par la Californie, l’un des États les plus progressistes des États-Unis?

Wenyuan WU. – Le concept de discrimination positive commence à se périmer aux États-Unis, et j’espère que la France ne commettra pas l’erreur que nous avons faite en nous lançant sur cette voie. Il y a eu beaucoup de confusion à propos de la campagne que nous avons menée l’année dernière contre la Proposition 16, qui était une tentative pour rétablir ce genre de mesures en Californie.

Je ne suis absolument pas opposée à la nécessité de permettre à des minorités d’accéder à une meilleure éducation. Mais sous cette appellation de discrimination positive s’est en fait mis en place un système de préférence raciale assez pervers.

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Le terme «affirmative action» ou discrimination positive, a été utilisé par John F. Kennedy dans son décret présidentiel n°10925 de 1961, qui stipulait que des «mesures positives doivent être prises pour que les différentes branches du gouvernement traitent leurs employés sans considération de race, croyance, couleur ou origine nationale». Il s’agissait de mettre fin à des pratiques de discrimination à une époque où notre pays pratiquait la ségrégation raciale. Mais le mouvement des droits civiques consistait à ce moment-là avant tout à défendre le droit individuel de chacun à un traitement égal, et il était alors nécessaire de protéger et de défendre ces principes. Il ne s’agissait pas de donner un traitement spécial à des minorités, mais de garantir que tous bénéficient du même traitement. Cependant au fil des ans ce concept a évolué pour créer des préférences raciales. On retrouve les débuts de ce changement dans le décret présidentiel n°112467 de Lyndon Johnson qui vise: «à augmenter la participation des minorités».

C’est ce à quoi nous sommes opposés. La Proposition 209, votée par la Californie en 1996 a mis fin à une loi de discrimination basée sur la race (la législation décrite ici est la loi qui, d’après ses partisans, relevait de la discrimination positive, NDLR). C’était une mesure révolutionnaire, qui a marqué le début d’un changement radical. Depuis, neuf autres états ont supprimé les discriminations raciales. Le rejet de la Proposition 16, qui visait à l’abroger, montre qu’une majorité d’électeurs continue à penser que les discriminations raciales, même au nom d’un prétendu antiracisme, ne sont pas acceptables.

Quel a été le résultat des politiques de discrimination positive?

La discrimination positive est un concept fondamentalement biaisé, qui prétend corriger les discriminations raciales en introduisant plus de discriminations. D’un point de vue de pure efficacité, c’est un échec. Le système ne fonctionne pas. Les résultats de cette politique dans les universités et l’enseignement supérieur a été une faillite complète. Même le New York Times, qui défend pourtant systématiquement cette politique, a reconnu dans un article paru en 2017 qu’après 35 ans de mise en œuvre de ce type de politiques, les minorités noires et hispaniques sont encore moins bien représentées dans les grandes universités qu’elles ne l’étaient auparavant.

Cette politique est non seulement inefficace, mais elle empêche aussi de s’attaquer aux causes réelles du manque de diversité dans l’éducationWenyuan Wu

Pis encore, cette politique est non seulement inefficace, mais elle empêche aussi de s’attaquer aux causes réelles du manque de diversité dans l’éducation. Beaucoup de facteurs sociaux ou économiques expliquent la sous-représentation de certaines minorités, que la politique de discrimination positive ne résout en rien. Ce que nous refusons de faire, c’est de nous atteler à réformer le système éducatif dans notre pays, qui se trouve dans un état catastrophique. Les étudiants admis dans des universités au titre de la discrimination positive ont de plus mauvais résultats et font face à plus de problèmes que ceux entrés normalement. C’est pour cela que j’y suis opposée. Non seulement cela ne fonctionne pas, mais cela nuit à ceux ce qui sont censés en bénéficier. Seule l’application des principes d’égalité et de mérite pourra faire avancer les droits des personnes défavorisées. Le manque d’accès à l’éducation et à l’emploi sont dus à des causes très diverses, et qui ne peuvent être résolus par des systèmes de préférences raciale grossiers et désuets.

Vous avez réussi à faire rejeter le rétablissement de ces mesures en Californie, État majoritairement démocrate!

C’est vrai. La campagne que nous avons mené en Californie a été une remise en question de cette hégémonie intellectuelle. Nous avons été capable de réunir une vaste coalition, regroupant des démocrates, des indépendants, des noirs, des latinos. Leur voix sont été rassemblées par l’idée qu’il était nécessaire de réunir l’Amérique plutôt que de la diviser entre groupes identitaires. Je pense que notre avenir en tant que nation dépend de notre capacité à nous unir au lieu de nous séparer en fonction de critères variés.

La discrimination positive doit être examinée au regard de la Constitution, puisqu’elle relève du 14e amendement, qui garantit l’égalité des citoyens devant la loi

Avant de rejoindre ce mouvement, j’avais fait partie d’un groupe qui a mené une action en justice contre l’université d’Harvard pour avoir systématiquement discriminé des étudiants d’origine asiatique en rendant plus difficile leur sélection. Notre plainte a été rejetée par une juge du district de Boston, elle-même très favorable à la discrimination positive, ce à quoi nous nous attendions.

Mais le cas a servi à démontrer les pratiques Harvard et d’autres grandes universités, qui ne sont qu’une forme de discrimination basée sur des quotas, des stéréotypes, et des critères raciaux pour favoriser ou défavoriser certains groupes. Nous avons saisi la Cour suprême le 25 février dernier. La discrimination positive doit être examinée au regard de la Constitution, puisqu’elle relève du 14e amendement, qui garantit l’égalité des citoyens devant la loi.

La discrimination positive sur des bases raciales a donc toujours de puissants défenseurs?

Bien sûr. Je les surnomme collectivement l’industrie de la diversité. Elle est composée d’un ensemble d’intellectuels, de journalistes, d’avocats, de groupes de pression et de consultants, qui répandent leur nouvelle obsession pour la race.

C’est une approche idéologique qui contribue à fausser et empêcher tout débat et même tout progrès. Il y a des disparités dans toutes les sociétés. Il est facile d’observer que dans les sociétés démocratiques occidentales, l’égalité devant la loi ne détermine pas une égalité des conditions. Les gens réussissent différemment dans la vie, et je ne nie absolument pas l’existence d’un écart entre les différents groupes ethniques, particulièrement en ce qui concerne l’éducation, ou la fortune. C’est une question extrêmement complexe, qui nécessite d’être traitée. Mais les inégalités, y compris raciales sont dues à beaucoup d’autres facteurs qu’au racisme. Cette nouvelle obsession pour les questions raciales, et le combat contre la prétendue suprématie blanche qui l’accompagne ont bien d’autres objectifs que de lutter contre les inégalités, puisque les partisans de ces mesures continuent à les imposer alors qu’elles sont contre-productives.

Mais ce qui ne devrait être qu’une question de politique, est devenu une question partisane.

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Tout débat sur le sujet est devenu quasiment impossible. Les défenseurs de cette politique de discrimination pratiquent une intimidation systématique et accusent de racisme quiconque ose la remettre en question. Les groupes de pression constitués par les élites politiques, les grandes entreprises et les médias, n’ont aucune intention de discuter. C’est devenu une idéologie, et dès que l’on cherche à la remettre en cause, on se heurte à tout un écosystème de consultants et de chercheurs qui s’est développé autour de ce thème. Ce sont des acteurs très puissants, prêts à tout pour défendre toute remise en cause de cette idéologie, qui heurterait aussi directement leurs intérêts, y compris financier. Robin DiAngelo la grande figure de ce mouvement, et auteur du livre Fragilité Blanche, facture par exemple 20.000 dollars chacune de ses interventions contre le racisme.

Comme je ne travaille pas pour une institution, j’ai le privilège de pouvoir dire ce que j’en pense. Mais j’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont opposées à ces politiques de discrimination, mais qui n’osent pas le dire publiquement. Ils ont peur de la pression de leur entourage professionnel, ou même tout simplement d’être sanctionnés. Ce que l’industrie de la diversité appelle des discours de haine, ce sont plutôt les discours qu’ils haïssent.

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