MEMORABILIA

Anne-Sophie Beauvais: «Les personnalités qui vivent dans mon village ne se sentent plus en lien avec lui»

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ENTRETIEN – Dans son nouvel ouvrage, l’essayiste, ancienne directrice générale de l’Association des anciens élèves de Sciences Po, raconte et regrette la transformation de la commune où elle vit, Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine).

Par Marie-Laetitia Bonavita. 18 avril 2021 LE FIGARO

Route de Marnes-la-Coquette. 307376016/cyril – stock.adobe.com

LE FIGARO. – Comment est venue l’envie d’écrire ce livre?À découvrir

Anne-Sophie BEAUVAIS. – Marnes-la-Coquette est un lieu très singulier. Pour ceux qui ne connaissent pas l’endroit, il faut imaginer, à 10 kilomètres de la tour Eiffel, un vrai village du XIXe siècle qui aurait survécu au milieu de l’urbanisation galopante de la métropole parisienne, et où vit, protégée de tout, et non loin d’habitants aux revenus plus ordinaires, un petit nombre d’habitants fortunés, voire très fortunés.

Marnes-la-Coquette est effectivement réputée pour les belles maisons de son parc privé. Qui sont leurs propriétaires?

Ce ne sont pas les mêmes entre hier et aujourd’hui, et c’est en cela que Marnes raconte une histoire intéressante. Après-guerre, s’installent dans ce village de grandes familles bourgeoises françaises, tels que les Schlumberger ou les Cassegrain, fondateurs de la marque Longchamp, et des célébrités, comme Jean Marais, Maurice Chevalier, ou, quelques années plus tard, Hugues Aufray. Dans les années 1990, les choses changent: les maisons du parc privé sont rachetées par des propriétaires qui se partagent entre plusieurs capitales du monde. Il s’agit à la fois de ces professions, entrepreneurs, publicitaires, qui vivent au rythme de la mondialisation et de la mobilité des capitaux et, de façon très majoritaire, de grandes fortunes étrangères venues du Qatar, d’Arabie saoudite, de Chine, de Russie ou encore d’Afrique. Le parc privé quitte alors nos rivages, et devient en réalité une île de l’archipel mondialisé dominé par quelques «hyper-riches». C’est d’ailleurs ce Marnes-là qui voit arriver Johnny Hallyday, lui-même faisant partie de ces fortunes vagabondes, qui partagent leur vie entre trois ou quatre villes de la planète. Johnny avait comme voisins, à Marnes, les Daft Punk, qu’il pouvait aussi retrouver à Los Angeles, lors de ses séjours américains!

Ses nouveaux arrivants ont, dites-vous, mis fin involontairement à l’esprit de village, propre à Marnes-la-Coquette. Comment?

Auparavant, tous les propriétaires du parc privé se sentaient dépositaires d’un enracinement commun dans le village, et s’investissaient dans la vie de celui-ci. Le banquier Maurice Schlumberger donnait de l’argent pour entretenir la forêt alentour, quand il ne prenait pas lui-même sa serpe pour aller tailler les bois. Jean Marais ouvrait sa piscine tout l’été aux enfants du village, et Hugues Aufray chantait, chaque année, sur la place de l’église, pour la fête de la Saint-Jean.

À côté de ces grandes fortunes et de ces célébrités, les familles beaucoup plus modestes qui vivaient à Marnes avaient encore toute leur place. L’atmosphère était joyeuse, les bistrots et les petits commerces étaient encore nombreux et tout le monde s’y rencontrait.

Aujourd’hui, les nouveaux arrivants ne se sentent plus aucun lien ou allégeance envers la commune. Les gardes du corps et les caméras de sécurité ont fait leur apparition. Les maisons cossues se sont barricadées derrière des hauts murs pour ne plus rien laisser voir, en même temps qu’ont disparu progressivement tous les commerces et bistrots du village. Ce parc privé s’est éteint et, d’une certaine façon, tout le village avec lui, pour devenir un quartier-dortoir, à la porte de Paris, presque réservé à des propriétaires fortunés.

« Quand vous faites sécession, en vivant sur un territoire protégé de tout, vous êtes dans une bulle »

Comment avez-vous pu rencontrer cette nouvelle élite?

Vivre à Marnes, au moment où j’écrivais ce livre, m’a aidée, ne serait-ce qu’en pouvant déposer des demandes de rendez-vous dans les boîtes aux lettres! J’ai été servie aussi par quelques précieuses recommandations, sans lesquelles certaines portes ne seraient pas ouvertes. Mais, si on acceptait de me rencontrer, c’était souvent à l’extérieur des maisons. On voulait bien me décrire les choses, mais pas me les montrer.

À travers l’évolution des résidents, vous opposez deux visions de la France, celle de François Fillon et celle d’Emmanuel Macron.

Ces deux populations ne s’apprécient pas beaucoup! La France bourgeoise traditionnelle, qui possède un patrimoine immobilier et des rentes, a fortement critiqué le président de la République pour sa réforme de l’ISF (Emmanuel Macron a exclu les valeurs mobilières de l’assiette de l’ISF, rebaptisé impôt sur la fortune immobilière, dit IFI, NDLR), ISF qui l’a, dit-elle, massacrée financièrement. Et elle voyait en François Fillon cette France chabrolienne, enracinée, durable, avec la Sarthe, le manoir, la famille… et dont un village comme Marnes était aussi le parfait reflet. Cette France, qui fait face à des difficultés nouvelles, est désormais concurrencée par la France de l’ère Macron. Ces entrepreneurs, devenus millionnaires en quelques années à peine et qui investissent leur argent dans des start-up ou des valeurs mobilières. Ils ont soutenu Emmanuel Macron en 2017, quand ils n’ont pas été parmi ses donateurs.

Comment a été perçu le mouvement des «gilets jaunes» au sein de Marnes-la-Coquette?

Quand vous faites sécession, en vivant sur un territoire protégé de tout, vous êtes dans une bulle. Les crises, celles des «gilets jaunes» comme celle du Covid-19, paraissent bien lointaines. Je raconte d’ailleurs la vie à Marnes pendant le premier confinement, avec ce sentiment d’être dans un monde à part.

«Le Ghetto», par Anne-Sophie Beauvais (Kero/Calmann-Lévy, 234 p., 18,50 €).

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