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« Le retrait américain du Moyen-Orient est une illusion »

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ENTRETIEN. Dans « Le Moyen-Orient selon Joe Biden », le chercheur Hasni Abidi réunit les meilleurs spécialistes pour décrypter les ambitions du président américain.

Le president americain, ici a la Maison-Blanche le 20 avril 2021, souhaite regagner l'accord sur le nucleaire iranien, a condition que l'Iran en fasse de meme.
Le président américain, ici à la Maison-Blanche le 20 avril 2021, souhaite regagner l’accord sur le nucléaire iranien, à condition que l’Iran en fasse de même.© POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Propos recueillis par Armin Arefi. Publié le 22/04/2021 LE POINT

L’avenir du Moyen-Orient se joue sans doute à Vienne. Depuis deux semaines, la capitale autrichienne est le théâtre de négociations indirectes entre les États-Unis et l’Iran, organisées par l’entremise de l’Union européenne, pour que les deux pays ennemis reviennent au respect commun de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) qu’ils avaient signé en juillet 2015, avant de s’en écarter [seul Washington s’en est officiellement retiré en mai 2018, NDLR]. La « mère de tous les accords », comme le surnomme l’ancien diplomate onusien Ghassan Salamé, dépasse la simple question des ambitions nucléaires de l’Iran. À travers le retour au JCPOA se dessine une négociation plus vaste sur les multiples crises qui secouent la région, à l’heure où les États-Unis ne souhaitent plus s’impliquer dans des conflits militaires au Moyen-Orient.

Mais ces pourparlers suscitent l’inquiétude des alliés traditionnels de Washingtondans la région, IsraëlArabie saoudite et Émirats arabes unis en tête, qui s’unissent et pèsent de tout leur poids pour que l’administration Biden n’accorde pas de blanc-seing à la République islamique afin qu’elle continue à avancer ses pions, de Bagdad à Beyrouth. Dans Le Moyen-Orient selon Joe Biden* (éditions Erick Bonnier), le chercheur Hasni Abidi et le Global Studies Institute de l’Université de Genève ont réuni quinze des meilleurs spécialistes francophones de la région (Henry Laurens, Fatiha Dazi-Héni, Clément Therme, Myriam Benraad, Joseph Bahout…) pour décrire les ambitions du nouveau président américain dans cette partie du monde qui n’a rien perdu de sa centralité. Directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) de Genève, Hasni Abidi explique dans un entretien au Point pourquoi les prochaines semaines s’annoncent déterminantes pour l’avenir du Moyen-Orient, et bien au-delà.

Le Point : Joe Biden semble déterminé à conclure un accord avec l’Iran sur le dossier du nucléaire. Les négociations américano-iraniennes peuvent-elles, selon vous, aboutir ?

Hasni Abidi : Il existe aujourd’hui un nouveau paradigme au sein de l’administration de Joe Biden qui est différent de celui qui a prévalu sous Donald Trump. Je rappelle que, outre le dossier du nucléaire, le conflit entre les États-Unis et l’Iran est la source d’autres antagonismes, que la France et les pays du Golfe appellent le « comportement nocif des Iraniens dans la région » ou la guerre par procuration menée par Téhéran ainsi que son programme de missiles balistiques. Or, pour la nouvelle administration américaine, celui-ci n’est que le résultat d’un blocage politique, et la renégociation de l’accord sur le nucléaire iranien est le seul outil diplomatique en mesure de débloquer d’autres dossiers. Ces pourparlers avec l’Iran constituent la ligne droite de l’administration Biden. Le président américain ne souhaite pas se compliquer la tâche en ouvrant tous les fronts exigés par Paris, Riyad, Abu Dhabi et surtout Tel-Aviv. La priorité absolue est donnée à une nouvelle dynamique de négociations avec Téhéran, partant de l’idée que la question nucléaire est une assurance-vie pour la République islamique et qu’une fois que le régime iranien sera rassuré et moins étouffé sur le plan économique il va s’ouvrir et probablement collaborer sur les autres dossiers qui sont l’objet de litiges entre la communauté internationale et l’Iran.

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Au vu de la composition de l’équipe diplomatique de Joe Biden, peut-on dire qu’il s’agit d’une sorte d’administration Obama 2 ?

Le retour des hommes d’Obama dans l’administration Biden ne signifie pas le retour de leur politique. L’environnement qui a prévalu n’est plus le même et Joe Biden a lui-même changé. Voilà pourquoi je ne crois pas en la thèse d’une administration Obama 2. À mon avis, Joe Biden tire les leçons de l’administration Trump, dont il observe les échecs mais aussi les avancées. Il essaie de dessiner une voie entre l’administration Obama et celle de Donald Trump. L’approche multilatérale du premier lui est très chère, parce qu’il pense que les États-Unis ont besoin d’alliés pour porter leurs desseins politiques dans la région et soulager le poids financier et militaire de leur présence, mais aussi car c’est un homme qui croit vraiment en la négociation. L’usage par le second de la politique étrangère américaine au service des questions intérieures lui a également beaucoup plu et motive en partie sa conception de la nouvelle politique étrangère américaine. Tout comme son prédécesseur, Joe Biden doit composer avec une Amérique profonde, des intérêts sécuritaires et stratégiques, ainsi que ceux de l’industrie militaire, qui plaident en faveur d’une prise en compte des États du Golfe, qu’il ne peut sacrifier. Ainsi, lui aussi pensera avant tout aux intérêts du citoyen américain et ne se privera pas de signer d’importants contrats, même avec les dirigeants qui bafouent les droits humains.

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Comment Joe Biden gère-t-il l’indéfectible allié israélien, particulièrement inquiet quant aux négociations américaines avec l’Iran ?

Joe Biden se trouve dans une situation inconfortable. Il subit une pression énorme, à la fois au niveau interne et de la part de ses alliés régionaux, y compris jusqu’à Washington, au Congrès et dans le complexe militaro-industriel. Même si le président américain n’a pas les yeux rivés sur sa réélection, ces mouvements peuvent influencer le cours des négociations. Et je suis tenté de vous dire que l’avenir de cette région, mais aussi du monde, dépend de la capacité de résistance du président américain. On l’a bien vu avec l’attaque récente du site nucléaire iranien de Natanz [imputée par Téhéran à Israël, NDLR]. Ces événements peuvent également provoquer des fissures au sein même de l’administration américaine. Maintenant, malgré toutes les opérations de nuisance et de sabotage, ainsi que de l’activisme diplomatique effréné, on a le sentiment que le cabinet de Benyamin Netanyahou a épuisé toutes les ressources dont il dispose pour faire échec à cette dynamique de négociations entre Washington et Téhéran. J’estime que l’on se trouve à un tournant de la relation entre les États-Unis et Israël, comme en témoigne la publication de cette lettre signée par 2 000 anciens officiers de l’armée israélienne en faveur de l’abandon des pourparlers avec l’Iran. C’est un pari risqué qui n’est pas forcément apprécié par l’équipe de Joe Biden.

Dans quelle mesure les négociations américano-iraniennes sont-elles liées à la présidentielle de juin prochain en Iran ?

Ce scrutin ne va pas amener de changement majeur dans la relation américano-iranienne, car la politique étrangère et sa relation avec ses voisins ne relèvent pas seulement du gouvernement. Tous les éléments « conservateurs » – le guide suprême, les Gardiens de la révolution – qui ne sont pas élus font la vraie politique en Iran. Maintenant, l’approche de l’élection elle-même a un effet direct sur la dynamique de négociations. L’administration américaine ne veut surtout pas d’un échec retentissant qui donnerait des arguments de taille à des candidats conservateurs opposés à toute négociation avec les États-Unis. En ce sens, l’approche de l’élection va influencer le cours des négociations à Vienne.

La négociation avec l’Iran fait-elle débat au sein de l’administration Biden ?

Il existe un consensus au sein de l’administration autour de la nécessité de négocier avec l’Iran. Elle part d’un constat au-dessus de tout soupçon, à savoir que le résultat de la non-négociation a été dévastateur sur le dossier iranien. L’Iran dispose aujourd’hui de ce que l’on appelle des « entrepreneurs » [milices chiites, NDLR], beaucoup plus nombreux au Moyen-Orient, et son taux d’enrichissement d’uranium est beaucoup plus important qu’autrefois (60 %). Par conséquent, la politique de pression maximale opérée par l’ancien président Donald Trump a produit l’effet inverse du but.

À LIRE AUSSIEn Iran, un sabotage qui porte la marque d’IsraëlPourquoi Joe Biden donne-t-il l’impression de ne soutenir les accords de normalisation entre Israël et les Émirats arabes unis que du bout des lèvres ?

C’est un grand investissement consenti par les Émirats arabes unis, mais aussi par l’Arabie saoudite, sans qui jamais Abu Dhabi ni Bahreïn n’auraient signé d’accord avec Israël. Ces monarchies, qui étaient autrefois les premiers contributeurs de la cause palestinienne contre ce qu’ils nommaient « l’entité sioniste », entament aujourd’hui un processus de normalisation avec l’État hébreu. Or les pays du Golfe vivent comme une trahison le fait que leur grand protecteur américain ne célèbre pas ce changement d’alliance, si ce n’est d’allégeance, dans un environnement hostile. Maintenant, Joe Biden ne peut pas célébrer outre mesure les accords d’Abraham car il ne s’agit pas de son œuvre, mais aussi parce que Donald Trump a tellement personnalisé la signature de ces accords qu’il devient difficile pour son successeur de parrainer ce texte sans réserve, comme le droit des Palestiniens à disposer d’un État et le retour de l’aide économique américaine à ces derniers.

Estimez-vous que Joe Biden va poursuivre le retrait américain de la région, entamé par Barack Obama, en faveur de la région Asie-Pacifique ?

Le retrait américain du Moyen-Orient est une illusion. Les pays du Golfe ont l’opportunité d’avoir parmi leur voisin Israël un État pivot pour Washington dans la région. Le Moyen-Orient est également important pour des raisons stratégiques, de par sa proximité immédiate avec l’Asie, d’autant qu’il est aujourd’hui l’objet de tous les appétits, y compris de la part de Pékin. À mon sens, les Américains ne se détourneront jamais de la région. Certes, Joe Biden sait que ses alliés moyen-orientaux ne sont pas étrangers à toutes les entraves actuelles aux négociations avec l’Iran, mais il doit composer avec car il fait face à une nouvelle configuration d’alliances : l’axe Washington-Tel Aviv-Le Caire-Abu Dhabi-Riyad. D’ailleurs, le nombre de soldats américains est en augmentation dans la région, et va même s’accroître, je pense, en cas de succès des négociations.

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Pour quelle raison ?

Parce que les États du Golfe n’ont pas confiance en l’Iran et vont se retrouver démunis. Voilà d’ailleurs pourquoi les Émirats arabes unis, Bahreïn, mais aussi l’Arabie saoudite, se sont positionnés en faveur d’une normalisation de leurs relations avec Israël. En cas d’accord américano-iranien à Vienne, ils vont se retrouver à la merci de la République islamique et il est dans leur intérêt d’avoir à disposition un autre État qui prendrait la place des États-Unis pour leur sécurité. Évidemment, Washington répète qu’il garantira ce rôle qu’il joue depuis les accords de Quincy en 1945 [scellés sur le croiseur américain USS Quincy entre le président américain Franklin Roosevelt et le fondateur du royaume d’Arabie saoudite, NDLR].

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Les États-Unis ne semblent pourtant plus prêts à défendre militairement leurs alliés du Golfe, comme ils l’ont montré en ne ripostant pas à l’attaque en septembre 2019 du complexe pétrolier saoudien d’Abqaiq, attribuée à l’Iran.

La présence militaire ne signifie pas envoyer des soldats pour se battre. Si les États-Unis veulent réellement dissiper les craintes de leurs alliés du Golfe, ils doivent leur donner des assurances sécuritaires en cas de conclusion d’un accord avec l’Iran. Car il sera difficile pour Washington de sous-traiter le rôle de gendarme de la région à Israël.

Comment interprétez-vous la tenue récente à Bagdad de négociations entre l’Arabie saoudite et l’Iran ?

Nous avons affaire dans le Golfe à des États marchands. S’ils estiment que la démarche de négociation avec l’Iran engagée par l’administration Biden s’inscrit dans la durée et qu’ils ne peuvent pas s’y opposer, ils ne peuvent que composer avec les Iraniens et souhaiter la préservation de la garantie sécuritaire par Washington. Voilà pourquoi des représentants saoudiens de haut niveau ont récemment rencontré en Irak des responsables iraniens sous la houlette du Premier ministre irakien, Mustapha al-Kadhimi. Encore une fois, tout est lié au sort des négociations entre Washington et Téhéran.

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